2.1 Qu'est-ce que l'action chez Weber?
2.2 Qu'est-ce qu'une action sociale ?
2.3 Les déterminants de l'action sociale
2.4 Une typologie des relations sociales
Introduction de la partie : L'objet de la sociologie : L'action
sociale (ou l'activité sociale pour ceux qui préfèrent
la traduction des Editions Plon.)
Pour Weber, la sociologie n'a pas pour but d'étudier des
faits sociaux mais d'analyser des comportements individuels et
c'est en ce sens qu'on peut considérer Weber comme l'un
des fondateurs de l'individualisme méthodologique.
Ainsi dans la lettre à Robert Liefmann écrite peu avant sa mort en 1920, que vous avez dans le fascicule d'enseignement de spécialité ; il écrit :
Si je suis devenu sociologue (comme l'indique mon arrêté de nomination), c'est essentiellement afin de mettre un point final à ces exercices à base de concept collectif dont le spectre rôde toujours. (là vous voyez, c'est l'opposition à Durkheim). En d'autres termes, la sociologie, elle aussi, ne peut procéder que des actions d'un, de quelques, ou de nombreux individus séparés. C'est pourquoi elle se doit d'adopter des méthodes strictement individualistes .
Et, on retrouve des passages de même tonalité dans
le premier chapitre d'Economie et société ou dans
les essais sur la théorie de la science.
Et même si la sociologie de Weber est indéniablement
plus riche que celle de Boudon qui en présente une version
épurée, pour ne pas dire pas aseptisée, il
n'en reste pas moins vrai qu'il me semble indéniable que
Weber peut être justement rattachée à une
certaine forme d'individualisme méthodologique.
Je le dis par parenthèse, il y avait dans le fascicule un texte de Schaeffle qui me paraissait amusant " sur la rate ". Je ne suis pas sûr que tout le monde l'ait décrypté.
Ce texte dit en substance :
La sociologie organiciste, dont le type classique est l'ouvrage ingénieux de Schaeffle, cherche à expliquer la coopération à partir de la notion de tout au sein duquel elle interprète le comportement de l'individu singulier à peu près à la manière dont le physiologiste traite la fonction d'un organe corporel dans l'économie générale d'un organisme.
Et il se met à la comparer avec la déclaration célèbre qu'un physiologiste fit dans l'un de ces cours : la rate, Messieurs, nous ne savons rien de la rate, c'est tout pour la rate. En fait le professeur en question savait beaucoup de choses sur la rate, sa position, sa taille, sa forme etc... il ignorait seulement sa fonction et c'est cette défaillance qu'il appelait un non savoir .
Pourquoi j'ai mis ce texte ? Je l'ai mis parce que Schaeffele
a été justement l'un des principaux inspirateurs
de la sociologie durkheimienne. Quand Durkheim a fait son voyage
en Allemagne lors de l'année scolaire 85-86 il a visité
le laboratoire de Wilhelm Wundt psychologue, mais il s'est
également beaucoup intéressé aux travaux
de Schaeffle, sur lesquels il a fait plusieurs comptes-rendus.
Et donc à partir du moment où Weber caractérise
la sociologie de Schaeffele comme organiciste, comme privilégiant
les concepts collectifs, la fonction de la partie par rapport
au tout etc...on peut considérer ce propos, qu'il l'ait
voulu ou pas, comme une critique indirecte de la sociologie durkheimienne
qu'il semble pourtant ignorer complètement. Tout cela pour
dire qu'il rejette les concepts collectifs ; il faut
s'intéresser à l'individu parce que c'est
le seul qui se fixe des buts, c'est le seul qui donne un
sens à son action. Et vous savez qu'il définit
l'action par le sens visé subjectivement par l'agent.
Ceci étant dit il nous reste à expliquer qu'est-ce
que l'action sociale chez Weber et quels sont les déterminants
de cette action sociale ?
1. Qu'est-ce que l'action chez
Weber ?
L'action est une activité de l'homme qui peut être extérieure ou intérieure. C'est le premier point : l'action n'est pas nécessairement extérieure. Elle peut être intérieure. Exemple, la prière solitaire n'est pas une action sociale, on va le voir tout à l'heure, mais c'est une action. Donc il faut faire attention : action ne veut pas dire extériorisation.
C'est important , mais Weber le reconnaît : s'il peut
y avoir des actions intérieures le problème est
qu'on ne peut les observer.
Deuxièmement l'action n'est pas nécessairement un comportement actif. L'action peut être une omission, une tolérance, une abstention. Ne rien dire, laisser faire, c'est agir au sens weberien.
Donc l'action est définie assez largement. Tout comportement
humain auquel l'homme donne un sens . Cela s'arrête là.
2. Qu'est-ce qu'une action sociale ?
C'est une action dont le sens est orienté par rapport à autrui.
C'est déjà plus précis. Cela nous amène
à distinguer deux choses : qu'est-ce qu'autrui ?
et qu'est-ce qu'une action orientée par rapport à
autrui ?
· Qu'est-ce qu'autrui ?
n Ce peut être un autrui singulier : un individu dans une relation de face à face, par exemple le mari avec sa femme.
Cela peut-être une relation érotique...il faut dire
que Weber a été à la fin de sa vie un " chaud
lapin ", rien à voir avec Durkheim qui est un
bon père de famille...(rires de l'auditoire)..
* Cela peut être un autrui collectif c'est à dire le groupe.
Par exemple en m'adressant aujourd'hui à un auditoire je
conduis une action sociale.
* Cela peut même être un autrui indistinct c'est à dire dont on ne connaît pas les membres.
Là encore je vois qui j'ai en face de moi mais il y a des cas ou autrui est anonyme.
Les exemples qu'il donne sont assez intéressants : par exemple le rapport d'argent : quand on a un rapport d'argent dans des affaires commerciales ou spéculatives, on a un rapport anonyme avec autrui. Et c'est encore plus vrai aujourd'hui où on peut déplacer des sommes énormes en jouant sur un ordinateur.
Pour lui l'action spéculative est bien évidemment
une action qui s'oriente par rapport à autrui, donc une
action sociale.
Donc une conception très extensive de ce qu'est autrui.
Maintenant qu'est-ce que s'orienter par rapport à autrui ?
* C'est d'abord ne pas s'orienter par rapport à un objet
matériel.
De ce point de vue là Weber donne l'exemple de deux cyclistes qui entrent en collision. Est-ce une activité sociale ? Non répond Weber parce que il y avait là surtout un rapport avec des objets. C'est un peu une coïncidente qui a produit l'accident mais l'action de chacun n'était pas orientée intentionnellement par rapport à autrui : ils se sont heurtés sans le vouloir et même le prévoir.
Il pourrait en être autrement si les deux cyclistes avaient
avant la collision cherché à s'éviter. Dans
ce cas là on a bien une activité sociale puisque
le comportement de chacun est orienté par rapport à
autrui. Par contre s'ils se mettent par la suite d'accord sur
les réparations à apporter, les dommages etc...
cela devient une activité sociale. De même s'ils
en viennent aux mains.
Autre exemple qu'il donne, c'est le fait d'ouvrir
son parapluie quand il pleut : Il pleut, il y a une foule,
tout le monde ouvre son parapluie, les actions ont l'air synchronisées,
on pourrait dire que se sont des actions sociales. Non dit-il
ce sont de simples réactions par rapport à la pluie,
donc des actions mécaniques. Mais, il en serait autrement
si on ouvrait son parapluie pour imiter son voisin, à ce
moment là cela deviendrait une action sociale.
* Le problème de la vision weberienne de l'action sociale
· Dans le fascicule EDS j'ai mis un document de Norbert Elias , critique par rapport à cela.
Elias dit : bien sûr ouvrir les parapluies c'est peut-être une action mécanique par rapport à la pluie qui tombe mais Weber n'oublie qu'une chose, c'est qu'il n'y a pas des parapluies dans toutes les sociétés et que le fait qu'il y ait des parapluies indique qu'il y a déjà là quelque chose de social dans le fait même d'ouvrir son parapluie.
On pourrait aujourd'hui aller plus loin et dire qu'il y a des
gens qui n'ouvrent pas leur parapluie pour montrer leur virilité
par exemple: " moi je ne suis pas une femmelette, je
brave les intempéries etc...donc on voit bien que ce n'est
pas si simple que cela. "
· Deuxième exemple : bien sur n'est pas action
sociale l'action dirigée vers soi-même, soi-même
n'est pas considéré comme autrui par rapport au
je . L'exemple qu'il cite est celui de
la prière solitaire. La prière solitaire c'est une
action, mais ce n'est pas une action sociale.
Question de la salle : Et le suicide ?
Il ne s'est pas penché sur le cas, à ma connaissance.
Il faut essayer de reconstituer ses raisonnements. Je pense qu'il
dirait quand même que c'est une action sociale parce qu'on
se suicide souvent par rapport à autrui ; en tous
cas si on suit Durkheim : que ce soit un suicide anomique, altruiste,
égoïste, fataliste, c'est à chaque fois par
rapport à autrui que l'acte de se suicider prend sens,
soit qu'on s'écarte d'un " autrui généralisé "
comme dirait Mead, soit qu'on cherche à fusionner avec
le collectif. Je pense qu'il dirait que c'est une activité
sociale.
Weber présente deux cas limites parce qu'il est toujours conscient qu'il construit des idéaltypes c'est à dire des cas que l'on ne rencontre jamais à l'état pur dans la pratique.
· Le premier cas limite est le comportement dans une foule ; est-ce une activité sociale ? a priori, ce n'est pas une activité sociale car en général c'est un comportement purement réactif. Quand on est pris dans un enthousiasme, une panique dans une foule, on n'a pas le temps de réfléchir, on n'oriente pas vraiment son comportement par rapport à autrui. On réagit.
Mais c'est discutable bien sûr, et dans certains cas les comportements de foule peuvent être des actions sociales ; il en est ainsi pour celui qui harangue la foule, mais aussi çà peut l'être pour les membres d'une foule au sein de laquelle peuvent se dérouler des interactions personnelles.
· Le deuxième cas limite c'est le comportement d'imitation ; il cite Gabriel Tarde. Gabriel Tarde, qui n'est pas resté aussi illustre que Durkheim dans l'histoire de la sociologie française, est en effet cité dans Economie et Société nommément alors que Durkheim ne l'est jamais.
(Remarquez Weber non plus, n'est jamais cité par Durkheim.
On a l'impression qu'il se sont ignorés totalement.
Question inaudible de la salle :
C'était peut-être une ignorance mutuelle de leurs
travaux ou un mépris réciproque. Regardez, dans
les rapports Bourdieu Boudon. Autant Boudon cite Bourdieu pour
le ridiculiser. Par exemple sur l'habitus, il y a une phrase de
Boudon qui est irrésistible, sur le caractère circulaire
de l'habitus,. Mais ne vous verrez jamais Bourdieu citer Boudon.
Il dit : Certains sociologues... .),
forme de mépris au second degré.
Parenthèse fermée.
Weber cite donc Gabriel Tarde et s'intéresse
aux comportements d'imitation.
· Est-ce que l'imitation au sens tardien du terme est une action sociale ?
Là encore c'est un cas limite, c'est comme la foule, parce que l'imitation peut-être un comportement purement réactif, la contagion au sens tardien du terme. Par exemple lorsque quelqu'un se met à éternuer, tout le monde se met à éternuer, de même le rire est-il souvent contagieux.
Par contre si l'action consiste à imiter pour suivre la mode, par souci de distinction, à ce moment cela devient une action sociale.
Voyez la subtilité des raisonnements. Le travail
que l'on peut faire avec les élèves sur Weber, c'est
un travail à partir de cas concrets. Ce qui est intéressant
ce n'est pas de classer les choses : activité sociale
ou non, c'est de discuter, d'argumenter dans un sens ou dans un
autre. On va voir que c'est encore plus intéressant pour
l'activité rationnelle parce que c'est un cas limite et
que cela pose le problème du classement des actions sociales.
3. La théorie des déterminants
de l'action sociale.
Il met en évidence 4 déterminants de l'activité
sociale en passant des formes d'activité les moins conscientes,
celles qui sont proches de la simple réaction, c'est à
dire celles qui sont à peine sociales vers celles qui sont
le plus sociales, le plus conscientes.
a) L'action traditionnelle
la motivation peut être la tradition, les habitudes. Weber dit que la plupart de nos actions sont d'ordre traditionnel :
le fait de prendre son petit déjeuner, de prendre sa douche,
de conduire, ce sont des actions qui reposent sur l'habitude,
sur des automatismes auxquels on ne réfléchit pas.
Ce sont les actions les plus nombreuses mais ce ne sont pas selon
Weber, les plus intéressantes pour le sociologue.
b) L'action affectuelle
C'est celle qui est déterminée par la passion, par la pulsion au sens freudien du terme, l'émotion également donc quelque chose d'irrationnel a priori :
On est emporté par sa passion, par ses pulsions et on est
amené à commettre des actes qui ne sont pas nécessairement
rationnels.
c) La rationalité axiologique par rapport aux valeurs (degré supérieur de conscience)
Cela veut dire qu'ici on choisit la finalité et le but de son action en fonction de son système de valeurs et ensuite on compare seulement les moyens entre eux pour optimiser sa décision.
Compte tenu du but qui dépend du système de valeurs, ensuite j'essaie d'utiliser le moyen le plus adéquat. C'est une rationalité incomplète, elle ne concerne que l'adéquation entre les moyens et les fins mais elle ne met pas en comparaison les fins entre elles et elle ne s'intéresse pas aux conséquences subsidiaires.
C'est ce que Weber appelle encore l'éthique de la
conviction : " peu importe ce que cela me coûte,
de toute façon je le fais parce que cela correspond à
mes valeurs. "
Les exemples sont connus : le capitaine du navire qui coule avec son navire alors qu'on peut le sauver, celui qui se bat en duel alors qu'il sait qu'il va être tué parce que son co-duelliste est plus fort que lui, le saint qui préfère mourir plutôt que d'abdiquer ses convictions etc...
Bref, il y a l'idée que je place une valeur au dessus de toutes les autres et que je n'accepte pas de l'échanger contre quelque chose d'autre. Il y a comme on dit en anglais no trade , c'est à dire qu'il n'y a pas d'échange possible.
C'est ce que Van Paris appelle la rationalité archimédienne, c'est à dire qu'on ne peut pas échanger quelque chose contre autre chose. C'est intéressant mais d'après Kenneth Arrow ce type de rationalité en valeur n'est pas formalisable dans un modèle économique ; il n'est pas possible de construire des modèles à partir de l'hypothèse d'une rationalité en valeur. C'est un type de rationalité qui mettrait en défaut la conceptualisation et la modélisation économique.
Je ne suis pas capable d'aller plus loin mais pour ceux que cela
intéresse lisez Arrow ou Amartya Sen (économiste
indien qui vient de publier un livre Ethique et Economie
, aux PUF, et un article dans le numéro 100 d'Actes
de la Recherche . Il s'est beaucoup intéressé
aux les relations de la morale et de l'économie et aux
problèmes de rationalité).
d) La rationalité téléologique, c'est-à-dire par rapport aux buts, que d'autres ont parfois traduit, mais c'est discutable, par rationalité instrumentale, correspond grosso modo à la conception de la rationalité des économistes.
C'est une action où l'individu compare avant d'agir les fins qu'il poursuit entre elles, compare les différents moyens dont il dispose pour parvenir à une même fin et enfin analyse les conséquences subsidiaires de l'action, c'est à dire les conséquences qui ne sont peut-être pas voulues mais qui peuvent se produire.
Cette action rationnelle en finalité correspond encore à ce que Weber appelle dans Le Savant et le Politique, l'éthique de responsabilité,
Donc il y a l'idée dans la rationalité en finalité que l'on compare les différentes fins entre elles, les fins aux moyens par rapport aux fins et que l'on prend aussi en compte les conséquences subsidiaires.
Comme vous le voyez, c'est très proche de la conception
de la rationalité que peuvent avoir les économistes
à part le fait que l'intérêt n'est pas nécessairement
un intérêt pécuniaire, un intérêt
matériel, cela peut-être un intérêt
symbolique etc...Ce qui est évident c'est que tout peut
se comparer et tout peut s'échanger ; c'est dans ce
sens que c'est très proche de la rationalité économique.
Je peux toujours céder un petit peu d'honneur contre beaucoup
d'argent par exemple..
Que faut-il privilégier selon Weber ?
Il privilégie l'action rationnelle en finalité, c'est très clair.
Mais il est très précis sur le pourquoi de ce choix.
Non pas dit-il parce que serait l'action la plus courante,
il reconnaît volontiers qu'il est très rare que nous
ayons des actions rationnelles ; non pas non plus parce
que ce serait l'action qui a le statut le plus élevé
dans la hiérarchie des déterminants ; il
ne présuppose pas non plus qu'une action rationnelle soit
meilleure qu'une action traditionnelle (principe de neutralité
axiologique) mais uniquement, et la on peut faire
un rapprochement avec Durkheim d'un certain point de vue, qu'il
faut faire comme si l'action était rationnelle pour
des raisons de convenance méthodologique. Parce
que dit-il c'est bien l'action rationnelle qui est
la plus facile à comprendre au sens intellectuel du terme.
On posera comme idéal type la rationalité de l'action. Et on considérera a priori que le comportement des individus est rationnel, ce n'est que dans un second temps que l'on mesurera l'écart entre ce comportement supposé rationnel et le comportement réel.
Donc on met au point de départ le modèle d'un homme rationnel, c'est très proche de l'homo economicus, et puis à partir de là on en déduit un certain nombre de comportements possibles. Il le fait à partir d'une panique financière et il confronte ce modèle avec la réalité.
De deux choses l'une : ou il est adéquat pour expliquer
le réel et il n'y a pas de raison d'aller au-delà,
ne serait-ce que pour des raisons économiques de raisonnement,
si ça marche ce n'est pas la peine de compliquer le raisonnement ;
ou il y a un écart et à ce moment on va introduire
des éléments irrationnels pour expliquer l'écart
entre le modèle de rationalité et la réalité.
CONCLUSION
Voilà ce qu'on peut dire de l'action sociale. Il reste cependant à faire un parallèle entre ces déterminants de l'action sociale et la typologie des formes de domination. Il y a 4 déterminants de l'action sociale et il n'y a que 3 formes de domination, la domination traditionnelle, la domination charismatique et la domination légale rationnelle. Mais on peut les recouper.
* L'action traditionnelle renvoie à la domination traditionnelle dans son système.
* L'action affectuelle renvoie à la domination charismatique.
Les deux actions en valeur et en finalité renvoient à la domination légale rationnelle, dont la bureaucratie est l'idéal type.
Ceci étant dit, l'objet d'étude du sociologue ce n'est pas seulement l'action sociale, c'est la rencontre entre des actions sociales, c'est ce que Weber appelle la relation sociale. Donc il faut bien voir que tout ce qui chez Durkheim est appelé chez Weber relation sociale.
Qu'est-ce qu'une relation sociale ? c'est une relation entre des individus telle que l'action de l'un ou de quelques uns est orientée par rapport à l'action de l'autre ou de quelques autres et vice versa.
L'action d'ego est orientée par rapport à l'action d'alter, et l'action d'alter par rapport à l'action d'ego. Etant entendu que cela peut être des groupes d'individus également.
Donc la relation sociale suppose que soit respectée, que ce soit aussi bien chez Weber que chez Simmel par exemple, le principe de réciprocité dans les comportements.
Le principe de réciprocité ne veut pas dire principe de coopération ou de solidarité, les relations pouvant être antagoniques, l'important étant qu'elles s'orientent les unes par rapport aux autres.
Une relation d'amour, d'amitié sont bien sur des relations
sociales, car ce sont des relations de réciprocité
et même de coopération dans ce cas là. Mais
des relations de concurrence, de compétition, de conflits,
sont bien entendu également des relations sociales. Quand
je suis en conflit avec quelqu'un, cela veut dire que j'oriente
mon action par rapport à lui et que lui l'oriente par rapport
à moi, même si nos orientations sont négatives,
la réciprocité c'est de s'orienter l'un par rapport
à l'autre et non pas de coopérer.
A partir de là Weber construit une typologie des relations
sociales qui permet de recouper pratiquement l'ensemble des
faits sociaux durkheimiens.
4. Une
typologie des relations sociales
- Première typologie : la relation sociale ouverte
ou close.
Weber distingue les relations sociales closes : les médecins
actuellement, les professions à numerus clausus, les taxis.
Plus globalement une relation sociale close correspond aux régulations des économies planifiées telles que celles des pays de l'Est autrefois.
Au contraire une relation sociale ouverte c'est une relation
pour laquelle on n'a pas posé de condition à l'entrée
dans le jeu social sinon celle de la capacité.
L'exemple type c'est la relation de marché en économie
capitaliste. On retrouve une approche similaire chez Popper quand
il parle de société ouverte à propos du capitalisme,
sauf qu'il porte en plus sur cette situation une évaluation
positive - contraire au principe de la neutralité axiologique
cher à Weber.
- Deuxième typologie : la relation sociale peut
être éphémère ou durable.
Relation sociale éphémère : la relation érotique, citée par Weber.
Relation durable : un exemple qu'il cite parmi d'autres
c'est l'Etat
Pour des sociologues durkheimiens l'Etat, c'est une institution ;
c'est un fait social stabilisé, consolidé, cristallisé,
c'est une institution. Cela suppose qu'il ne change pas, il reste
ce qu'il est.
Pour Weber l'Etat c'est une chance, au sens de probabilité, qu'une relation sociale se poursuive, c'est à dire que l'Etat ne perdure que dans la mesure où les citoyens acceptent les règles du jeu qui font que l'Etat est ce qu'il est dans une société donnée. A tout moment cela veut donc dire que les comportements des individus peuvent contester sinon la nature même de l'Etat, tout au moins la forme de l'Etat à un moment donné.
C'est donc insister sur le caractère contingent de
l'Etat et sur la possibilité de changement
social au niveau des formes d'organisation de l'Etat.
Même une institution qui paraît aussi consolidé
que l'Etat est une relation sociale ayant certes une chance élevée
de perdurer, mais qui n'est pas à l'abri d'une remise en
cause.
- Dernière typologie : la relation sociale de " communauté "
et la relation sociale de " société ".
Cette typologie est intéressante parce que ce type d'opposition
revient de manière récurrente en sociologie :
* Vous trouvez cette distinction chez le sociologue allemand Tönnies : communauté /société .
* Vous trouvez cette opposition chez Durkheim, transformée certes mais, solidarité mécanique, c'est très proche de la communauté, solidarité organique, c'est très proche de la société. Même si les mots diffèrent, quant au contenu, on peut établir une correspondance entre solidarité mécanique/communauté et solidarité organique/société.
* Et enfin vous trouvez cette distinction chez les sociologues
américains.. Par exemple dans un ouvrage de Charles
Horton Cooley de 1909, quand il définit la notion de groupe
primaire comme un groupe de face à face
en citant la famille, les relations de voisinage, le groupe d'amis,
on retrouve avec une autre terminologie des relations de communauté.
Et au contraire le groupe secondaire, peut être
assimilé grossièrement à une relation de
société.
Cette typologie parcourt la sociologie avec des appellations différentes.
Que devient-elle chez Weber ?
Elle ne sert pas à qualifier deux types de sociétés
en tant que telles :
Il n'y a pas d'un côté les communautés et
de l'autre les sociétés ; il n'y a pas d'évolution
de la communauté vers la société, ce qui
semble parfois le cas chez Tönnies dont certains écrits
sont ambigus sur ce point.
Pour Weber ce sont des types de rapports sociaux, construit sous le mode idéaltypique et donc pour lui toute relation sociale réelle comprend généralement des éléments qui renvoient à la fois à une relation de communauté et à une relation de société mais selon des proportions variables.. Dans certains cas ce qui domine ce sont les relations de communauté, dans d'autres cas ce sont les relations de société.
La relation de communauté est une relation qui se manifeste surtout dans de petits groupes qui reposent sur la concorde, l'harmonie, la sympathie, les relations interpersonnelles. C'est ce qu'on trouve dans la famille , la communauté villageoise, le groupe de voisinage tout au moins autrefois.
La société est une relation qui repose uniquement sur les intérêts.
Cela peut-être des intérêts communs qui permettent aux gens de se regrouper (relation coopérative) pour les défendre mais aussi une relation reposant sur les antagonismes entre individus ou groupes à intérêts différents ; c'est typiquement la relation dominante dans la société capitaliste, ;, le rapport du marché en est en effet la meilleurs illustration..
Pour citer des exemples qui sortent un peu de l'économie, un parti politique ou un syndicat sont-ils des relations de communauté ou de société ?
C'est principalement une relation de société pour lui car il est évident que les gens qui s'associent pour fonder un syndicat ou un parti le font au nom d'intérêts communs qu'ils veulent défendre. Pas seulement et exclusivement des intérêts matériels, cela peut être de intérêts symboliques, mais ce sont avant tout des intérêts communs.
Mais il est fort possible que cette relation de société se transforme en relation de communauté.
Par exemple dans un parti comme le PC, il est évident que
les relations de communauté tendaient à l'emporter
sur les relations de société peu à peu, c'était
devenu une sorte de grande famille pour certains des militants.
Dans un parti comme le parti gaulliste, à certains moments,
on a pu parler de compagnons , la relation
se transformait elle aussi en relation à dominante de communauté.
Dans la salle : Les amis de trente ans !
Les amis de trente ans, là on revient de la relation de
communauté à la relation de société !
Pour toute remarque ou suggestion sur cette page, écrivez à
Claire.Mancel@ac-lyon.fr ou à Michel.Coudroy@ac-lyon.fr
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