3.1. La compréhension chez M. Weber
3.2. Et sa validation
3.3. Conclusion
3.4. M. Weber, fondateur de l'individualisme méthodologique?
3.5. Débat
Pour Weber la sociologie est à la fois compréhensive
et explicative. Et il parle d'ailleurs à la fois d'adéquation
significative et d'adéquation causale. Pour
pouvoir expliquer un phénomène social, c'est à
dire une relation sociale quelconque, il faut donc à la
fois la comprendre et l'expliquer. La comprendre cela veut dire
l'interpréter.
Cela fait référence à 3 choses chez Weber
:
* Cela peut être comprendre le comportement d'un autrui singulier ; j'essaie de comprendre le comportement de untel, placé dans tel contexte, disposant de telles ressources.
C'est une rationalité située comme dirait R. Boudon.
* Cela peut être comprendre le comportement d'autrui en moyenne ; en moyenne un professeur va réagir de telle manière face à telle situation.
* Cela peut être comprendre par reconstruction idéal typique ; je construis l'idéal type d'autrui et j'essaie de comprendre son comportement à partir de là.
On peut donc comprendre le comportement d'autrui sans avoir vécu ce qu'il a vécu. Reprenant à son compte une formule de Simmel , il dit : Il n'est pas nécessaire d'avoir été César pour comprendre ce qu'a fait César .
.
3.1. Weber met en avant l'action rationnelle,
car, nous l'avons vu, c'est la plus facile à comprendre.
La compréhension est donc pour lui principalement
intellectuelle, subsidiairement seulement d'ordre psychologique.
Il faut comprendre à la fois les motivations actuelles de l'acte et aussi les motivations profondes.
Il donne deux exemples : soit quelqu'un qui réalise l'opération 2 X 2 = 4. Il dit, je peux comprendre ce qu'il fait parce qu'il suffit de maîtriser les principes mathématiques élémentaires pour comprendre que l'individu en question applique correctement des règles de calcul . C'est la compréhension immédiate de l'acte. Mais je peux comprendre ses motivations profondes quand je sais qu'il est comptable et qu'il fait un acte de comptabilité qui renvoie à une activité spécialisée dans l'entreprise etc...Bref je rapporte l'acte à tout un ensemble d'actions significatives qui constituent son contexte. Dès lors la compréhension devient déjà, selon Weber, explicative.
Il prend aussi l'exemple du bûcheron : je comprend
immédiatement l'acte de fendre des bûches mais aussi
le fait que pour l'individu que j'observe c'est un métier,
un moyen de gagner sa vie.
Bien entendu ces formes de compréhension restent très subjectives.
Donc un même acte peut être compris à différents
niveaux de profondeur avec le risque de rationaliser toute action
et de tout expliquer à partir d'une psychologie de convention.
Voilà pourquoi la compréhension ne permet pas d'atteindre
à elle seule une certitude mais simplement de déterminer
un ensemble de possibilités qui ensuite, et c'est le deuxième
temps de la démonstration sociologique, doivent être
confrontées à des données empiriques. Voilà
pourquoi compréhension et explication sont indissociables.
3.2. Dans un deuxième temps il s'agira donc d'expliquer, d'apporter des preuves empiriques, de confirmer que la compréhension suggérée est bien la bonne, et cela pose la question des méthodes empiriques de vérifications, qui sont essentiellement au nombre de trois.
3.3 Conclusion :
Je vais conclure plus positivement sur Weber que je ne l'ai fait
sur Durkheim mais il faut dire qu'il est plutôt à
la mode aujourd'hui, y compris chez certains néo-marxistes
et que je cède peut-être à l'esprit du temps.
1. Il a une vision plus moderne de la science que Durkheim
puisqu'il conçoit bien que la science dépend
non pas de l'existence d'un objet d'étude du point de vue
qu'on a sur le réel.
2. Deuxième aspect, il est plus relativiste, ou si vous
préférez moins positiviste que Durkheim. D'abord
parce qu'il considère qu'un même phénomène
peut s'expliquer par une pluralité de causes, et qu'une
même cause peut avoir plusieurs effets ; alors
que Durkheim adhère, au moins dans ces proclamations méthodologiques
au monocaucalisme, Weber est un adepte du pluricausalisme.
3. Troisièmement Weber élabore la notion d'idéaltype
ou si l'on préfère de modèle de l'action
qui joue un rôle fondamental dans les sciences modernes
et qu'il exprime en termes de chances, donc de possibilités
objectives qu'une action se déroule démontrant ainsi
qu'un énoncé peut être scientifique
sans pour autant s'énoncer sous forme d'une loi déterministe.
La démarche weberienne ne consiste pas à
mettre en évidence des lois d'évolution des sociétés,
ni même de mettre en évidence des lois qui gouverneraient
l'agencement des faits sociaux entre eux. C'est bien de
construire un modèle - l'idéaltype - puis de confronter
ce modèle au réel pour en mesurer
l'adéquation.;
Si le modèle est inadéquat pour rendre compte du
réel, il faut réviser le modèle, reprendre
les hypothèses. C'est une conception de la science qui
peut paraître très moderne.
4. Quatrièmement, quand il énonce des lois, Weber
les énonce toujours de manière probabiliste.
Ce n'est jamais, si A, alors B ; c'est toujours si A, alors
probablement B, mais peut-être C, peut-être D.
Donc c'est au mieux une loi de probabilité.
3.4. Maintenant peut-on en faire,
pour autant, le fondateur de l'individualisme méthodologique ?
1. Il y a très certainement des éléments
fondateurs de l'individualisme méthodologique chez
Weber; le fait qu'il préconise de s'intéresser
aux comportements d'acteurs individuels et rejette l'utilisation
des concepts collectifs.
2. Deuxièmement le fait, repris par Boudon, qu'il
privilégie les comportements rationnels.
3. Troisièmement le fait, repris et étendu par Boudon,
peut être exagérément, que la rationalité
à privilégier n'est pas seulement
de type économique, c'est à dire une rationalité
instrumentale, mais que cela peut être une rationalité
par rapport aux valeurs.
Chez Boudon d'ailleurs c'est devenu une rationalité
située. L'action est rationnelle dans la
mesure où l'acteur peut invoquer des bonnes
raisons à son action.. Dès lors tout peut
devenir rationnel. Boudon élargit ainsi considérablement
la notion de rationalité et unifie sous cette catégorie
certaines actions considérées par Weber comme traditionnelles
ou même affectuelles.
Ce qui chez Weber est éclaté en plusieurs
déterminants de l'action - traditionnelle, affectuelle,
rationnelle en valeurs, en finalité, devient chez Boudon
une théorie unifiée de l'action rationnelle située
et subjective..
4. Mais la sociologie de Weber peut paraître " plus
riche " que celle de Boudon, son individualisme
méthodologique est plus complexe, parce qu'il prend
en compte l'histoire, ce que Boudon ne fait pas,
ainsi que l'opposition entre systèmes de valeurs,
ce que Boudon concède mais ne fait pas lui même.
3.5. Débats et questions diverses :
Question inaudible de la salle sur semble-t-il le caractère
scientifique de la sociologie :
Réponse : Je me sens proche des positions développées
par Passeron dans son ouvrage Le Raisonnement Sociologique
(Nathan), ou il dit en substance la sociologie est plus
un savoir qu'une science au sens popperien du terme; en tout cas
ce n'est pas une science qui produit des résultats cumulatifs.
La seule chose cumulative en sociologie c'est ce qui relève
de la sociographie, c'est à dire l'addition de
données statistiques telles qu'elles peuvent être
combinées dans les Données Sociales par exemple.
Donc si on définit une science simplement par la compilation
de données statistiques, elle est cumulative, on possède
plus d'informations sur les phénomènes sociaux qu'on
en avait avant. Mais une simple sociographie ne saurait constituer
une science à moins de supposer qu'il suffit de mesurer
des phénomènes pour faire de la science.
La sociologie ne peut pas être une science au moins au sens popperien du terme parce qu'elle utilise non pas un langage univoque, un langage formalisé, mais le langage naturel, c'est à dire un langage aussi équivoque que celui utilisé par le sens commun. Quand elle construit des concepts, ces concepts sont soit sténographiques, expression qu'on trouve déjà chez Weber et qui signifie qu'ils permettent une économie de mots. Par exemple quand on parle de cols blancs, ...c'est une manière commode pour désigner un ensemble de personnes, un ensemble flou,. Cela n'est pas un concept théorique. Ou alors ce sont de véritables concepts c'est à dire qu'ils entrent dans un système théorique, comme l'habitus de Bourdieu, le capital culturel, le champ...et auquel cas ils ne sont jamais univoques mais toujours polysémiques. Polysémique d'un auteur à l'autre, mais, ce qui est encore plus problématique, chez un même auteur selon l'uvre qu'on privilégie.
Ainsi chez Durkheim les concepts d'anomie, de conscience collective,
ont-ils des sens tout à fait différents d'un ouvrage
à l'autre. Pratiquement si vous prenez les concepts qui
sont dans le référentiel de terminale, je suis sûr
qu'ils sont presque tous polysémiques.
Intervention dans la salle :
La seule chose qu'on peut attendre de la part des élèves
c'est une attitude.
Réponse :
C'est cela. Je poursuivrai sur ce que dit le collègue mais cela n'engage que moi et non pas l'Inspection en tant qu'institution. Je pense comme vous le dites c'est plutôt un certain type de posture que l'on peut attendre des élèves plus qu'un savoir scolastique ; même s'il faut bien qu'ils aient ces savoirs parce qu'un examen repose principalement sur des savoirs, car c'est ce qui est le plus facile à évaluer. Donc, malgré tout, il faudra bien qu'ils connaissent des définitions, des auteurs, des enquêtes etc... mais il me paraîtrait plus intéressant, dans l'absolu, de développer des démarches d'enquêtes qu'elles soient quantitatives ou qualitatives.
Quand je dis une démarche d'enquête, j'entends surtout développer ce que certains on appelé " l'oeil sociologique ", ou d'autres " l'imagination sociologique ", bref avoir un certain regard sur le social, voir justement ce que les autres ne voient pas, apercevoir des choses intéressantes dans les événements de la vie quotidienne qui paraissent d'une banalité extrême et passent donc inaperçus aux yeux du profane.
Ce sont des savoir-faire. Mais ce n'est pas la formulation qui me semble avoir été choisie au départ par le GTD qui a choisi une démarche plus académique qui s'explique par le désenchantement, pour utiliser un concept weberien, que produit souvent la sociologie contemporaine, . Alors se réfugier dans l'histoire de la pensée sociologique, c'est travailler sur des bases qui apparaissent plus sures, plus facilement identifiables. On a voulu aussi circonscrire les savoirs en fixant une liste d'auteurs et à la limite d'oeuvres pour éviter une dérive encyclopédique.
Je pense qu'il aurait peut-être été plus intéressant de construire un programme reposant sur l'apprentissage de la démarche sociologique à travers les méthodes d'enquêtes, mais le problème c'est qu'une telle démarche n'est pas évaluable dans le cadre d'épreuves actuelles, cela suppose un autre cadre d'évaluation.
Cela suppose qu'on dise aux élèves par exemple :
on te pose une question, tu as le dictionnaire, tu as le logiciel
Statis etc... tu te débrouille, tu choisis tes données
comme tu veux, tu les traite comme tu veux et tu nous apportes
tes conclusions. Cela me paraît être une démarche
intelligente : on n'évaluerait pas l'élève
sur un savoir scolastique mais sur une démarche d'enquête
et pas seulement quantitative, mais aussi de type ethnographique
Mais cela suppose une révolution da la conception même
des épreuves du baccalauréat. Ce n'était
pas réaliste dans le cadre actuel.
Question :
On pourrait en dire autant de l'économie, il y a réfléchir
sur le caractère cumulatif de l'économie. Les élèves
peuvent se dire que finalement tout se vaut. Est-ce qu'on peut
répondre que telle ligne théorique est mieux appropriée
à tel sujet que tel autre.
Réponse :
C'est ce qu'on appelle l'approche instrumentale de la science. C'est tout à fait une vision recevable qui est une manière d'être relativiste tout en évitant de tomber dans le scepticisme ; mais on pourrait avoir un autre conception pour la sociologie dans la mesure où le débat est plus ouvert.
J'aurais volontiers une conception en terme d'enjeu . On peut montrer que les choix théoriques que l'on fait renvoient à des enjeux de société et que quelquefois le sociologue peut essayer de se mettre en situation de surplomb par rapport à ses enjeux.
Exemple pour les classes sociales : on pourrait dire qu'il y a deux manières de construire la définition des classes sociales qui avaient été bien mises en évidence par le sociologue polonais Ossowski qui a eu son heure de gloire. On peut, dit-il, les concevoir à partir de définitions dichotomique ou par graduation. Dans le premier cas, on construit une vision binaire de la société, on débouche sur des conflits de classes puisqu'on a deux groupes antagonistes qui n'ont pas de relations entre eux etc...
Mais on peut aussi construire le schéma social en terme
de graduation, en continuum, de + ou -, en termes d'échelles
de pouvoir, de prestige, de revenu et...et là on a le nombre
de classe que l'on veut, à la limite le nombre de classes
est un choix arbitraire tout dépend comment on opère
des séparations dans ce continuum : soit une immense classe
moyenne avec deux appendices - les pauvres et les riches - soit
une échelle à la Warner avec 6 classes sociales
etc..
D'un côté on a une vision binaire qui débouche
sur des conflits de classes, vision de la société
avec peu de mobilité sociale confrontation permanente etc...
De l'autre une société plus consensuelle, où
on peut gravir plus facilement les échelon de la hiérarchie
sociale, où il n'y a à proprement parler pas de
barrière de classe, c'est bien deux visions .
Quelle est la position du sociologue ?
La position de Bourdieu qui me paraît ici très forte
consiste à dire que la définition des classes sociales
est elle même un enjeu dans la lutte des classes sociales.
Donc pour Bourdieu ce n'est pas au sociologue de définir
les classes sociales même si certains l'on
fait (lui-même s'y est essayé) ; il doit au contraire
essayer objectiver (au second degré) les tentatives d'objectivation
qui ont été faites par des groupes
sociaux, par des intellectuels qui mobilisent chacun des ressources
idéologiques pour accréditer une certaine
vision du monde social.
On peut ainsi sélectionner des thèmes qui renvoient à des enjeux de société : c'est vrai pour la socialisation, pour la déviance, le contrôle social, le pouvoir, la famille.
Est-ce qu'on étudie la famille comme un groupe à l'intérieur de la société, auquel cas on s'intéresse aux fonctions qu'elle remplie comme la partie d'un tout ; ou bien est-ce qu'on étudie la famille en termes de relations sociale entre acteurs, auquel cas on s'intéresse aux rôles à l'intérieur de la famille et on montre qu'ils ne sont pas imposés par des normes préétablies mais que ce sont des rôles en grande partie conquis par les acteurs à travers le jeu de leurs interactions..
C'est tout à fait différent. Dans un cas la famille est considérée comme une boîte noire et on analyse l'input et l'output par rapport à la société globale de cette boîte noire. Dans l'autre cas on s'intéresse au fonctionnement de cette boîte noire, et cela renvoie à des débats de société ; qu'est-ce que la famille, qu'est-ce que l'individu dans notre société contemporaine?
Pour toute remarque ou suggestion sur cette page, écrivez à
Claire.Mancel@ac-lyon.fr ou à Michel.Coudroy@ac-lyon.fr
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