Les Travaux Personnels Encadrés (T.P.E.)
(compte rendu des travaux de groupes d'enseignants de SES les 24-25/10/99 à Lyon)
Cette nouveau dispositif pédagogique pour la Première et la Terminale est considéré comme emblématique de la réforme des lycées par le fait qu'il préconise une nouvelle façon d'apprendre, plutôt complémentaire qu'alternative, mais fortement portée par l'évolution des moyens d'apprendre et par l'évolution des compétences jugées indispensables dans une société où, de plus en plus, "le savoir est partout"... Sa mise en oeuvre aura lieu, en vraie grandeur, lors de la rentrée 2000 en Première. Bien que les textes qui la régiront ne soient pas encore parus, il est temps de commencer à réfléchir sur la base de ce qu'on en sait déjà. Il est utile d'en discuter la pertinence, et surtout d'en mesurer les ambitions, d'en évaluer les difficultés pratiques prévisibles, et d'en préciser les conditions minimales de faisabilité.
De quoi s'agit-il ?
Il s'agirait donc de deux heures-enseignant par semaine mais à partager en une heure pour l'enseignant de la matière "dominante" (a priori SES pour la voie ES) et une pour l'autre enseignant (a priori, pour les ES, Hist-géo ou Maths ou à partager, mais le français et la première langue seront peut-être aussi associées). Il s'agira aussi de deux heures dans l'emploi du temps des élèves, au cours desquelles l'objectif sera la réalisation d'un dossier personnel (ou d'un produit multimédia, voire d'une représentation...).
Dans tous les cas, il faudra pouvoir identifier le travail de chaque élève. Au cours du travail, chaque élève tiendra un carnet de bord où il notera ce qu'il fait, l'évolution de sa problématique, ses difficultés, etc... A la fin du travail, chacun devra remettre aux enseignants un court écrit (1 à 2 pages) utilisant le traitement de texte et présentant son sujet, les raisons de son choix, une synthèse sur son travail. Chaque élève soutiendra oralement son travail devant les deux professeurs concernés par le TPE ou devant la classe : il exposera d'abord les conclusions essentielles puis participera à un entretien, en principe, avec deux enseignants.
L'évaluation : Il s'agit là d'une "pédagogie de projet", le contrôle continu y est donc important. En première, l'évaluation sera formative et sera portée sur le livret scolaire. En terminale, la note comptera aussi pour le bac. Seront évalués : la prestation orale, le produit réalisé, le carnet de bord permettant d'évaluer le travail et sa progression. Rien n'est encore précisé sur la façon de prendre en compte cette note au bac : au premier ou au 2è groupe ? avec un coefficient ? seulement pour le rattrapage ou les mentions ?
C'est l'élève qui aura soigneusement choisi son sujet (réaliste et modeste, sous contrôle des enseigants) au sein d'un thème sélectionné par l'équipe éducative dans une liste nationale qui variera selon les années. Il est précisé que la démarche devra intégrer d'abord une recherche documentaire moderne, ensuite l'usage le plus judicieux possible des technologies de l'information et de la communication (TICE : au minimum l'utilisation du traitement de texte). L'objectif sera de produire une synthèse avec -autant que possible- une approche "bi-disciplinaire" du sujet.
Il devra être produit un seul projet en Terminale mais deux en Première (pour apprendre).
Sur la pertinence de cette perspective :
Nos collègues apparaissent inquiets, bien que plutôt moins que dans d'autres disciplines, et moins sur le principe que sur les modalités prévisibles. Le principe, en soi, est cohérent avec le rapport au savoir prôné depuis longtemps dans notre enseignement.
Mais certains s'interrogent sur la difficulté de satisfaire tout ce que les différents partenaires semblent en attendre, alors que les établissements sont parfois très "sous-équipé" et non préparés à un tel fonctionnement à grande échelle...
On note aussi quelques craintes contradictoires : - Parfois on redoute de brader les ambitions en terme de niveau d'enseignement au profit de méthodes pensées pour accrocher des élèves "qui ne devraient pas être là". - Parfois on redoute au contraire l'élitisme de ces méthodes qui conviendraient surtout à ceux "qui en ont le moins besoin"...
Certains disent simplement qu'il est trop tard pour s'interroger sur la pertinence de cette formule puisqu'elle arrive. La plupart comprennent les objectifs : éveiller l'envie d'apprendre, acquérir des capacités d'organisation et des dispositions à l'auto-apprentissage, apprendre autrement, etc...) mais s'interrogent sur la faisabilité locale et matérielle d'un si vaste projet. Ils s'inquiètent des conséquences, sur les programmes, sur l'articulation des enseignements classiques et des TPE, sur les difficultés d'en assurer efficacement le suivi et l'évaluation...
Des ambitions aux difficultés prévisibles :
Les premières difficultés matérielles seront l'occupation du CDI et des rares salles de travail équipées (TICE) des lycées : les plages horaires disponibles seront "encombrées" par la masse des élèves concernés. Comment traiter aussi la question des disparités énormes de compétences en TICE entre les élèves, selon l'environnement familial en particulier ? (Et il y aura aussi des disparités de ce point de vue entre les enseignants).
Une autre difficulté sera la façon de mener concrètement une vraie co-disciplinarité : comment s'assurer que le traitement de chaque sujet s'y prête et que les enseignants y trouvent leur compte ?
D'autres difficultés seront, celle d'assurer un suivi individuel suffisant et une évaluation "juste", celle de résister à la tentation d'en faire trop (voire pas assez) pour chacun...
On peut craindre en particulier la difficulté (inégale selon les établissements) de bien faire fonctionner le contrôle continu (pour cette partie du bac), d'où le risque éventuellement renforcé de "bac à plusieurs vitesses" (ou prestiges). Il s'agit en fait d'une objection au principe même de l'évaluation qualifiante par son propre enseignant, principe générateur d'une relation faussée voire trop stressante et trop peu "républicaine" (difficulté peut-être contournable).
Il faudra par ailleurs être très vigilant sur le choix des sujets et leur conduite pour éviter de cautionner des travaux pouvant s'avérer "tendancieux"...
Il ne faudra pas en rester à l'actuelle présentation des trois éléments de la notation (le travail, le produit, la soutenance) mais il faudra s'accorder sur les compétences que l'on cherchera à évaluer dans ces trois temps.
Il faudra aussi que les enseignants acquièrent des compétences pour la conduite de ce genre de projets, qui va de pair avec une nouvelle "culture d'évaluation".
Autres conditions de faisabilité :
En règle générale, on voit bien que cette innovation est porteuse d'une évolution pédagogique majeure dont on ne voit pas comment elle peut se faire par simple ajout marginal sur l'existant, à peine rogné pour que cela se fasse "à moyens constants" ! C'est cette contradiction qui resurgira à chaque instant...
Il aurait fallu au moins une année d'expérimentation à grande échelle pour ajuster la formule et ne pas courir le risque de "réflexes de survie" (risque que "la montagne accouche d'une souris")...
Il faudra de toutes façons que les chefs d'établissements organisent des réunions préparatoires dès le mois de Mai prochain, quand les textes définitifs seront parus, avec tous les professeurs concernés (et documentalistes, et responsables de salles info...), si l'on veut éviter la confusion à la prochaine rentrée.
L'implication de l'administration des établissements sera, elle aussi, un des facteurs déterminants du sort de cette innovation.
Cela suppose aussi que l'on identifie en amont les savoir-faire de base pour les élèves, compte tenu de la variété de leurs projets, et qu'on routinise la façon de les leur faire acquérir. C'est aussi ce qui permettrait en aval de clarifier les attentes en terme de compétences montrées au moment de l'évaluation. Il apparaît notamment que, pour de multiples raisons, il faudra fixer quelques normes de contenu et de forme aux productions des élèves et en particulier une limite quantitative maximale pour chaque type de produit.
Et tout cela devra bien sûr passer par une formation continue des enseignants pour homogénéiser leur propre savoir-faire dans ces domaines, leurs méthodes et critères d'évaluation. Il leur faudra aussi apprendre à travailler en co-disciplinarité (et que ce soit techniquement possible !) : pour chaque dossier, comment faire pour que le professeur de la matière "principale" puisse vraiment travailler (et évaluer) en binôme avec un autre ? Voilà de quoi générer de nouvelles énormes contraintes sur les emplois du temps, surtout si on ne sait pas d'avance comment vont se constituer les binômes.
Par ailleurs, on ne voit pas bien comment mobiliser deux professeurs pour une soutenance. Enfin on se demande comment l'enseignant de la matière "dominante" pourra assurer, dans le temps imparti, tous les suivis et des soutenances qui le concerneront !...
Or une réponse aux inquiétudes sur le mode d'évaluation serait sans doute qu'au moment de la soutenance on ait un professeur "extérieur", ou bien au minimum il faudrait une commission d'harmonisation de sorte que les notes définitives ne soient connues qu'après sa délibération. De toutes façons, il apparaît que le principe de la soutenance de chaque dossier devant deux professeurs dès le début du 3ème trimestre de terminale serait terriblement chronophage au détriment du rôle principal des enseignants dans l' "encadrement" des travaux personnels, compte tenu de la multiplication des tâches à cette époque de l'année...
Sur le choix des sujets, il est donc prévu que chaque équipe pédagogique arrête un thème choisi dans la liste limitative proposée par le GTD, mais c'est ensuite aux élèves de choisir avec précision leur sujet dans ce thème et ce moment est important (3 à 4 semaines) : il nécessitera une attention spécifique de la part des enseignants. Une fois ce sujet choisi, on réunirait 2 à 4 élèves ayant choisi le même sujet ou des sujets proches, de manière à former des groupes. Chaque TPE sera spécialement suivi par un des enseignants. Nos indications ne sont pas assez claires sur la possibilité ou non de faire un dossier à deux.
Cette formule semble limiter beaucoup la variété des sujets possibles pour une classe, voire compromettre l'idée que le choix du sujet soit l'acte fondateur de l'acte "d'apprendre autrement" ("apprendre utile" par rapport à une préoccupation personnelle forte). Il faudra donc, sans doute, laisser une latitude à l'équipe pédagogique pour qu'elle puisse, au coup par coup, accepter un sujet "hors-thème" si l'intérêt de l'élève et la compétence des enseignants sur ce sujet pourraient s'avérer.
Il semble que l'idée des déclinaisons locales d'un thème nécessairement général soit une bonne piste, notamment pour éviter les "repiquages" de dossiers déjà fait ailleurs, mais cela ne risque-t-il pas d'entraîner l'enseignant vers des zones de moindre compétence ?
Sur l'encadrement des élèves, le nombre de séances en classe entière ou en demie classe pour assurer les savoir-faire de base sera très réduit car il faudra ensuite des formules de type "confessionnal" pour plus petits groupes. Mais comment garantir l'efficacité des autres élèves pendant ces séances, et comment garantir un encadrement suffisant pour chacun compte tenu de l'obligation de résultat ?
Sur le service des enseignants enfin : la complexité de la tâche demandée par ces innovations est telle que la charge générée apparaît sans commune mesure avec le créneau horaire actuellement prévu dans nos services. Aussi, les investissements individuels des enseignants risquent d'être générateurs d'incompréhensions voire de conflits sur la déontologie du métier : il faudra vraiment des possibilités d'aménagement du service (avec de larges possibilités de concertation) pour les enseignants chargés de développer ces nouvelles perspectives si on veut les rendre plus crédibles.
Enfin, de l'avis général, pour une telle innovation à grande échelle, et dans des conditions difficiles, il conviendrait de déclarer l'année prochaine au moins comme expérimentale car il est certain que des ajustements seront nécessaires, localement bien sûr, mais peut-être aussi nationalement, en attendant de trouver le bon équilibre entre les moyens et les ambitions.
(rapporté par M. Coudroy)