ECJS COMPRENDRE LES INCIVILITES
Document 1 : L'affaiblissement du contrôle social et des liens sociaux traditionnels
. Toutes les sociétés, y compris les plus intégrées, ont toujours aménagé, pour les enfants et pour les jeunes notamment, des espaces de déviance tolérée, des moments et des lieux où la déviance est relativement permise, voire encouragée. Pensons aux fêtes de carnaval, aux chahuts scolaires, aux bagarres des sorties de bal, aux " virées " des étudiants, aux jeux des enfants sur les places et dans les rues, aux chapardages divers...
- Il est clair qu'aujourd'hui cette logique est très affaiblie avec l'épuisement des liens communautaires. Le contrôle social des divers groupes et des diverses communautés n'est plus aussi fort qu'il pouvait l'être, la surveillance collective des enfants et des adolescents n'a plus cours dans les quartiers où les enfants et les jeunes sont loin du regard des adultes et les frontières du permis et de l'interdit s'estompent. Ainsi, les jeux ludiques dérivent vers la violence sans que les acteurs aient toujours le sentiment qu'il ne s'agit plus d'un jeu.
Source : Violences urbaines, François Dubet,
Cahiers Français n° 291, mai/juin 99
Questions
: 1) pourquoi peut-on dire que les fêtes de carnaval sont des espaces de déviance tolérée ?2) Comparez les incivilités d’hier à celles qui se développent depuis quelques années.
Document 2
: L’affaiblissement du contrôle social et l’urbanisation.la société a été de plus en plus tolérante vis à vis de ce qui était considéré comme des déviances mineures. On constate un relâchement structurel des contraintes qui pèsent sur les individus. D'une part, les individus sont de plus en plus libres : la structure de la société urbaine leur offre toujours plus d'occasions délinquantes (plus de richesses à saisir), et toujours moins de contrôle social coordonné (plus de mobilité, moins de surveillance). On peut penser à la complexité des systèmes sociaux urbains, dans lesquels se chevauchent des réseaux de circulation de biens, de personnes, d'informations. La mobilité généralisée fait de la ville un univers de flux impossibles à contrôler. la découverte des interdits est difficile du fait du fractionnement des scènes sociales " : la société étant décousue et la ville discontinue, on ne trouve guère de milieu social unifié susceptible d'édicter des règles et de les faire respecter dans les différents lieux.
Source : La société incivile, S.Roché, 1996
Question
: En quoi l’urbanisation facilite-t-elle l’apparition de comportements incivils ?
Document 3 : " loi y es-tu ? "
D'après Maryse Vaillant, les chapardages et autres incivilités sont " ludiques " chez les moins de 13 ans: il s'agit de quelque chose de transitoire, qui a un caractère exploratoire et initiatique au sein du groupe de pairs. On remarque ces conduites surtout sur les circuits qui relient le domicile à l'école, circuits qui sont familiers au jeune et dont il ne s'écarte que peu. Elle analyse cela comme une recherche de contrôle sur le monde environnant et sur soi-même. Car ces jeunes ne peuvent se connaître eux-mêmes qu'en provoquant une réaction sociale, en tutoyant le risque. C'est là une manière d'éprouver sa peur, sa force. Pour résumer, en cherchant à transgresser une norme qu'il ne connaît pas, on peut dire que le jeune joue au jeu de " loi, y es-tu? " tandis qu'il teste la sollicitude de son environnement social. Il cherche à voir s'il peut aller trop loin. Et la psychologue conclut : " Sans réponse adaptée ou sans réponse du tout, il sera amené à explorer plus loin, à cogner ou crier plus fort, à faire plus mal et à se faire plus de mal "
D'une manière générale, les adolescents sont amenés à commettre un grand nombre d'incivilités. En effet, le jeune explore naturellement son champ d'action, sa marge de manoeuvre, sa place dans le monde et l'ordre de ce monde. Bref, il expérimente sa liberté, le respect qu'on lui doit et qu'il doit aux autres, ce qui est considéré comme bien ou mal, normal ou anormal de sa part, ses droits, et tout cela à travers les réactions son environnement humain.
Source : La société incivile, S.Roché, 1996
Questions
:
Document 4 :
Le développement de sous-cultures d'oppositionQuand on décrit la violence comme un produit de la désorganisation sociale, il ne faut pas croire que celles-ci n'engendrent que de la solitude et du flottement normatif En effet, si les individus se détachent des nonnes et des identités collectives de la " grande société " c'est pour mieux se reconnaître dans les appartenances limitées du quartier, de la bande et du groupe. Ces identifications sur la base de territoires, d' "ethnies ", de cultures diverses, appellent souvent le recours à la violence dans la mesure où l'identité est d'autant plus forte qu'elle repose sur un conflit, une sorte de " guerre larvée " contre d'autres groupes. On entre alors dans le jeu continu de la défense de l'" honneur " et des vengeances, de l'insulte et de l'appel à la dignité. On retrouve parfois la même logique dans les oppositions de groupes de supporters des équipes de football qui choisissent des " noms de guerre " et qui défient leurs adversaires à travers des injures plus ou moins ritualisées entraînant parfois des " passages à l'acte ". Autrement dit, l'affaiblissement du contrôle social dans une société qui ne propose plus des régulations collectives fortes, peut engendrer à la fois plus d'individualisme et plus de " tribalisation " des relations sociales.
Source : Violences urbaines, F.Dubet dans les Cahiers Français n° 291
Document 4 bis :
Ainsi, la délinquance des années 1985-1995 résulte pour une bonne part de la constitution d'une " fabrique délinquante " : la concentration dans certaines zones d'une série de conditions qui favorisent d'abord, chez ceux qui les subissent, des actes illicites. Par la suite, ces recours deviennent une habitude, une forme de socialisation et finalement une sous-culture.
Source : A propos de la justice des mineurs, O.Mongin et D.Salas, revue Esprit, déc 98
Question
: Pourquoi la formation des groupes ou bandes de quartiers implique-t-elle souvent le développement de comportements incivils et violents ?
Document 5 : Incivilités et difficultés d’intégration
Il ne faut pas taire non plus le fait que les jeunes issus de l'immigration se heurtent à une racialisation des relations sociales qui se manifeste quotidiennement dans la recherche de logement, la recherche d'emploi, les relations avec la police,
et dans la vie sociale la plus banale comme l'accès aux lieux de loisir. En fait, les violences urbaines ne procèdent pas, comme on le dit trop souvent, d'un phénomène d'immigration, mais de la formation de minorités. L'écrasante majorité des jeunes des banlieues ne sont pas ou ne sont plus des immigrés. Par l'effet de la culture de masse et celui de l'école, ils participent pleinement à la culture commune et partagent les mêmes aspirations que les autres ; ce ne sont donc plus des immigrés. Mais en même temps, ces jeunes se heurtent à des manifestations plus ou moins directes de ségrégation et de racisme. La volonté d'intégration irréalisable se retourne alors en violence dès lors que ces jeunes découvrent que " la société ne veut pas d'eux ".Ce processus est d'autant plus marqué que les jeunes des minorités
qui réussissent à s'insérer grâce à leur niveau de qualification scolaire et professionnelle quittent les quartiers dans lesquels ils vivaient, accentuant ainsi le sentiment d'exclusion des autres et privant ces quartiers d'une élite susceptible de transformer la violence en action collective organisée.Source : Violences urbaines, F.Dubet, CF n° 291
Question
: La violence de certains jeunes issus de l’immigration est-elle toujours liée à un refus de s’intégrer dans la société ?
Document 6 : La montée des inégalités et de la ségrégation
Les sociétés occidentales sont confrontées au développement durable en leur sein de zones de pauvreté qui introduisent une rupture de la continuité du tissu social selon des degrés variables en fonction des caractéristiques de l'État-providence. L’inégalité dans la distribution des revenus des ménages entre 1947 et 1991 atteint un minimum au début des années 1970 puis s'élève de façon continue depuis le milieu des années 1970.
Depuis, violence et ségrégation spatiale sont inséparables aux États-Unis comme en Europe. Partout la divergence entre l'évolution des prédations et des violences s'est accentuée à mesure même que les inégalités sociales et la dualisation de l'espace s'approfondissaient. S'il y a un écart important entre l'Europe et les États-Unis, il tient pour une large part aux différences de degré dans ce processus de dualisation de l'espace et de la société. Aux États-Unis, la fracture est telle en certains points du territoire - entre South-Central et San Marino ou Beverly-Hills à Los Angeles - qu'il existe entre ces diverses zones du même espace politique un rapport colonial sans colonisation, qu'on doit appeler, parce que le modèle en fut l'Afrique du Sud, un rapport d'apartheid social. Il s'apparente aussi à la situation qu'on observe dans certaines grandes villes du Brésil entre les habitants des favelas et les bunkers de la société riche.
Source : Politiques carcérales : une comparaison Europe/Etats-Unis, H.Lagrange, revue Esprit, déc.98
Question
: Quelle relation peut-on établir entre inégalités Sociales, ségrégation spatiale et incivilités ?
Document 7 : Accumulation des frustrations et pertes de l’estime de soi
Une fraction de la société ne peut vivre paisiblement en face de l'autre avec le sentiment permanent d'être humiliée. Ce qui se passe dans les cités et les ghettos n'est pas seulement de l'ordre d'un effondrement des rapports sociaux en raison de cette indifférence individualiste qu'expriment les termes d'incivisme et d'incivilité. La violence des quartiers pauvres ne renvoie pas principalement à l'affaiblissement des barrières morales dans une société hédoniste, mais à l'accumulation de la frustration et de la perte de l'estime de soi au sein d'une fraction de la société qui se sent méprisée par l'autre. Les jeunes des banlieues comme ceux des ghettos se battent pour leur dignité même lorsqu'ils ont un comportement " racaille ". Ainsi, à l'occasion des manifestations lycéennes du mois d'octobre 1998 en France, plusieurs d'entre eux ont dit qu'ils étaient venus " pour la baston " sans nier pour autant être venus aussi " pour la chourave " : on ne saurait réduire les violences auxquelles ils se sont livrés à de pures actions instrumentales.
Source : Politiques carcérales, H.Lagrange, revue Esprit déc 98
Question
:
Document 8 :
La violence instrumentaleContrairement à ce que l'on croit souvent, la désorganisation sociale n'entraîne pas seulement des conduites irrationnelles liées au développement d'un fort sentiment de frustration. Il faut ici abandonner Durkheim pour se tourner vers Robert Merton afin de mettre en évidence l'accentuation d'une " contradiction " essentielle à notre société. D'un côté, la culture de masse s'est imposée à travers des modèles de vie et de consommation qui paraissent légitimes et accessibles à tous tandis que les cultures de classes se sont affaiblies. D'un autre côté, toute une part de la population, surtout les jeunes peu qualifiés et en échec scolaire, ont le sentiment que l'accès à ces modes de vie et à ces niveaux de consommation leur sont interdits. Ils ont le sentiment d'être invités à entrer dans la culture des classes moyennes tout en n'ayant pas la possibilité de réaliser leurs aspirations. La délinquance s'apparente alors à un conformisme déviant, à une manière de combler cet écart. La violence consiste alors à se saisir des biens les plus valorisés, en particulier les voitures prestigieuses, et à les détruire lors de " rodéos " spectaculaires dans lesquels la violence manifeste à la fois la fascination et le rejet de ces modèles de consommation. Plus largement aussi, la violence procède aussi d'un conformisme déviant et d'une rationalité délinquante puisque c'est une ressource illégale permettant d'obtenir ce que la culture de masse valorise tout en privant les individus des capacités de l'atteindre.
En ce sens, la violence n'est pas toujours explosive, excessive, absurde. C'est une manière rationnelle d'agir pour atteindre certains objectifs. Ainsi, les émeutes urbaines sont l'équivalent des manifestations dans les mouvements sociaux traditionnels. Après une phase de répression plus ou moins forte, l'émeute finit par se traduire en ressources et en équipements nouveaux dans les quartiers.
Source : Violences urbaines, F.Dubet, CF n° 291
Question
: En quoi la délinquance est-elle une réaction rationnelle à la montée des inégalités ?
Document 9 : Violence à l’école et violence de l’école
les violences à l'école ne peuvent pas être réduites à des violences sociales qui entrent dans l'école. Ce sont aussi des violences qui visent l'école elle-même, qui agressent les professeurs, qui dégradent les locaux, qui sont des attaques contre l'école. En fait, ces violences sont des réponses à une école perçue elle-même comme violente. Cette violence ne réside ni dans le poids de la discipline, ni même dans la seule distance culturelle et sociale qui sépare les enseignants et leurs élèves. Elle s'enracine dans un phénomène plus complexe, plus intériorisé et dont la structure se retrouve dans d'autres domaines. L'école de masse invite tous les élèves à s'engager dans une scolarité longue et elle mobilise des moyens importants pour assurer leur réussite. Or, dès le temps du collège, bien des élèves découvrent que cette école les relègue progressivement vers des filières et des formations bien éloignées des espoirs de succès que l'école de masse avait fait naître en eux. Ces élèves se sentent donc à la fois aspirés dans l'école et rejetés par elle en raison de la faiblesse de leurs performances. Dans ce cas, soit ils cessent de "jouer " et se retirent du jeu scolaire, soit ils développent des violences antiscolaires qui sont autant de manières de préserver leur face et leur dignité en s'appuyant sur la culture juvénile " contre " la culture scolaire.
Source : Violences urbaines, F.Dubet, CF n° 291
Questions
: 1) En quoi l’école peut-elle être perçue comme violente ?2) Pourquoi et comment certains élèves se retirent-ils du jeu scolaire ?
SYNTHESE
:( ce travail débouchera sur un débat dans lequel nous confronterons les différentes solutions. Prenez soin de justifier avec précision votre point de vue)