Le témoignage d'un poilu


Transcription d'un enregistrement effectué en novembre 1987 par L. BAROU auprès d'un Poilu de 1914-1918, Marius GUINAND, né le 24 octobre1890 à Sorbiers, près de Saint-Etienne

E = enquêteur - T = témoin


T : "Ils étaient debout dans les tranchées... Ils tiraient... Alors, nous - le capitaine avait été tué la veille, le lieutenant avait pris le commandement, oh ! il était bien gentil et puis il marchait comme nous - on avançait - c'étaient des fourrés - il y en avait qui se cachaient derrière les arbres... On s'est aplati... comme ça ... et c'est comme ça ... Je regardais si le lieutenant disait d'avancer ou de reculer ...


E : "Et vous avez pris quoi?"

T : "Une balle...Elle est rentrée là, au cou, elle a pas coupé la grande artère - elle a été entamée, mais pas coupée - . Je me saignais. Lui me tenait. Je sais pas si je suis resté longtemps... Alors, il m'a dit : "Reste pas là, tu vas voir, ils vont attaquer, ils vont
t'achever !" Alors, je lui ai demandé, "Enlève-moi mes équipements." Alors, il m'a tout enlevé et il m'a dit : "Il faut vite t'en aller, il faut pas rester là !" Alors je lui ai dit: "Eh ben, tu m'emmènes...". Il m'a
dit : "Non, je peux pas t'emmener, tu sais bien
ce qu'on a dit !" C'est vrai la veille, ils avaient dit : "Défendu de s'occuper d'un blessé !" parce qu'il y en avait trop ; quand il y avait un blessé, y'en avait deux ou trois pour 1'emmener, et puis.. Alors, j'ai dit "Ah! oui" et puis je suis retombé... Lui me tirait toujours. C'était pas mon heure d'être tué. La balle avait rentré là ; alors, quand elle a touché la mâchoire, la mâchoire a éclaté ; ça a tout parti : la bouche, les dents...

E : "Ça vous avait arraché la joue ?"

T : "Ah ! oui elle pendait... Alors, le copain qui était de Sorbiers m'a dit après : "Quand je t'ai vu en aller, j'ai pensé: "Il veut pas aller bien loin...." avec ta mâchoire qui pendait". J'avais été porté mort.

E : "Vous êtes resté un certain temps à terre ?"

T : "J'y sais pas ... J'ai rien senti...J'ai parti... C'était pas mon heure ! Les balles sifflaient, sifflaient... "


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