Fiche de lecture rédigée par Olivia Ferrand, professeur de SES au lycée Saint-Exupéry de Lyon

 

LA SOCIETE INCIVILE

Qu’est-ce que l’insécurité ?

 

Sébastian ROCHE , 1996, Seuil, collection " L’épreuve des faits ".

Insuffisance des explications traditionnelles de la montée de l’insécurité

L’auteur part du constat d’une croissance de l’insécurité dans les sociétés occidentales contemporaines. Croissance massive, manifeste à la fois dans les statistiques de la délinquance et dans l’opinion publique et qui est loin de se limiter aux seules banlieues. Fort de ce constat, il démonte les explications traditionnelles :

 

  1. l’explication par le déclin de l’intégration politique, la disparition du conflit capital/ travail au profit de l’opposition intégrés/exclus ne lui semble pas satisfaisante : en effet la montée de la violence est autant cause qu’effet dans la dissolution des identités ouvrières.

  2. la crise économique et la montée du chômage interviennent alors que l’essentiel de la montée de la délinquance, qu’il situe entre la fin des années cinquante et le début des années quatre-vingt, est déjà achevée.

  3. la tentation d’établir un lien entre délinquance et injustice sociale doit être récusée : le délinquant n’est pas un militant remettant en cause un ordre social inique

  4. A ces explications qui suggèrent " qu’il nous manquerait un nouveau mouvement social global ou qu’il faudrait attendre que la crise se termine pour que les choses s’arrangent ", il oppose une explication " microsociologique " de la montée du sentiment d’insécurité. La perspective politique est explicitement présente : plutôt que des constats théoriques, il s’agit de privilégier une approche qui débouche sur une remédiation.

Incivilités et insécurité

Ce sentiment d’insécurité naît selon lui non pas tant de la délinquance elle-même que de la rencontre quotidienne avec les incivilités. Celles-ci sont définies selon ses termes comme des atteintes à l’ordre en public. L’ordre en public est ce qui est généralement perçu par la population comme l’ordre sans recevoir nécessairement de codification juridique, à la différence de la notion d’ordre public. Ainsi un certain nombre d’actes sont perçus comme des incivilités parce qu’ils menacent nos rituels de mise à distance d’autrui, sans constituer nécessairement des infractions pénales : il en va ainsi des manquements aux règles ordinaires de la courtoisie, dire bonjour, merci, etc. dans l’enceinte d’un établissement scolaire.

Or selon S. Roché, la sociologie française a tendance à négliger les incivilités : les études sur la violence, sur les quartiers difficiles abondent en témoignages empiriques sur ces phénomènes mais s’abstiennent de les théoriser voire les utilisent pour minimiser le discours sur l’insécurité. Les comportements incivils se trouvent pourtant au cœur du sentiment d’insécurité car ils constituent une rupture des comportements interpersonnels normaux . L’auteur invoque ici E. Goffmann (La mise en scène de la vie quotidienne, 1973) pour montrer que la non observance de certains rituels suffit à faire naître le sentiment du danger par la rupture qu’ils établissent dans l’ensemble des obligations sociales. En milieu urbain ces ruptures sont d’autant plus difficiles à supporter que la promiscuité est plus grande. Elles constituent une brèche dans le processus de civilisation des mœurs mis en évidence par Elias, mais aussi G. Vigarello (Le propre et le sale, 1985), A. Corbin (Le miasme et la jonquille, 1986), processus qui conduit à une mise à distance croissante d’autrui, de son corps, de ses odeurs. Que l’on abolisse cette distance symbolique établie par l’hygiène, les règles de politesse, etc. et les bases de la vie en commun s’en trouvent menacées. On peut aussi faire de cette sensibilité accrue aux incivilités une lecture politique : leur enjeu est l’existence d’une loi commune, la lutte pour le pouvoir qui se joue dans ces rituels sociaux. Explicitons-le par un exemple : en " taggant " les adolescents s’approprient un lieu en principe public, et parce qu’ils le font en toute impunité se soustraient aux lois et règlements observables par tous. Fondamentalement, les incivilités posent dans une société hétérogène la question de la possibilité d’un " monde commun ".

L’auteur rencontre donc ici la question du racisme et l’aborde en rappelant tout d’abord comment le problème se posait dans la société française au tournant du siècle dernier. Citant L. Chevalier (Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, 1978), il montre que les conflits socio-économiques sont d’abord interprétés à travers un prisme racial : l’ouvrier le criminel sont avant tout perçus sous l’angle de leurs particularités biologiques (cf. Lavater et la phrénologie, popularisés notamment à travers les œuvres de Balzac et Sue). A mesure que le conflit de classe s’autonomise par rapport à cette interprétation biologique, les classes laborieuses sont peu à peu intégrées dans la société par la diffusion de normes bourgeoises, notamment en matière de propreté, de discipline : cf. le rôle de l’usine, de la prison, de l’hôpital comme laboratoires d’une société saine et ordonnée. On le voit, ces normes de civilisation constituent d’ores et déjà un critère d’inclusion dans la société :d’une époque à l’autre ceux qui y dérogent sont considérés comme relevant de la nature et non de la culture,  barbares hier, sauvageons aujourd’hui. Si l’interprétation raciale semble aujourd’hui dominer le débat sur l’insécurité l’auteur note que c’est bien le problème des mœurs communes qui est soulevé par ses interlocuteurs lors d’entretiens où l’on dénonce les parents qui laissent faire, les bruits, etc. Il s’agit en fait d’une transposition d’un modèle politique assimilationniste sur le plan de la citoyenneté ordinaire : le fait d’adopter un mode de vie commun est le signe d’une intégration qui permet de jouir des droits attachés au fait d’être français.

Les incivilités ouvrent la voie à la montée du désordre : la théorie de la vitre cassée

Exclues de fait, sinon de droit, du traitement pénal, les incivilités constituent une incitation à la délinquance, parce qu’elles donnent le signe que l’ordre social a été rompu en toute impunité. L’auteur s’appuyant notamment sur les travaux de psychosociologues américains démontre la validité de la théorie de la vitre brisée (Wilson et Kelling, Broken Windows, The Atlantic Monthly, 1982): si un carreau cassé n’est pas remplacé, à terme tous les carreaux le seront à leur tour, et ce quelque soit l’environnement sociologique, ghetto ou quartier blanc aisé. L’auteur illustre ce propos dans le cas français à travers plusieurs exemples. Il s’appuie notamment sur l’analyse de l’instauration progressive de la violence en milieu scolaire qui débute par une rupture tolérée du code de politesse régissant normalement les relations entre élèves et enseignants.

Or face aux incivilités s’enclenche le plus souvent une dynamique qui mène à la rétraction hors de la vie sociale, c’est-à-dire au repli sur la sphère privée. Ainsi dans les quartiers difficiles, les populations qui sont les plus susceptibles de s’organiser collectivement face au désordre croissant, qui sont également les plus aisées et les plus sensibles à la qualité l’environnement désertent le quartier, pratiquant au sens propre le comportement de défection (exit) dont parle Hirschmann. Les autres, ne disposant pas des ressources matérielles nécessaires à cette fuite effective " fuient " dans la sphère domestique, en évitant au maximum les lieux publics, les possibilités de conflit. Ne pouvant totalement éviter d’être confrontés aux incivilités, ils sont conduits à les minimiser sur le mode du " c’est pire ailleurs ", réduisant ainsi la dissonance entre leur impuissance à agir et leur réprobation. Cette " rétraction " s’observe également dans le domaine politique : dans les quartiers où l’on constate une telle dégradation de l’environnement social l’abstention est massive. Les réactions de type " prise de parole " (voice) sont essentiellement individuelles : actes de civisme ordinaires comme de faire ramasser un détritus abandonné sur la voie publique, ou contre agression par l’autodéfense.

 

Les pouvoirs publics face aux incivilités.

Les entretiens menés par S. Roché traduisent une attitude généralement légaliste : rares sont les personnes interrogées qui préconisent le recours à des polices privées, encore moins à l’autodéfense.  En revanche l’attente vis-à-vis des institutions étatiques est d’autant plus importante : un bon exemple serait d’ailleurs la croyance en une mission de l’Ecole en terme d’inculcation des normes de civilité (cf. l’ECJS) Or face à la montée concomitante des incivilités et de la délinquance, police et justice ont tendance à se recentrer sur la délinquance. La demande d’une police et d’une justice de proximité heurte les professionnels qui ont tendance à considérer qu’on fait d’eux des travailleurs sociaux qu’ils n’ont pas vocation à être. Cette attente déçue renforce dans le public la crise de confiance dans l’efficacité des politiques publiques en matière de sécurité.

Les remèdes préconisés par l’auteur sont doubles : d’abord le renforcement du traitement judiciaires et policier des incivilités par des échelons adaptés (médiation pénale au sein des maisons de justice, par exemple). D’autre part mobilisation des citoyens français que leur culture politique incite à tout attendre de l’Etat.

 

Commentaire perso.

La conclusion est un peu de l’ordre du vœu pieux, ou relève un peu des recettes du genre " restaurons la politesse au collège en donnant le bon exemple ". En outre, la minimisation du discours raciste à travers des arguments du type ils le disent mais en fait ils ne le sont pas, d’ailleurs leur meilleur ami est maghrébin, laisse une impression assez mitigée.


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