Chroniques d'un voyage...

 

C’est à la suite d’un voyage à Saint-Pétersbourg, organisé par Annette Lefebvre, professeur de russe au lycée Pontus de Tyard de Chalon-sur-Saône, qu’est venue l’idée d’ancrer ces journées (du 29 juin au 13 juillet 2007) dans une mémoire écrite et illustrée. Nous avons choisi la formule d’un Journal de bord – narrant quotidiennement visites et impressions – qui alterne avec un rappel historique. L’auteur du Journal assume évidemment le regard subjectif de ces pages.
Et surtout il tient à remercier d’emblée très chaleureusement Annette Lefebvre, conceptrice et pilote, sans laquelle rien de ce qui suit n’aurait pu advenir pendant la fin des Nuits Blanches à Saint-Pétersbourg.

Dominique Dubreuil

C’était une nuit merveilleuse, une de ces nuits comme il n’en peut exister que quand nous sommes jeunes, ami lecteur. Le ciel était si étoilé, un ciel si lumineux, qu’à lever les yeux vers lui on devait malgré soi se demander : se peut-il que sous un ciel pareil vivent des hommes irrités et capricieux ? Cela aussi, c’est une question jeune, ami lecteur, très jeune… mais puisse le Seigneur vous l’inspirer souvent !

 

(Fédor Dostoievski, Les Nuits Blanches)
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Chroniques d'un voyage...

 

 

SOMMAIRE


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Avant Pierre le Grand

Journal de bord  du samedi 30 juin : Tour de ville

Le temps de Pierre le Grand

Journal de bord dimanche 1er juillet : Ermitage 1

Journal de bord lundi 2 juillet : Forteresse Pierre et Paul

Le temps de Catherine

Journal de bord du Mardi 3 juillet : Palais Menchikov

 

Journal de bord du Mercredi 4 juillet – Maison de Dostoievski

 

D’Alexandre en Nicolas

 

Journal de bord - Jeudi 5 juillet (1) : Mère Courage

 

Journal de bord du Jeudi 5 juillet (2) : Ermitage 2

 

Journal de bord du vendredi 6 juillet : Ermitage 3

 

Du servage aboli à la Grande Guerre

 

Journal de bord du Samedi 7 juillet : Tsarskoié Selo

 

Journal de bord du Dimanche 8 juillet : Maison de Pouchkine

 

La Révolution  d’Octobre

 

Journal de bord du 9 juillet - Musée russe

 

Journal de bord du mardi 10 juillet : Palais Ioussoupov

 

Lénine puis Staline

 

Journal de bord du mercredi 11 juillet : La laure

 

Journal de bord du 12 juillet : « Leningrad »

 

 

Photographies d'Elisabeth Foray

 

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Dominique Dubreuil

Elisabeth Foray
Annette Lefebvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avant Pierre le Grand

 

         Et certes la Russie n’a pas attendu Saint-Pétersbourg pour exister, de quelle force ! Depuis très longtemps, en ayant traversé le centre et la fin de ce qu’on appelle en Europe le Moyen-Age. Au commencement étaient les Slaves de l’est (Dniepr) qui descendant vers le sud firent appel aux Varègues (Vikings suédois) et le roi Oleg le Sage (fin du IXe) unit le nord (Novgorod, les Riourikides) au sud (Kiev, où se fonde un véritable Etat : l’Ukraine devient le berceau de la Russie). Plus au sud-ouest, à la sortie de la Mer Noire, il y a Constantinople, alias Byzance, la continuatrice orientale au VIe  de l’Empire Romain, dont la partie occidentale, bateau ivre, avait sombré sous la déferlante des invasions. La civilisation byzantine est brillante, sa force militaire, économique et politique est incontestable, mais elle a dû à partir du VIIe s’affronter à la montée de la puissance arabo-musulmane, venue du sud et de l’est. Byzance est chrétienne, elle est même la capitale intellectuelle des subtilités théologiques, puisque sa langue et sa pensée sont grecques. « Quelque part dans l’ouest » européen, Rome, imposée comme capitale « latine », est devenue le siège de la Papauté.

         Au début du XIe, Vladimir Ier (de Kiev) choisit, dit-on, entre quatre religions : Islam, judaïsme, et deux branches de la chrétienté, Rome et Byzance. Byzance l’emporte, et le roi fait procéder à des vagues massives de baptême parmi ses sujets. Byzance est encore élue comme modèle civilisateur au milieu du XIe par Vladimir le Sage, alors que le patriarche Michel Cérulaire fait entrer son Eglise en schisme d’avec Rome et la Papauté (1054). Au XIIe, le centre de gravité se déplace vers le nord ( « la Russie d’au-delà de la forêt »), et  l’Ukraine s’étant émiettée en principautés, c’est « l’Anneau d’Or » (Moscou en devient l’élément dominant) qui fédère le nouvel ensemble, dont les relations privilégiées se font avec l’Europe de l’ouest et le Saint-Empire Romain Germanique, malgré les incursions des Chevaliers Teutoniques repoussées en 1240 par le prince de Vladimir, Alexandre Nevski. Puis le XIIIe est le temps d’entrée en scène  asiatique des Mongols (Tatars) et de leur Horde d’Or, qui conquièrent rapidement la quasi-totalité de la Russie, lui apportant leur tutelle autoritaire (les Khans, héritiers de Gengis) et des éléments civilisateurs déterminants, mais ne la colonisent pas.

         Au XIVe, Ivan Ier, « protégé » des Tatars, négocie avec eux une sorte d’autonomie, et installe à Moscou le centre religieux de l’orthodoxie (le métropolite, venu de Kiev).  Son fils Dmitri (Donskoï) inflige une grande défaite aux Tatars, qui ne seront cependant éliminés du jeu qu’un siècle plus tard, et après le retour sur la scène de l’héritier des Khans, Tamerlan (Timur Lang). Moscou et ses princes poursuivent leur ascension (un Kremlin – forteresse – de plus en plus audacieux), surtout avec le règne unificateur d’Ivan III. La Russie reçoit en 1453 l’héritage spirituel et civilisateur de Byzance, dont le territoire, de plus en plus réduit par la conquête des Turcs Ottomans, porteurs de l’Islam, finit par tomber en 1453. Comme Byzance avait aussi été au début du XIIIe le lieu du passage pillard et saccageur des Croisés Latins en transit vers la Terre Sainte, l’Orthodoxie à Moscou se considèrera de plus en plus comme « la Troisième Rome », et le mariage d’Ivan III avec la nièce du dernier empereur byzantin scelle une continuité idéologique et politique qui ne cessera plus de s’affirmer. Ivan III s’affirme « tsar de toute la Russie », organise la société sous l’autorité des grands seigneurs (les boyards) et de ses protégés auxquels il distribue les terres. Il refuse de payer le tribut aux Tatars. Au milieu du XVIe, son œuvre est prolongée par Ivan IV, dit le Terrible, « destructeur » des Tatars,( notamment par la victoire de Kazan), qui se réfugient alors dans l’extrême-sud, en Crimée ; cet autocrate luttant contre le pouvoir des boyards institue une noblesse de service (Oprichtchnina); meurtrier de son fils, il se montre d’une cruauté paranoïaque, manifestée par des répressions terribles et des liquidations de villes entières (Novgorod). Sous son règne, Moscou est devenu une des plus grandes villes d’Europe (la taille de Londres) et  un immense centre commercial.

         A sa mort (1584) commence la période des troubles, où le régent Boris Godounov se fait élire tsar après avoir assassiné le jeune prince Dmitri ; de faux Dmitri apparaissent et sont utilisés par les Polonais qui s’emparent de Moscou et y établissent leur pouvoir. Jusqu’à ce que petit-neveu d’Ivan IV, Michel Romanov, soit couronné tsar (1613 : cette dynastie durera trois siècles…), rétablisse l’hégémonie russe en repoussant les Polonais. Son fils, Alexis,  consolide un système de société où marchands russes et venus de l’étranger se concurrencent, et où la paysannerie de plus en plus durement opprimée par les seigneurs ose parfois se  révolter (jacquerie de Stépan Razine). A sa mort en 1676, son fils Pierre n’a que 4 ans, et il s’ensuit une période de luttes confuses pour le pouvoir, pendant lesquels la sœur de Pierre, Sophie, exerce une régence continuée par leur mère. Pierre enfant puis adolescent est donc dans une situation comparable à celle du jeune Louis XIV pendant la Fronde. Il va adopter des idées modernistes, s’intéresser à la modernité occidentale, sera hostile aux vieux croyants et à l’emprise de l’Eglise sur l’Etat, et commencera en 1689 un règne de 36 ans qui aura métamorphosé la Russie.

 

L’ORTHODOXIE  est donc une branche du christianisme, mais son caractère de séparation d’avec le catholicisme romain n’a pas pris le sens de ce qui s’est produit au XVIe en Europe d’ouest et du centre par la Réforme des Protestants. Au XIe, il s’est « seulement » agi de la ratification par schisme d’un éloignement qui avait commencé dès le « transfert vers l’ouest » du christianisme des origines. Ainsi la règle de foi de l’orthodoxie est restée celle fixée par les conciles œcuméniques des premiers siècles, tenus « en Orient », et qui ont défini les grandes lignes théologiques de la religion. Ces débats complexes et subtils (des « querelles byzantines » ! ) avaient en particulier porté sur le partage de nature divine et humaine du Christ et sur le dogme de la Trinité. La décision d’isoler le patriarcat de Rome par rapport aux autres, et de lui conférer une prééminence bientôt absolue (« papa », le successeur de Pierre), aura préfacé les destins complètement séparés de l’empire romain (devenu chrétien au IVe siècle) d’Occident, mais ruiné à la fin du Ve siècle par les invasions, et de celui d’Orient (maintenu à Byzance pendant…un millénaire de plus, jusqu’en 1453). On va donc peu à peu vers le milieu du Moyen-Age vers une rupture irrémédiable, consommée au début du XIIIe avec le saccage de Byzance par les Croisés en route vers la Terre Sainte.

La différence fondamentale se fixe sur la non-reconnaissance par les orthodoxes de l’autorité d’un Pape ceux-ci ne reconnaissent en matière de foi que les Dix Commandements de la Bible et l’autorité théologique des Conciles œcuméniques du Ier millénaire. L’orthodoxie insiste  sur le rôle de l’Esprit Saint (selon elle, il ne procède que du Père), et celui du Fils (Christ) dans sa victoire contre la mort; ignorant le Purgatoire, ellene maintient que Paradis et Enfer… Les sacrements, appelés mystères, ont des modalités différentes du catholicisme (communion sous les deux espèces et hostie préparée avec du levain, baptême par immersion, confirmation après la naissance…), et surtout les rites de célébration insistent sur une liturgie chantée qui était celle de Byzance ( et les offices sont bien plus longs), sur la présence des fidèles debout aux cérémonies,  sur le signe de croix (de droite à gauche, trois doigts joints, symbole de la Trinité, et deux « abaissés », symbole de la nature divine et humaine du Christ ; la Croix est elle-même à 8 branches) ; le calendrier liturgique commence au 1er septembre. Les prêtres (popes) ne sont pas astreints au célibat. Les images saintes (icônes, du grec ancien) sont l’objet d’une vénération particulière, regroupées dans l’iconostase du sanctuaire, symbole du passage du terrestre au céleste, mais figurant aussi dans le domaine « privé » de chaque famille ou fidèle, qui peut les emporter en voyage. Les patriarcats gardent une prééminence théorique à celui de Constantinople, mais chaque église nationale est « autocéphale » (autonome).

 

 

 

 

 


Journal de bord  samedi 30 juin – Tour de ville

 

 

         Après le survol icarien de la veille, voici venu le plus simple « tour de ville », excellente manière de prendre connaissance  « au sol ». Le car des touristes – que nous sommes tous, sans distinction d’âge ni de sexe, sauf qu’il y a parmi nous des néophytes, j’en suis, et d’autres, déjà « pétersbourgeois… confirmés »  - progresse selon un tracé planifié et commenté par Ania, notre Guide Général Bien Aimé. Le repérage débute par le sacré de la cathédrale Saint Nicolas des Marins. Certes nous savons qu’ici l’Histoire ne commence qu’au tout début du XVIIIe, qu’avant c’étaient seulement marais, divagation de  Neva et solitude glacée, mais avec ce chef-d’œuvre barocco-russe, nous prenons conscience de tout ce qui s’inscrit dans l’antériorité orthodoxe. Et qui se manifeste ici dans un espace très parcellaire, où justement les touristes étrangers vaquent et papillonnent, et les Russes – probablement partagés entre les fidèles d’ici et ceux d’ailleurs, mais aussi croyants et peu ou  non croyants – semblent former autant de petites communautés, certaines très actives dans la prière, voire le chant. Le côté caravansérail touristique de la visite peut irriter – mais n’en est-il pas de même dans tous les lieux de culte actif ? -, en sa confrontation avec le Dogme, la Vraie Vie, la Voie Droite qui manifestent ici, tout à coup, leur présence millénaire, et paradoxalement ruisselante d’autres lumières que celles du mystère initial, intemporel. Comme en présence du vrai baroque italien-méditerranéen – il est ici d’importation « autoritaire » -, on éprouve jusqu’au malaise le heurt interne de la Vérité, de l’Amour (c’est aussi une donnée particulièrement fondamentale de l’Orthodoxie), de la Richesse montrée et cachée autour de celui que les Byzantins (donc les Russes, en ce domaine leurs héritiers directs) ont révéré en « Christ Pantokrátor » (Tout-Puissant).On y ajoute la pratique religieuse pleinement restituée depuis la mort du communisme, les rites gestuels (la particularité du signe de croix), l’iconostase (omniprésent comme lieu dans le lieu, bien plus important que le jubé catholique), le monde sonore (ah ! aussitôt qu’il y a Parole, le Chant des profondeurs qui surgit, fût-ce avec un de ces jeunes popes très barbus, un rien gras et inquiétants dans leur possession agressive de la Voie Droite), et… mais allez donc pour la suite du Tour de ville !

         On va donc « embrasser » le site en toute son ampleur de courbes, de quais et d’eaux miroitantes, à l’est de l’île Vassilevski. Sous les colonnes rostrales, l’arrondi de la Neva qui sedivise, une immensité comme si on arrivait en bord de mer –et comme avec une Venise…du sud, la flèche de l’Amirauté, les points de repère sublimes, la coupole de Saint Isaac, la lumière du bonheur, le déroulement des façades baroques rythmant l’horizon d’en face, et encore devant mais sur le côté, la flèche proche et dorée de la cathédrale Pierre-et-Paul… S’orienter, le terme a valeur pleine et multiple. Le jeu d’orgues aquatiques, au milieu de la Neva ajoute à cette Watermusic de l’est sa verticalité fluide, ses voiles impalpables ondulant sur le bleu et gris sombres du fleuve. Le ciel sans mesure dévore l’espace… A terre, en ce lieu privilégié des bénédictions par la Nature et la Beauté de la ville, commence le ballet des mariés (tiens, on est samedi) qui prennent la pose théâtrale pour photographes  inscrivant une parcelle d’éternité dans les vies qui s’écoulent en flots divisés comme les bras de la Neva. On se « met en abyme », on photographie les photographes qui photographient les mariés, et ça rappelle aux uns le souvenir de la situation, aux autres – peut-être, il paraît qu’il en est encore – son désir…

         Puis ce seront les images plus rapprochées et vite s’éloignant de la Forteresse Pierre-et-Paul, du Croiseur Aurore, gris-neuf et comme si la Révolution d’octobre 17 allait recommencer sur quelques coups de semonce (ils ne l’ont pas envoyé par le fond depuis 1es années 90 : on n’a pas le temps de visiter, ça contrebalancerait pourtant bien tant d’églises, à chacun sa religion !), de l’immeuble gris moins flambant du KGB et de ses prédécesseurs aux fins de nom en ka, ou védé (« il est tellement haut que des derniers étages on voit parfaitement  la Sibérie comme sur une carte déployée »), des fragments de canaux, des quais avec d’autres noms qu’on ne voit plus en France (Robespierra !), des statues, des places, à s’y perdre. Et encore, avec arrêt tout de même, l’ensemble Smolny, la splendeur rastrellienne en alliage bleu et blanc, baroque-italie et russe-bulbaire…Ou même de couleurs en contrepoint historique : de l’entrepôt XVIIIe du noir goudron (smola…), à la triade  blanc-bleu-or de Rastrelli puis au  rouge interne de la révolution d’octobre installée pendant quelques mois avant le départ pour Moscou.

 

 

 

 

 

 


Le temps de Pierre le Grand

 

En 1689, Pierre Ier prend la réalité du pouvoir, qu’il gardera sans partage jusqu’à sa mort en 1725. Formé intellectuellement par l’Occident, où il fait deux voyages d’instruction (1697, 1716), il admire intensément la « modernité » des royaumes qu’il visite. Brutal et sans pitié « ordinaire » (il fait torturer et mettre à mort son fils Alexis, coupable de révolte contre les idées de son père), il  est un organisateur intelligent qui place en peu de temps son pays dans « le concert des grandes monarchies européennes ». Tsar parfaitement autocrate, multipliant les oukases (ordonnances, textes de lois), il centralise le gouvernement (« collèges centraux », analogues à des ministères ; Sénat : conseil des affaires courantes) et le contrôle policier (service de dénonciations), l’administration locale, rationalise le système des impôts. Il étend le principe de la noblesse de service ( les oprichtchiniki d’Ivan III, lui intégrant même des anoblis qu’il mélange aux « anciens », c’est « la savonnette à vilains », principe de la monarchie française du temps de Louis XIV), et organisant l’ensemble dans la hiérarchie à 14 degrés du tchine, permet à ces nobles de transmettre leurs privilèges à leur descendance (loi du Majorat) ; il s’assure la fidélité des serviteurs de son Etat par des « cadeaux » en domaines et…en serfs (qui perdent leur droit d’en appeler directement au tsar). Des réformes agronomiques sont implantées sur les grands domaines impériaux et nobles, des usines métallurgiques, des fabriques d’armements et de navires, des manufactures  sont installées, notamment pour servir une ambition militaire et territoriale qui porte la Russie vers sa frontière nord-occidentale : après des luttes hasardeuses mais acharnées contre la monarchie suédoise de Charles XII, il finit par conquérir des territoires de la Baltique orientale qui lui donnent la « fenêtre » sur l’Ouest manquant à son pays « enfermé ». L’Eglise elle-même est placée sous tutelle, le patriarche de Moscou s’effaçant devant un Saint-Synode d’évêques contrôlé par le tsar.

         C’est dans ce contexte général d’ouverture forcée que se place le symbole d’une capitale sortie de rien : dans une zone insalubre, il invente à partir de 1703 et en quelques années Saint-Pétersbourg, port du commerce et arsenal de la marine tourné vers l’occident, mais aussi capitale destinée à supplanter Moscou et déclarée comme telle dès 1712. La nouvelle ville est littéralement fondée sur un sol marécageux et instable, dotée de canaux qui la drainent, de quais qui encadrent la Neva, d’un plan rigoureux, de palais et de monuments qui témoignent de la grandeur impériale et nobiliaire. A un prix humain terrible (150.000 morts par accidents du travail, épuisement, maladies épidémiques), St Pétersbourg sort du néant, réoriente la vie russe (l’occidentalise, plutôt !), provoque l’admiration, le désir d’émulation, la jalousie. Si les « commerçants » sont surtout allemands et baltes, les ingénieurs et surtout les artistes – architectes, urbanistes, décorateurs, sculpteurs, peintres- viennent d’Italie et installent une esthétique baroque (roccoco)…ce qui n’est pas sans évoquer, rappellent les historiens, la fin  du XVe, où Ivan III avait déjà convoqué des artistes italiens pour « orner » la Russie…. On songe évidemment à l’exemple français louis-quatorzien de Versailles, que Pierre Ier a visité, et dont il s’est inspiré : mais St P. n’est pas seulement un « palais d’été » (ou d’autres saisons) où serait « enfermée » la Cour des nobles réduits à la servitude mentale et dorée, coupé du réel économique et politique. Elle est totalement capitale, port de guerre et de commerce, modèle multi-fonctionnel et symbole d’un pouvoir absolu mais qui regarde le monde autant qu’il aime en être admiré et en tout cas informé. On est « forcé » d’y construire : seigneurs et riches marchands, un palais ; propriétaire d’au moins 500 âmes (serfs), une maison à deux étages… Capitale réelle, St Pétersbourg atteindra 75.000 habitants à la mort de son fondateur.

 

 


 

 

 

 

Journal de bord dimanche 1er juillet – Ermitage 1

 

 

         Congé du collectif, « journée libre  »… N’est-ce pas le lieu d’évoquer le merveilleux accord de cette famille que le sort – un peu aidé ? – nous a attribuée, avec les notions d’accueil chaleureux, d’attention délicate et respectueuse de la liberté, d’entrée naturelle dans l’intimité d’une vie que nous partageons (et que malgré nous nous envahissons), d’accompagnement permanent (et d’abord au sens de la découverte topographique du quartier Veteranov) et d’un climat d’hospitalité si amicale… Le franchouillard non-russophone que je suis – en face de la parfaite civi-cyrillisée qu’est Elisabeth, perpétuellement en conversation directe avec nos hôtes – pourrait se sentir marginalisé – par sa faute-… Il n’en aura rien été, au contraire, et pas seulement parce qu’Alia, la fille de Nadia et Sacha est, elle, largement francophone, et que bien sûr Elisabeth pratique sans cesse le résumé de traduction, notamment culturelle,  pour son compagnon. Non, que tous les trois reçoivent au 2e jour de ce Journal de bord, le salut affectueux des deux Français touchés par une très délicieuse hospitalité.

 

         C’est justement avec Alia que nous partons pour l’Ermitage. Le trajet depuis l’appartement de nos hôtes nous fait – nous fera – traverser chaque jour plusieurs « réalités » pétersbourgeoises. Après les 20 minutes de marche jusqu’au métro – le long d’un boulevard, puis en diagonale à travers un espace en jardins de banlieue, et un passage souterrain qui permet de passer sans danger une prospekt - , on arrive aux abords de « notre « Veteranov : files d’attente aux petits cars jaunes, commerces parfois un peu foireux, marché à l’étal – fruits, légumes, fringues, artisanat et brocante, objets si divers…Et surtout au milieu de ceux et celles qui cherchent à vendre, le pathétique à deviner ou à regarder survivre – ainsi parmi les très pauvres qui mendient, la dignité d’une jeune femme si terriblement martelée par l’infirmité qu’on ose à peine la voir dans sa voiturette d’infirme, et les images de tout un destin qui vous fait reproche – oh si muet ! – d’être là, de marcher, d’aller admirer une Ville, de déborder de cette gaieté qui ne se voile un peu que d‘une « bonne » fatigue, au retour de tourisme intensif… Après le métro, comme tous les jours, ce sera la Prospekt Nevski –comme une élégante jetée d’aéroport pour la découverte des sites, son charme toujours pressé, ses rythmes  syncopés, son tourisme perpétuel mélangé aux activités quotidiennes, ses requêtes publicitaires pour les promenades sur les canaux, ses jeunes conquérants à la proue non du Croiseur Aurore mais des paquebots de croisière, et surtout ses séduisantes Victoires aux ailes éployées fendant avec indifférence la foule de toutes celles ou ceux qui n’ont pas leur insolente beauté… On passe la Moïka et ses miroitements – ah le désir d’embarquer, de ces routes d’eaux qui par trois fois cerclent la ville ... !-, on débouche sur la Dvortsovaïa, et on laisse sans remords esthétique l’éventail un peu lourdingue des Affaires Etrangères et de l’Etat-major pour prendre possession de l’espace fermé par la beauté théâtrale et pourtant sans démesure – au contraire, une grâce d’ensemble et de détails frémissants, d’agencements convexe-concave, de murs et de colonnes  pistache et neige. Et on sait que derrière la façade, se proposent les merveilles-à-un-seul reproche (trop nombreuses, par centaines de milliers)… Le temps de céder aux avances photographiques d’un Pierre le Grand et de sa Belle –ils sont vraiment Grand et Belle, ces deux-là, les meilleurs de tout St Pétersbourg qui compte d’autres clones impériaux pour vous immortaliser avec eux et rémunération -, on longe la façade ouest de l’Ermitage, et voici le quai, la Neva, l’entrée au Saint des Saints de la peinture européenne. Pas d’iconostase et de barrière, donc – sauf la foule, flot et obstacle, qui vous porte et vous arrête, joyeuse et affairée, et on est envoyé dans le labyrinthe des escaliers d’honneur, des galeries, des salles. Certes il existe des plans de superposition dans l’espace et surtout dans la hauteur, mais il faudrait un absolu sens de l’orientation. Au fond, chacun fait ici son marché de reconnaissance, d’émotion, de confrontation, d’admiration, cherche et parfois trouve ce que le rêve culturel lui a assigné des jours et des nuits avant le voyage. Chacun constate aussi l’encombrement –ces cohortes guidées, genre «Justice poursuivant le Crime»…-, les engouements et les hasards dans un Musée Imaginaire où l’on s’obstine, s’épuise, se délecte, se questionne. Ne serait-on finalement venu que pour un auteur, un tableau autour duquel tout se tient « en cercle, l’ordre des années et des mondes esthétiques » ? Ici, ce pourrait être le si désiré « Retour de l’enfant prodigue », où Rembrandt inscrit en verticales et hauts triangles isocèles toute la tendresse, toute la beauté, tout le pardon du monde, un apaisement de nature métaphysique dont les romans de Dostoïevski, si déchirés, ne content pas souvent l’aboutissement, ou alors ce pourrait être un chapitre inédit dans les récits d’Aliocha Karamazov… Seul problème, très concret : qu’est-ce qu’on peut « s’approprier » de l’image vénérée, dans le caravansérail ermitagien, y-a-t-il des moments de répit, à quelle heure, quel jour, devant les Rembrandt ? On regarde, certes, mais « de loin », par-dessus les épaules et en jouant des coudes, alors qu’on a conscience d’un secret entre la toile et vous, du moins une toile comme celle-là, et que ce secret mériterait bien – pour elle, évidemment, mais immodestement pensé, pour vous…- qu’on ouvrît le musée à une heure totalement privilégiée. On semble bien le faire pour la Princesse anglaise Anne, peut-être aussi pour un Elton John dont on prépare sur la Place d’en-bas les glorieuses harmonies… Ou s’il y avait un désistement de ces Altesses Royales ou Chantantes, on pourrait bien songer à vous, non ? En attendant, et après la cohue qui permet au moins d’aller songer  après avoir aperçu la raison de la visite, on cherchera d’autres salles, d’autres époques, d’autres enivrements. Et on en reparlera sur ce Journal…

Au dehors, sur le quai, on croise un chat, ce doit être un habitué, une bonne âme lui a même déposé des croquettes sur un rebord avant la porte d’entrée principale. La nuit, peut-être, il se débrouille – après avoir relu les Aesthetica de Baudelaire – pour se faire enfermer, et alors les Rembrandt ou d’autres…. En longeant le flanc ouest, leçon historique de peinture dans le parc : une jeune fille qui semble descendue des Flandres ou des pays rhénans (XVe), pose très patiemment pour un peintre qui travaille très lentement, et commence par l’œil, seul petit centre autour duquel va s’organiser le visage à la Van Eyck. Comme hier, des photographes s’empressent de déposer en leur boîte noire cette lumière captée dans l’œil que met en abyme le dessinateur précautionneux, et ainsi de suite…Plus loin encore, la place du Palais est splendeur nuageuse, le bourgeonnement des « merveilleux nuages » baudelairiens au couchant s’y confond avec la coupole de St Isaac. "Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre...Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris." Vraiment ? Quelle cité ! D’ailleurs on allait oublier, il y a, il y aura si peu de couchant en direction de cette nuit !

 


 

 

Journal de bord lundi 2 juillet – Forteresse Pierre et Paul

 

Saint-Pierre-et-Saint-Paul, mais comment faudrait-il dire en ces temps où une  resanctification du tsarisme est dans l’air, quel Saint-Pierre, le Grand ? C’est l’îlot Zaïatchi, aux lièvres (on en verra un sculpté en sortant, mais plus encore qu’à ce léporidé de la tradition, on songe en le regardant au si joli roman du Finlandais voisin, Paasilina,  et à son lièvre de Vaatanen…). Ici bat le cœur du souverain qui fonda la ville,  construction hors des normes historiques, modernisa son pays, et fit supplicier son fils qui s’opposait aux réformes. Pierre le Grand, on le croise dès l’entrée, statufié du temps de Eltsine par Chemiakine qui lui a donné dans son fauteuil les allures d’un assis de Giacometti, air insolent de dérision à la face des pouvoirs de tous âges. Ici perce le ciel une flèche dorée rivale de celle de l’Amirauté, autre vigie-aiguille sous laquelle la cathédrale de Trezzini ruisselle de baroque méditerranéen. Ce baroque est tantôt d’apparat, tantôt d’intimité, et on y perçoit une volonté qu’en France louis-quatorzième on nommerait « gallicane » : tout de même, aller insérer dans l’iconostase un Tsar-Christ, c’est encore davantage que contourner stylistiquement  la Tradition russe du grand art religieux, la parasiter d’italianisme…. Est-ce église donc lieu de culte, est-ce palais donc lieu qui resplendit d’art de plaire et de jouir ? Et puis on se promène entre la cité des morts illustres, puisque c’est aussi le Saint-Denis de la monarchie russe : tombeaux en général moins passionnants esthétiquement que symboliquement éloquents. On y est entre deux massacres : celui d’Alexeï, le fils de Pierre (1718), celui de  Nicolas II et de sa famille par la Révolution (1918), tiens, juste deux siècles - , et il n’y manque même pas – dans une galerie annexe, remplie de photographies -, la descendance Romanov, avec un grand duc mort à Miami ( !) quand l’URSS agonise, et ses querelles de chiffonniers autour d’un héritage peut-être pas si utopique (après tout, on a bien vu récemment en Bulgarie un descendant de la famille royale devenir 1er ministre !). Le « Tsar-Libérateur » est aussi là, cet Alexandre II qui abolit le servage mais ne sut pas en tirer les conséquences et mourut d’assassinat, aux côtés des étrangleurs de la Liberté, Nicolas Ier son prédécesseur, Alexandre III son successeur. On sort de là en état d’étonnement, de choc, poussé à l’interrogation synthétique un rien vertigineuse sur quelque éternel retour…

Pour se changer les idées, on va voir – porte de la mort – l’embarcadère pour la Sibérie, là où l’eau de la Neva clapote si joliment dans la lumière d’été. Nouveau salut à Dostoïevski – après le simulacre d’exécution que raconte Muychkine dans l’Idiot, il partit de là pour la Maison des Morts, le repentir, la vie changée -, hommage aux Décembristes ou au frère de Lénine, qui furent incarcérés dans la forteresse, puis exécutés, à tous les prisonniers politiques de la longue nuit tsariste : miroitement du dehors, le fleuve en dessous des marches de pierre, miroitement du dedans, les ors des retables et de la flèche, comme le monde est beau, cruel ! En repartant, on nous fait admirer un tombeau « à l’air libre », celui d’un commandant de la forteresse, sans doute plus proche d’un chef de camp de concentration ou du futur Goulag qu’aristocrate à la Rauffenstein (Eric von Stroheim dans La Grande Illusion, de Renoir)… Vivement le petit lièvre russo-finnois ! La clé des champs fait passer par le grand pont Troitski, où les routes divergent. Pour deux voyageurs, ce sera le côté du Jardin d’été, les souvenirs presque encore étudiants de l’une, les admirations de l’autre en ce parc plus familier, moins imitation de Versailles en son dess(e)in voulu par Pierre qu’attendrissant refuge pour promeneurs familiaux, solitaires ou amoureux ; bancs, bosquets, charmilles, statues à l’antique, mais quelque chose de plus détendu que guindé, qui incite à la flânerie, à la mémoire qui engrange sans crispation. Peut-être grâce à la présence du bon Krylov, le fabuliste et ci-devant satiriste ami des serfs et contempteur de l’orgueil possédant, à la statue reposant sur les animaux de sa Comédie aux cent actes divers. On continue en longeant le raccordement des canaux, l’anneau de la Fontanka, celui de la Moïka, celui du Griboïedov, c’est toujours l’été radieux, joueur en sa lumière, la cour de la Maison (ultime) de Pouchkine s’offre avec sa paisible et rassurante image de paix revenue, puis en vue de la place Dvortsovaïa, un grand hôtel avec sa noria de voitures de luxe, de chauffeurs qui attendent leurs patrons, les riches étrangers, comment donc voient-ils le quai de Pouchkine, ceux-là ? Sur ces deux mondes qui se touchent du bout des doigts sans se reconnaître, sur les usagers du métro tout à l’heure, sur les voiturés du tourisme ou de quelque nouvelle nomenklatura relookée-poutine, il n’y a plus qu’à méditer en cahotant après être descendus dans le puits sans fond de la station Nevski-Prospekt, en y côtoyant Tout le Monde.

 

 

 

Le temps de Catherine

 

La « succession » de Pierre Ier n’est évidemment pas facile, en l’absence de règles bien fixées dans ce domaine. Et profitons de cette phase d’un mini-récit pour souligner  à quel point ce que les historiens critiques modernes ont appelé « l’histoire-batailles » (ou « souverains », aujourd’hui prolongée dans le bas-de-gamme de la peopolisation, qui a son équivalent aussi dans le circuit touristique) a trop longtemps mis dans l’ombre « la vraie vie des vraies gens » : faute de documents sur l’immense masse de ceux dont les modalités de la vie – et la vie tout court - ne comptent pas pour leurs maîtres, et aussi par paresse de l’investigation sur les traces et les signes malgré tout laissés par les anonymes. Pour la 2nde partie du XVIIIe russe, ainsi est-il sans doute moins utile de se rappeler les révolutions de palais et les « petits meurtres en(tre) familles » - six souverains de Pierre à Catherine – que de voir la continuité d’une politique maintenue : maintien de l’autocratie, du rapport actif aux modèles d’occident ( avec des nuances "géographiques" : Anna Ivanovna se réfère à l’Allemagne, Elisabeth Petrovna à la France). Princesse allemande devenue très russe, Catherine (II)(1762-1796), a l’habileté de s’inscrire dans le mouvement si européen et « Lumières » du despotisme éclairé (dont elle demeure l’un des trois modèles principaux, à côté de Frédéric II le  Prussien et Joseph II l’Autrichien). Cette théorie et pratique du pouvoir monarchique conjugue autorité sans partage du souverain, acceptation des lumières de la raison, modernisation de l’économie de l’économie au service d’un Etat fort et de privilégiés, « désaccouplement » éventuel d’avec l’autorité religieuse ( mais Joseph II, roi philosophe, sera le seul à édicter un « édit de tolérance » dans son royaume très catholique). Catherine est particulièrement tournée vers la civilisation française et les idées nouvelles ; les philosophes– surtout d’Alembert, Voltaire et Diderot, son conseiller artistique - trouvent une écoute auprès d’elle, ils la flattent (« Sémiramis du Nord »), et c’est vrai que sous son règne St P. s’agrandit, s’embellit (encore essentiellement les architectes italiens, mais aussi français et anglais : le classicisme tend à se substituer au pur baroque), s’enrichit en tableaux (achats de collections européennes). Catherine est réformatrice au début de son règne : code pour la hiérarchie des personnes et des classes, instituts d’éducation pour les jeunes filles nobles, Grande Commission de députés élus par la noblesse et les paysans libres. Mais elle ne tarde pas à « despotiser » le plus clairement du monde, renvoie au bout d’un an la Commission, et surtout aggrave la condition serve tout en favorisant la noblesse à son … service de l’Etat. Les manufactures et fabriques créées ( une « pré-industrie ») sont essentiellement attribuées aux nobles, qui sont exemptés d’impôt et de service militaire, et se voient renforcés dans leur « droit de traiter les serfs comme du bétail ». Les historiens dénombrent d’ailleurs des centaines de révoltes paysannes, dont la plus connue est celle emmenée par Pougatchev  (en 1773), qui fait trembler la monarchie par son extension (du Don à l’Oural et au nord de la Russie) et sa radicalité pré-révolutionnaire (élimination des nobles, partage des terres). Catherine qui a écrit : « Il faut être ferme dans ses résolutions, il n’y a que les imbéciles qui soient indécis », brise impitoyablement la révolte, mais n’en tire aucune leçon ni même doute « éclairé ». La Russie demeure un « immense village serf », (d’ailleurs le servage lui-même est étendu à l’Ukraine), où il n’y a presque rien entre le peuple rural de plus en plus opprimé et la noblesse. A l’extérieur, Catherine poursuit la politique d’expansion, profitant à l’ouest d’une alliance avec la Prusse et l’Autriche (préfiguration de la Sainte-Alliance du XIXe) pour partager avec elles la Pologne démembrée. Au sud, la Turquie est l’adversaire primordial, et là encore l’entente prusso-allemande « rapporte »,  à la Russie, via deux guerres et traités, la possession de l’Ukraine, une large fenêtre sur la mer Noire (Crimée, fondation de Sébastopol), et un droit d’intervention « à valoir » sur les orthodoxes dans les territoires turcs. Soucieuse de « l’opinion », Catherine profite de l’idée « potemkinienne » (son favori « organise » un voyage triomphal dans le sud, et à chaque étape fait remonter pour les habitants des villages de bois, comme des décors de western-southern…), et surtout veut donner le change en Europe des Lumières : n’ira-t-elle pas jusqu’à s'offrirle luxe de faire représenter à St Pétersbourg « Le mariage de Figaro », encore interdit en France !

 

 

 

 

 

 


Journal de bord du Mardi 3 juillet – Palais Menchikov

 

            Encore Pierre le Grand, mais via son favori Alexandre Menchikov. Ce matin, c’est l’impasse sur le Cabinet des Curiosités, où le tsar collectionnait la rareté « naturelle » (minéraux, animaux, et même humains, avec les bocaux de monstruosités), et on va au Palais. En chemin, à la sortie du métro de l’île Vassilievski, un accordéoniste au beau visage en amande, au regard triste, la cinquantaine et pourtant sans âge, qui « chante » des choses lointaines : cela fait penser qu’une affiche aperçue à la Veteranov nous annonce qu’à St Pétersbourg il y a toujours un Valery Gerguiev qui diriger son orchestre. Gerguiev ou l’accordéoniste ? Mais que ce doit être difficile d’avoir des places chez Gerguiev ! L’accordéoniste, lui, semble ne jouer pour vraiment personne – d’ailleurs qui l’écoute ? -, pour une image de lui-même peut-être, enfouie sous des souvenirs. Puis le long du quai, le Palais du Favori, ami d’enfance fait prince et généralissime : on songe chez Shakespeare aux compagnons du Prince Henry, futur  Henry V, aux complices de jeux et de débauches, mais ici Pierre ne renia pas son Sacha en accédant au trône. Il lui fit même un assez beau cadeau en le dotant de 200.000 "âmes"… La chute de la Maison Menchikov, ce sera pour plus tard, après la mort du Protecteur, et l’homme le plus puissant de l’empire finira en Sibérie – cependant pas là ou l’on pourrait penser que s’achève ce voyage lointain. En Sibérie, pauvre, abandonné. Pour l’instant, gloire à cette glorieuse demeure, dont il faut imaginer les fêtes – elles finiront par faire de l’ombre à celles du ¨Palais Impérial, proportionnellement plus « modestes » -, les réceptions d’ambassadeurs étrangers, les escaliers d’honneur à la circulation cliquetante, chamarrée, heureuse de paraître. Bien sûr, il dut y avoir un côté parvenu, mais au fond, qu’est-ce qu’un né, un parvenu, par quoi remarque-t-on l’assurance indifférente de l’un, l’ostentation aguicheuse de l’autre ? Dans le Palais, ce ne sont pas les qualités intrinsèques des tableaux qui impressionnent, mais la profusion de cet art déco avant la lettre qui cherche à éblouir, à en mettre plein la vue, du genre est-ce que les gens de qualité en ont ? Témoins ces ensembles comme la pièce en carreaux de Delft qu’on pourrait retourner comme un sablier, on croirait marcher par terre en étant suspendu au plafond, ce serait le rêve de la mouche… Mais enfin c’est curiosité esthétique en symbiose avec le confort, disons l’art de vivre. Au fait  - et voilà qui nourrit et nourrira querelle entre le signataire du Journal et son amie -, un Pierre pouvait-il n’être pas Grand aussi puisqu’il avait, au fond de lui, l’intuition de la Beauté qu’il décidait d’implanter en fondant Sa ville, ex nihilo ? La résultante de ce coup de génie, de son ordonnancement, de son expansion mesurable, cela échappait-il une fois donné la chiquenaude initiale ? Ou bien, au-delà des instruments de pouvoir, qui servaient aussi à faire admirer et respecter la domination, demeurait-il en l’esprit –  l’âme ? – du Souverain quelque territoire irréductible de son génie, qui eût familiarité avec l’acte pur de concevoir la Ville dans sa beauté, certes logique, mais aussi « pour elle-même » ? Etait-il également Grand en cela ? Et il est vrai que sa cruauté, son absence de pitié pour les inférieurs chargés de réaliser l’œuvre, cela appartient à l’ordre de la morale (parfois pour lui, au désordre, fût-il ordinaire en ces « siècles de fer »), mais pourrait laisser intact un sentiment du Beau…

Une fois traversé la Néva, on sacrifie à une halte obligée dans un autre bric-à-brac – celui-là très clean – du souvenir-shopping, et si on en a vite assez, rien n’interdit de rentrer vers la place au Foin en flânant dans ce quartier qui convoque le Crime et le Châtiment, les errances de Raskolnikov en quête d’usurière à sacrifier et la traque du policier Porphyre. La Moïka, le Griboïedov, dans le grand Corps de la Ville, sont bien les artères irriguant cette beauté contemplée depuis chaque pont. Mais les intervalles qui sont comme la chair n’ont-ils pas leur banalité, leur laideur, rues qui encadrent des îlots sans grâce, des immeubles fatigués et des êtres recrus de quotidienneté, et peut-être même autre chose de menaçant, qui serait l’actualisation du mal – ainsi, tout à coup, le long d’une rue tranquille, presque endormie, cette Mercédès arrêtée où semblent discuter d’ »affaires » trois hommes trop bien habillés et qui ne doivent pas s’intéresser prioritairement à l’esthétique -, cet envers où les romanciers puisent le brouet du réel pour le transfigurer ? Songer à Dostoïevski, convoqué, disent les Guides, au Commissariat (65, canal Griboïedov…), qui situe là le bout de la nuit pour Raskolnikov. Songer surtout à d’autres innombrables voitures en bas des immeubles, dans le siècle suivant, les interminablement pourvoyeuses, toujours prêtes à conduire à un autre bout de la nuit glaciale, là où la Révolution dévore ses enfants et surtout ceux des autres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Journal de bord du Mercredi 4 juillet – Maison de Dostoievski

 

 

Jour D, comme Dostoïevski. Pèlerinage pour certains, simple visite au programme qui sacrifie à la littérature, pour d’autres. Dernière des maisons habitées par Fédor Mikhaïlovitch avec Anna Grigorievna et leurs enfants, de 1878 à la mort en 1881. Immeuble « bourgeois », appartement qu’on imagine confortable, propice à la vie de famille « rangée » pour l’ex-bagnard, l’errant européen, le pourchassé par ses visions intérieures, tout un monde à expulser de soi mais qu’il faut aussi monnayer en romans, ne fût-ce que pour payer les dettes du jeu… Qu’on ne parle pas de respectabilité , d’ailleurs est-ce que les intérieurs bourgeois offrent la paix de l’âme à quelqu’un qui dans ce périmètre  « douillet » donne vie aux trois frères Karamazov se combattant depuis toujours au fond de son âme ? Dans l’appartement-musée, nous sommes conduits par une jeune femme habillée « à l’ancienne », au regard lumineux et habité (mais sans frénésie), une « âme pure », héroïne et « douce », dont Ania traduit et commente les propos avec ardeur émue. De pièce en pièce, nous retrouvons Dostoïevski en père, interrompant son travail forcené pour aller jouer de grand cœur avec les enfants, ces enfants qui hantent l’œuvre romanesque, et dont la souffrance (celle du petit Illioucha, en particulier, tellement « humilié et offensé ») bouleverse tant Aliocha, et qui sont la cause directe de ce qu’Ivan déclare « vouloir rendre son billet sur cette terre ». On songe aussi en voyant la « salle de jeux » à un autre visionnaire si déchiré, et traduisant en musique, une trentaine d’années plus tôt, ce que lui inspirent les « scènes d’enfants » : Schumann miraculeux conteur des enfants et au milieu d'eux avec « histoire bizarre, événement important, au coin du feu, sur le cheval de bois, presque trop sérieux, l’enfant s’endort… » Ou plus proche, si terriblement proche dans la divination russe, ce Moussorgski dont le génie de « voyant » - ainsi que l’exigeait Rimbaud du Poète – aboutit à un monde aussi sauvage que celui de l’auteur des Karamazov, et qui s’éclaircit le temps d’un regard mélodique sur ses « Enfantines », vraies, où plus encore c’est bien l’enfant qui parle… Plus loin dans l’appartement, on nous montre des photographies, si sombres, d’un amour lui aussi si sauvage et terrible, de la Seule, la cruellement belle Paulina Souslova, entre deux légitimes (Marie Dimitrievna, Anna Grigorievna), probable « modèle » de Nastasia dans l’Idiot… Mais les photographies du XIXe, malgré le génie de certains artistes de ce « nouveau monde imagé », interposent entre ce qu’ils montrent et la réalité rêvée un voile : nous reste à imaginer...Avec les villes d’eaux de l’ouest européen, reconstituer le Roulettenbourg du Joueur, et les errances avec Paulina…. La photographie du tableau de Holbein, le Christ mort, au musée de Bâle où le vit Dostoïevski, et qui lui inspira le récit d’Hippolyte dans l’Idiot, « la perte de la foi »… Le cabinet de travail de l’écrivain, ce sanctuaire trop bien rangé – mais on fait généralement le ménage après la mort des créateurs ! -, là où il a dit un mois avant de mourir : « Pour écrire bien, il faut souffrir, souffrir ! ». Aux portes de la mort, Goethe avait, à ce que racontent les pieux biographes, demandé : « Plus (davantage) de lumière ! » Et Alfred Jarry pour le dernier voyage…un cure-dent. La même année 1881, Moussorgski, lui, avait illuminé son ultime nuit par une autocélébration d’anniversaire – en se trompant de date en mars ! -, et beaucoup de cognac, épileptique comme Fédor, et de plus fort éthylique. « Il faut toujours être ivre »… Songer à lire le soir ce qui est raconté du décor de St Pétersbourg dans « les nuits blanches »…, et de l’irrémédiable solitude…

Puis il faut rejaillir en réel : les uns vont au marché couvert d’à-côté, d’autres se dispersent au marché-trottoir où se rencontrent les vendeurs de fruits dans les jardins, telle la jeune femme très déterminée qui négocie sans sourire ses fraises des bois, les mendiants, les habitants du quartier et les touristes-Dostoïevski. Puis un peu d’errance en vue de la Fontanka – le 3e anneau, aux quais plus rectilignes, plus « froid » que Moïka et Griboïedov - , l’entrée dans des cours d’immeubles non classés, tellement silencieuses, aux fûts d’arbres comme hauts piliers, le repos dans des jardins publics où se prolongent les jeux d’enfants et une vie quotidienne sans horizon, l’envers de la Belle Ville….Pour terminer au quadrilatère tout aussi protégé, mais on se croirait encore à la fin du XIXe, le temps bourgeois semble s’y être arrêté, l’immeuble où vécut Rimski-Korsakov : l’impeccable musicien aristocrate devenu marin mais aussi pédagogue très respecté et même aimé,  l’impeccable compositeur de partitions devenues emblématiques (Shéhérazade, Capriccio espagnol, la Grande Pâque Russe…) et d’opéras légendaires (Le Coq d’or, la Ville de Kitège), l'impeccable propagateur à l’étranger de la musique russe. Et aussi, mais aussi  le correcteur (« pour son bien ») des « négligés » et « vulgarités » du génie de Moussorgski. Un îlot de calme académique, des pièces de réception où l’on peut imaginer le couvert mis pour chacun et le rond de serviette à la place marquée, une épouse qui sait organiser la venue des collègues, des notoriétés et des meilleurs élèves. Quelque chose d’harmonieux, de convivial (pour qui sait se tenir), des portes-fenêtres et des hautes baies qui font entrer une généreuse et raisonnable lumière, le piano du Maître, la silhouette absente-présente du chanteur Chaliapine, le coin-causerie, le coin-fumoir... Reprendre le métro quotidien et ses correspondances pour rejoindre le  quartier Veteranov n’est pas, après cela, que pratiquer l’art touristique des antithèses dans l’espace-temps.

 

 

 

 

 

 


D’Alexandre en Nicolas

 

Au début du XIXe, la Russie – entrée dans le « concert européen », notamment par la politique expansionniste de Catherine II - est entraînée de plus belle dans les conflits. Alexandre Ier (1801-1825) commence comme Catherine par songer à des réformes et semble même penser – sous l’influence de Speransky - à un système politique représentatif. Mais la politique extérieure impose sa loi, et comme partout en Europe, la Révolution française « change le monde » : d’abord allié de Napoléon contre l’Angleterre, le tsar, en se voyant forcer la main pour accentuer le Blocus Continental (censé asphyxier l’Angleterre), change de camp. La décision, fatale pour Napoléon, d’envahir la Russie mène rapidement la Grande Armée jusqu’à Moscou, mais l’incendie de la ville, l’indécision de l’empereur et le climat entraînent le reflux désastreux (la Bérézina…) qui sera le commencement de la fin pour l’Empire français. Alexandre, de surcroît gagné à des idées mystiques, devient par « sa » victoire l’arbitre européen, et l’âme d’une « Sainte Alliance », gendarmerie monarchique de l’Europe qui réorganise le continent par les traités de Vienne (1815). La Russie y gagne territorialement le centre de la Pologne et la Finlande, mais entre du coup dans le jeu « révolutionnaire » du principe des nationalités, qu’elle bafouera en 1831 quand la Pologne se soulève, mais…favorisera par « realpolitik » en aidant les Grecs dans leur guerre d’indépendance (1829)  (mais c’est contre la Turquie, « homme(de plus en malade) en Europe ». ; elle recevra son salaire territorial en Arménie, dans le Caucase, et pour l’ouverture des détroits vers la Méditerranée). L’opération Sainte Alliance se renouvelle en 1849 pour aider l’Autriche à mater ses Hongrois révoltés.

         C’est que pour la Russie, la Révolution française aura bien joué le rôle de la boîte (à idées neuves et libératoires)  de Pandore, malgré sa récupération autoritaire par Napoléon et son réenterrement par le retour de la monarchie dans les fourgons étrangers. Déclaration des Droits de l’Homme, Grande Peur, Nuit du 4 août intéressent passionnément une élite libérale, parfois chez les nobles, mais aussi dans la frange roturière (marchands) et surtout chez les intellectuels, et auprès des officiers qui en poursuivant Napoléon et en occupant temporairement la France ont établi des comparaisons entre leur « immense village serf » et ce qu’avait fait la Révolution. Dès 1816, des sociétés secrètes (cf. les Carbonari en Italie) préparent des mouvements insurrectionnels, qui « aboutissent » en 1825 à une émeute  lors de l’interrègne (entre Alexandre Ier et Nicolas Ier) : mais le nouveau tsar fait échouer ce mouvement et châtie durement les « décembristes »(ou décabristes). Et le si long règne de Nicolas Ier (1825-1855) est celui du refus aveugle et brutal de toute réforme,  (« la révolution ne pénètrera pas en Russie tant que j’aurai un souffle de vie »), en s’appuyant sur la docile Eglise orthodoxe qui déteste les « mauvaises influences étrangères » et incite le peuple à la soumission totale; le tsar fait organiser par sa redoutable police secrète surveillance et répression, condamner à la déportation en Sibérie (avec ou sans jugement), confiant aussi à l’armée le soin de mater les mauvais esprits (pour ceux-là,  25 ans de service militaire !). La bureaucratie avec son système du tchine est rigide, par ailleurs sensible à la corruption. La société russe demeure toujours très majoritairement rurale : 90 % de paysans, dans leur quasi-totalité soumis au servage et à leur statut de propriétés physiques et psychiques de leurs maîtres : les nobles eux-mêmes résident d’ailleurs peu sur leurs domaines dont ils délèguent la gestion à des intendants, et de près (en été) ou de loin (le reste de l’année), ils  sont bien les «  150.000 commissaires de police gratuits dont j’ai besoin », comme dit cyniquement Nicolas Ier. . L’innovation agricole et industrielle reste très embryonnaire, manquant de capitaux pour les investissements « technologiques », empêchée par un réseau ferré (1000 kms !) et routier rudimentaire, sans système bancaire. Hormis Moscou et St Pétersbourg, aucune « grande » ville. Alors que le domaine russe ne cesse de s’agrandir (« conquêtes » à l’ouest et au sud, marche vers l’est et sud-est de l’Asie centrale), les 70 millions d’habitants sont par ailleurs sous le principe de l’inégalité de traitement, les minorités allogènes (Géorgiens, Arméniens, Polonais, Baltes, Roumains, nomades musulmans ou animistes d’Asie…) étant méprisées, infériorisées, voire persécutées ( notamment les Juifs).

         Alors que l’ensemble européen a connu en 1848-50 une secousse sociale et politique généralisée, le tsarisme engage la Russie dans un nouveau conflit « méridional » avec la Turquie, en déclarant vouloir protéger les chrétiens orthodoxes des Balkans et en espérant surtout obtenir un  libre passage de ses navires vers la Méditerranée. Après un échec de « négociations » avec la Turquie, la Russie envahit les principautés roumaines, ce qui provoque l’entrée en guerre de la Turquie mais aussi l’intervention de l’Angleterre et de la France, qui craignent une rupture de l’équilibre européen. Les opérations se fixent sur la Crimée et Sébastopol, où les troupes franco-anglaises mènent un long et coûteux siège (un an, de sept.1854 à sept.55), avant de prendre la ville. Nicolas Ier étant mort en mars 1855, et le siège de Sébastopol, même prolongé, ayant montré les faiblesses militaires de la Russie, celle-ci entre en négociations avec les Européens, et le Congrès de Paris (printemps 1856) confirme son renoncement dans la question de l’ouverture des détroits sur la Méditerranée et du protectorat sur les chrétiens orthodoxes en terres ottomanes.

 

 

 

 

 

Journal de bord - Jeudi 5 juillet (1) - Mère Courage

 

 

Traversant une fois encore le passage souterrain avant le métro, là où s’installent ce qu’on appellerait en nos pays les vendeurs  à la sauvette (ici, sauve qui peut la vie, de tous âges, parfois de toute détresse, fringues en 4e main, bijoux d’artisanat, étoffes à grandes photos laidissimes et criardes imprimées de n’importe où, humbles propositions d’objets sans valeur aucune mais peut-être ayant leur histoire quotidienne par des humiliés et délaissés de toute vie…), on rencontre à l’angle d’une descente celle qui deviendra « la chanteuse-accordéoniste de Veteranov ». Qui sait, l’amie de l’accordéoniste-avant-le-palais-Menchikov ? Ou plutôt une Mère Courage de la Neva : imaginer son histoire. Son âge, indiscernable mais au-delà de toute usure par la meule des temps tragiques, si c’est la soixantaine, ayant donc traversé tant d’épreuves soviétiques, mais contant de sa voix si forte, sans vibrato de la fatigue ni tremolo du souci de plaire, contant par ses chants populaires l'admirable miracle de l’amour chez les jeunes, les menaces de la guerre qui vient, le travail de la Faucheuse jamais lassée, l’invincible force et générosité des femmes, les instants-lumière – ceux que les  chants du peuple illuminent lorsque même l’ombre des nuits glacées semble avoir tout envahi, et qui rendent l’espoir en se racinant dans l’immémorial d’une musique… Oui, la voix est sans faiblesse, dans sa pureté elle énonce un essentiel que les musiques savantes le plus souvent dédaignent, on croirait qu’elle fait corps avec l’instrument à soufflets et petit clavier : la chanteuse est assise sur son pliant de fortune, faisant face, une fois encore, et pour toujours. Même écoutée le plus longtemps qu’on pouvait, cette voix accompagne jusqu’à l’autre côté du passage souterrain, elle est là dans les escaliers qui mènent au terre-plein de la station, encore, encore, implorant le temps de se figer dans ce qui devient la paradoxale splendeur d’un métro suburbain. Dans cet opéra aux décors de déglingue pour des vies sacrifiées, la voix poursuit les visiteurs que nous sommes, elle lutte victorieusement contre toute perte de mémoire, elle va se perdant sans se perdre tout à fait, termine (de loin pour nous) en écho, et cela déjà étreint le cœur qui bat de sentir qu’on la quitte. La chanteuse des coulisses de l’histoire règne davantage que toute impératrice sur les ruines de l’Ordre cruel et sourd qu’elle a refusé de servir. Elle est maintenant la mère de tous les enfants à naître et à mourir, elle est sans partage leur Berceuse, et elle nous fait l’honneur immérité de l’entendre en cette scène intime. Elle ne basculera pas dans le néant de l’oubli, la représentation finie, comme le font si bien les héroïnes du carton-pâte et du gosier en or. Demain on espère la retrouver, bien sûr, mais si elle ne revenait pas, ou changeait de quartier, et puisque de toute façon c’est nous qui aurons à quitter la ville, elle ne s’effacera pas : symbole d’en-bas, d’un là-bas par rapport à la beauté célébrée des canaux et des palais, mais beauté aussi pérenne que l’autre, force pour éclairer les sous-sols de la vie d’ailleurs, de la vie d’autrement, de notre vie d’ouest, apparue tout à coup si facile mais un peu vaine ou même frivole.

 

 

 

 

 

 

Journal de bord Jeudi 5 juillet (2)- Ermitage 2

 

         Avec le métro depuis Veteranov, on aboutit à la station Nevski Prospekt, changement à Institut de Technologie. Ah, le métro, ses bousculades, sa relative vétusté, ses escaliers interminablement mécaniques, ses tapis roulants à la demi-verticale théâtralisée,  ponctués de panneaux publicitaires où le néophyte peut essayer ses réflexes d’alphabétisation cyrillique, le chassé croisé diagonal de l’ascensionnel et du descendeur, l’idée du hasard et de la rencontre en temps et espace qui font remonter à l’air libre ou au contraire gagner les profondeurs ! Drôles de jetons comme téléphoniques pour passer les tourniquets, solitude sur les marches la plupart du temps, parfois duos de conversation amoureuse continuée, air tendu de la plupart (les Pétersbourgeois qui vont ou reviennent de travailler, et les touristes en groupes un peu affolés par l’idée de perdre leur chef de file), ruées dans les corridors, et jusqu’à ces sections de quais où on atteint la rame de son trajet en franchissant des portes métalliques qui coulissent, les stations banalement laides et celles qui célèbrent encore une idéologie de naguère – la « soviétique », est-ce bien Avtovo ? -, les contrôleuses à calot et tailleur qui inspectent d’un pas militaire et idéologique la rame vidée, les voitures très fatiguées au bruit cahotant qui évoquent les archi-vieilles lignes parisiennes, un antiflash de la lumière à l’orée de chaque station, on s’habitue, dis-moi quel métro européen tu préfères et je silhouetterai qui tu peux être…Et encore qu’est-ce que tu lis, voyageur pétersbourgeois,  je cherche à déchiffrer si ce sont poèmes de Pouchkine ou polars 3e zone – on m’avait dit que la caractéristique des Russes naguère c’était de beaucoup lire, des classiques surtout… Et quand la résidence conduit à un identique trajet bi-quotidien, les habitudes s’acquerraient vite, on peut lier connaissance (bien sûr, si on parle russe, savante Elisabeth), ou du moins observer, tenter de saisir, sym-pathiser en silence. Pour moi, c’aura été ce vieil homme qui tente d’écouler à très bas prix une liasse d'Argumenti, sans conviction, et il descend à la station suivante, le temps de s’adosser à un pilier et il reprendra la rame d’après, et on le retrouvera demain peut-être, et sa vie de presque rien aura croisé la nôtre qui à nos propres yeux prend tant d’importance. Qu’est-ce qu’une vie, je vous demande un peu, est-ce qu’il y a besoin d’un billet d’Air-France pour aller se poser dans la ville d’en-bas des questions aussi universelles ?

         Ce matin, avant de gagner en groupe l’Ermitage, on visite la cathédrale Notre Dame de Kazan, qui à chaque sortie du métro Nevski nous offre les bras circulaires de sa colonnade simili-Saint-Pierre-de-Rome et son dôme de même inspiration. Le cœur du généralissime Koutouzov, la relique sainte de N.D. de Kazan et toutes ces sortes d’éléments expiatoires après la transformation soviétique en musée de l’athéisme ne semblent pas donner de chaleur à cette architecture impeccable et dont la froide solennité sent la Grande impression démonstrative. Au fond, cette cathédrale de 1810– si belle, et même émouvante quand on la regarde depuis la rive gauche de la Prospekt, en architecture de courbes qui luttent avec les nuages de fin d’après-midi – donne dans la sécheresse matinale une sensation analogue à l’arc néo-classique en face du Palais d’hiver, en dessous duquel nous passons à nouveau. On salue  en contre-plongée absolue la colonne d’Alexandre Ier (presque 50m !), ne demandant qu’à reconnaître dans le visage de l’ange terminal les traits du tsar victorieux des Français. Comme on est intégré au groupe, on suit d’abord la visite « normale » de l’Ermitage, salles d’apparat, appartements privés, salle Pierre le Grand et son faste… On ambule un peu ivre de gloire militaire et patriotique (anti-française, mais on s’en moque !)  dans la galerie du trombinoscope généralissime des  années 1810, on admire les 48 colonnes de marbre blanc dans la salle du Trône, le salon de malachite… grâce, grâce, dit en nous l’irrévérence anti-Guiness-et-tsariste, un peu écœurée devant ces festins de parvenus-par-le-sang et qui se sont juste donné la peine de naître. D’autant que la calculette revient pour le nombre présumable d’âmes asservies pour mieux asseoir le pouvoir, l’installer en des formes (esthétiquement trop ?) où il parle, (dégoise ?), commande et règne par oukases et inspirations du Ciel. Bon, tâchons de retourner à l’essentiel, jusque chez Rembrandt - mais il y a toujours des embouteillages, tant pis, à nouveau le thème du pardon avec David et Jonathas, ruisselant de sa tendresse dorée, le vieil homme sages aux mains noueuses, la chute infinie du Christ descendu de la croix, Danae nue tendant les mains vers Zeus qui s’est – tellement hôte de Rembrandt ! -  changé en pluie d’or… Et repartons en France XIXe, on avait fait déjà une incursion dimanche : la blanchisseuse de Daumier qui court dans un Paris abstrait et inhumain comme vers les palais de la servitude, la miraculeuse jeune fille tout en blanc et auréolée de son ombrelle qui s’avance vers le massif de sauges dans un jardin havrais, la pré-abstraction de Seurat et de sa dune blanche où le sable est neige, la solennité pulpeuse et hiératique des jeunes filles de Gauguin aux Marquises, Degas qui creuse le vide en décentrant sa Place de la Concorde et fait rêver sur le tourbillon de la pensée, la pensée en 33e Variation sur la Sainte Victoire cézanienne, bleue et rose, la Danse tricolore de Matisse et son Sacre de l’Eté méditerranéen au dessus de la Terre-Mère. Tant qu’on est là, redétour par les harmonies de l’action en cercle chez Poussin  (la triade merveilleuse de son Tancrède et Herminie, l’émotion géométrique et pourtant sensuelle), l’autre ruissellement de lumière dans les Ports de Claude Lorrain, et encore chez les Anglais la Dame en bleu, de Gainsborough, si délicieusement rêveuse en sa beauté à la tête un peu penchée… Tiens, avant de sortir, l’image de cette jeune fille qui, dans la vraie vie des instants volés au musée, photographie son jeune homme sur fond de pendule égrenant les heures comme dans un tableau situé derrière eux, la mise en abyme involontaire qui se fait en écho du portrait en extérieur, dans le parc de dimanche…

         On annonce que chez Friedrich, la salle est fermée, ce bel aujourd’hui, mais que demain peut-être… Le groupe, ivre d’Ermitage, se disperse, une partie bifurque vers les Atlantes, et admire le travail de soutenir (mythologiquement) la terre avec ses bras levés si haut, on flâne en regardant un autre couple de mariés qui viennent se placer sous la protection des statues pour éviter que le ciel de lit ne leur tombe sur la tête… Espérons qu’il ne leur arrivera rien non plus dans une de ces interminables voitures de cérémonie – la leur n’est d’ailleurs pas tout à fait au top du véhicule-location-mariages - qui en rose framboise ou bleu ciel fluo, donnent l’impression d’une carrosserie bégayante, mais comment font-ils, ces véhicules-chenilles, pour passer dans la circulation ? Allez, mieux vaut rentrer au métro par la Moïka…

 

 

 

 


Journal de bord du vendredi 6 juillet – Ermitage 3

 

         D’humeur frondeuse, on sèche  Peterhof et ses splendeurs de Versailles-en-Golfe-Finnois. Au profit d’un encore-Ermitage, le  3e, et dernier si on veut être raisonnable, mais qui oserait se dire et se faire doué de raison devant  l’immensité des, rappelez-moi combien ? bref, par dizaines de milliers sans compter les réserves, allez reportons-nous au guide, eh bien non, c’est 3 millions d’objets au total ! Une démence de regard mégalomane. On comprend mieux l’étonnant plan-séquence du récent film de Sokourov dans l’Ermitage, c’est-à-dire l’invraisemblable fuite en avant de cette Arche Russe qui est le travelling même… Aujourd’hui, on agira inversement, en se concentrant à l’ancienne sur certaines salles bien localisées – pas toujours ouvertes, si on a bien compris le niet courtois pour les Friedrich, hier. Donc vite vers la galerie allemande, et la russe moderne qui lui fait suite, pour des retrouvailles depuis longtemps méditées. « Là-haut », c’est l’inverse des très-et-trop-fréquentés : une déambulation comme distraite, et pourtant secrètement ardente, comme en une galerie provinciale, où l’on sent la matière-temps envelopper le petit espace, rendre chaleureux chaque va-et-vient vers tel ou tel tableau et l’étude presque silencieuse. Les personnages dans le tableau – par deux, homme et femme, femme et femme, homme et homme – sont comme les deux regardants du tableau, maintenant : tendus vers un horizon, mais tendus sans tension, au milieu d’un temps délivré  de tout accelerando ou staccato. Chacun (re)vit de vie silencieuse devant la nature, qui n’est pourtant pas tout à fait silence, puisque même au devant de la barque il doit y avoir un peu de bruit du bateau qui plonge et remonte – les voiles sont gonflées vers la droite par un souffle assez vigoureux,  au bord de la scène ténébreuse devant les navires dans le port, et loin en arrière de la marée on doit encore entendre un ressac ; seul le « paysage des Géants » est sans doute au diapason du très bas bruit de la montagne. Le monde est en porcelaine, les moutonnements verts, gris et bleutés le délimitent en composant une tendre mosaïque, les gradations de l’orange et du doré entrouvrent l’horizon du rêve devant la barque. On dirait le stade ultime de la photographie en couleurs comme découverte des plans étagés de l’idéal, et alors ce serait « inutile » au regard de l’évolution dans l’histoire de l’art ? Oh non, car il y a cette matière, à la fois brillante et humble, couleur de méditation : ni la tragédie romantique du paysage, ni l’indifférence objectale de l’hyper-réalisme, mais le Temps blotti dans les tableaux et qui sommeille en eux sous les auspices de la brume maritime ou fluviale, des nuages qui s’effilochent  en s’attardant aux fonds de vallée. Au fond, n’y aurait-il que transition avec les paysages de Kandinsky, au moins ceux qui moins d’un siècle plus tard sont encore reconnaissables en tant que tels ? Mais même dans les phases presque figées de l’hiver, thème qui, de peu, précède l’éclatement de l’abstraction dans la pensée picturale, il y a – grâce à la route qui introduit une diagonale d’action dans le tableau, encore ordonné selon la représentation à grands traits synthétiques des lieux -, une action en puissance, une tension à l’inverse du paysagiste romantique dont nous admirons tant l’œuvre, toute attente sans impatience, et contemplation du monde tel qu’il est. La visiteuse de l’Ermitage (3e) n’est-elle pas venue aujourd’hui pour des retrouvailles avec la symphonique Composition n°6, qui lui fut choc inoubliable lors de ses précédents voyages ? Et dans ce format monumental qui célèbre en 1913 la rupture avec le système antérieur de représentation – la même année pourtant, il y a encore une « route en hiver », où subsistent des bribes du figuralisme -, tout se désordonne, en apparence du moins, pour échapper à la tyrannie de ce qui serait encore allusion au « réel », en une joyeuse liberté qui rejoint comme jamais une composition d’essence sonore, musicale. D’où jaillissent les forces bouillonnantes qui selon la frontalité en apparence reine dans le tableau le « creusent » pourtant ? Peut-être de ce « nid » blanc et rose, clôturé de rouge, au centre-gauche de la composition ? Principe vital qui sans doute renvoie à une conception de « spirituel dans l’art », ainsi que la définit le grand ouvrage théorique du peintre, et qui se relie à un ordre musical, celui-là même qu’expérimentent dans ces prodigieuses années de rupture et de progression d’esprit les autres Russes, déjà « exilés » comme Kandinsky ou Stravinsky, encore « à l’intérieur » comme Scriabine dans son rêve cosmique, ou Malevitch, qui, lui, stabilise au contraire dans une abstraction extrémiste carrés, cercles et fonds qui seront son univers définitif. Le reste de la « promenade » en ces salles peu fréquentées est plus paisible, détendu, devant les Allemands « nazaréens » (des contemporains de Friedrich !), au paradis un peu niais pavé de leurs édifiantes intentions, et dans le plaisir d’admirer les équilibres tout classiques (mais aussi métaphysiques) de l’Italien Morandi, et leur contraire dans les sculptures chancelantes, en apesanteur, de Manzu. A propos d’Italie, on cherche désespérément à rejoindre les immensités de l’art Italien d’avant le XXe, qui sont une des gloires de l’Ermitage. Et puis on ne trouve pas leur chemin, et puis il y a le soleil derrièère les vitrages sur la Neva, et puis on sort du trop généreux Musée pour voir miroiter le fleuve, on flâne sur les quais, deux jeunes filles sont assises sur les marches au bord de l’eau – mais elles sont infiniment plus proches dans la modernité que les idéalisées rêveuses de Friedrich…-, les mouettes et d’autres oiseaux de mer tournent, s’abattent et s’ébattent, on passe devant un bateau-réplique de la marine XVIIIe, tout est réel mais la lumière mouvante, joueuse, reste bien ce principe incarné qui nous relie au monde et l’embellit. Plus loin, devant Pierre Le Très Grand qui se cabre – il fait corps avec le cheval -, la statue de Falconet veille sur des mariages un peu engoncés que réjouit un groupe plus populaire de trompinette et d’ophicléide, on revient vers la Nevski Prospekt par les jardins publics où Gogol bénit de son ironie à deux vitesses les jeunes qui se câlinent et se chipotent au bord d’une fontaine. Et un plus loin, les jets d’eaux tracent des arcs argentés sur le fond vert sombre des hauts arbres du parc. C‘est bien, la vie en points d’orgue, comme ça, non ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du servage aboli à la Grande Guerre

        

Alexandre II, autocrate lui aussi, est plus ouvert à l’idée de réformes dont il comprend qu’elles sont indispensables, et en particulier dans le domaine du servage, même s’il ne désire pas pour autant ruiner la noblesse et bouleverser le système social. L’oukase de 1861 libère donc les serfs (50 millions sont concernés dans l’empire), obtenant l’égalité civile, recevant une parcelle de terre, pour laquelle ils doivent payer une redevance. Les nobles conservent une partie de leurs terres, et pour l’autre sont indemnisés par l’Etat (lui-même remboursé en 49 annuités par les paysans). L’abolition entraîne donc des problèmes graves, d’autant que certains nobles  revendent leurs terres aux spéculateurs, et que les paysans doivent aussi compter avec la redistribution périodique des terres par le mir ( la communauté, qui du coup voit ses pouvoirs renforcés). L’exode rural vers les secteurs pauvres des grandes villes est une des conséquences de l’abolition, mais l’industrie est handicapée  par sa technologie embryonnaire, le manque de capitaux, la faible qualification des travailleurs venus de la campagne. Le tsar fait aussi procéder à une réforme de l’administration locale (1864), en créant des assemblées de district, les zemstvos. La justice devient moins inéquitable, l’enseignement s’ouvre aux non-nobles et aux jeunes filles. Mais le tsar n’entend pas aller au-delà d’une forme modernisée du despotisme éclairé, et ne veut pas devenir monarque constitutionnel. L’insurrection polonaise de 1863, durement réprimée (exécutions, déportations en Sibérie) marque aussi un tournant qui permet au régime de s’appuyer sur la part de l’intelligentsia qui adhère aux idées slavophiles (l’Europe sera sauvée par un panslavisme appuyé sur l’orthodoxie, sur le passé et la mission du peuple russe). Ce « tsar libérateur » (à cause de l’acte de 1861) ne l’aura donc été que partiellement et temporairement ; les problèmes induits par l’abolition ne sont pas réglés ni même sérieusement envisagés. Au bout d’une dizaine d’années après son accession au trône, l’impatience regagne la partie libérale (et non slavophile) de l’intelligentsia, augmentée par l’arrivée des étudiants d’origine plus modeste qui ont profité de l’ouverture des facultés, et qui réclame des solutions radicales (partage des terres). Les attentats terroristes visant le tsar reprennent en 1866, et ne cesseront plus jusqu’à son élimination en 1881. Le nihilisme, la forme russe de l’anarchisme (Bakounine, le prince Kropotkine) se heurte donc aux « occidentaux », souvent exilés à l’ouest (Herzen, fondateur du journal Kolokol, la Cloche), qui croient à un réformisme républicain. Certains étudiants « vont au peuple » pour l’ »éduquer », mais leur mouvement échoue. La répression est très violente, parfois entravée par le jugement des jurys (acquittement en 1878 de la jeune noble V. Zassoulitch qui avait tiré sur le chef de la police à St Pétersbourg), marquée par exécutions et déportations sans jugement. Un 6e attentat fait mourir Alexandre II, alors qu’il semblait revenir à la reprise de réformes.

         Alexandre III, bien moins ouvert que son père, reprend le principe et les modalités de l’autocratie absolue. Son précepteur et conseiller Pobiedonotsev le renforce dans le refus de toute concession et l’alliance avec une ’Eglise orthodoxe garante de la soumission du peuple. Le catéchisme enseigne que les fidèles doivent au tsar adoration et fidélité, service militaire, amour et prière. Cette doctrine « un maître, une foi, une langue » repose sur l’efficacité de la police politique réorganisée (l’Okhrana), qui surveille, arrête, exécute (le frère de Lénine, en 1887…), déporte en éradiquant l’opposition violente et en muselant l’opposition modérée (on « caviarde » les journaux et textes subversifs venus de l’étranger…). La bureaucratie, indolente et souvent corrompue, réaccentue son rôle, et les zemstvos sont privés de tout pouvoir, les grands propriétaires réinvestis d’une mission de chefs ruraux. La russification des populations annexées par le tsarisme (baltes, finlandais, polonais) est brutale, et les minorités juives, jusqu’alors parquées dans des ghettos, sont directement persécutées par les mesures d’interdictions professionnelles et sociales, et victimes de pogroms. Les officines policières vont même jusqu’à fabriquer des « documents » qui serviront l’antisémitisme européen au-delà des frontières russes et pour longtemps (le faux des « protocoles des sages de Sion », thèse du complot juif international qui sera « utilisé » par Hitler et même encore au XXIe…).

         Une très tardive modernisation économique commence à modifier en profondeur la société russe. L’impulsion donnée par le ministre des finances de Witte (décennie 1890) ouvre la Russie - dont l’augmentation démographique est considérable, et alimentée par l’expansionnisme vers l’est  (vers la Perse, l’Inde  et la Chine : 125 millions de Russes en 1893, et 170 en 1913…)  aux capitaux étrangers. Ce capitalisme d’Europe de l’ouest (France, Belgique, Allemagne et Angleterre) aide l’extraction charbonnière (Donetz) et métallifère (or) ; on commence à exploiter le pétrole ; le réseau ferroviaire s’étend (avec le Transsibérien, 8 jours au lieu de 2 mois pour « traverser » jusqu’à l’extrême est de l’empire), et le système bancaire devient plus efficace. Un prolétariat urbain, peu nombreux (3 M. en 1900, 5 en 1914) est dans des conditions de vie misérables et de travail écrasantes (13 à 15 heures par jour). Chez les paysans, la minorité des koulaks s’est enrichie, sans que la masse ait pu profiter de l’abolition (emprunts impossibles à rembourser). L’exportation massive des céréales entraîne des famines (1891, avec épidémies séquentielles).

         Cette société est donc travaillée par un levain de nature révolutionnaire, malgré la répression des années 1880. Certains – nobles, bourgeois – rejouent la carte d’une transformation politique « douce » du régime (libéraux du Parti KD-constitutionnel-démocrate), des isolés dotés d’une autorité morale se rallient à la non-violence –Tolstoï, qui à la fin de sa vie avertit le tsarisme d’une crise inéluctable -, mais le fils d’Alexandre III, Nicolas II, arrivé au pouvoir en 1894, louvoie entre le maintien aveugle de l’autocratie et des lueurs de compréhension d’un changement. Le socialisme proprement dit est traversé par plusieurs courants, dont l’un se tourne vers les masses agraires (Parti socialiste révolutionnaire, SR), l’autre, scientifique, inspiré par le marxisme, considère que la révolution viendra par la classe ouvrière. Marx, impressionné à la fin de sa vie par les nouvelles des mouvements sociaux en Russie, n’avait pourtant pas prévu que la révolution éclaterait dans un pays comme la Russie au capitalisme encore « arriéré » et à masse paysanne complètement prépondérante. Ce sera l’originalité et l’apport fondamental de Lénine de conduire la Russie à cette révolution qui aurait dû logiquement éclater en Allemagne, Angleterre ou France. La question posée en 1863 par le romancier Tchernichevski (« Que faire ? ») est reprise 40 ans plus tard en écho par Vladimir Ilitch Oulianov (Lénine), exilé en Europe après sa déportation, rédacteur du journal Iskra (l’Etincelle), et qui fait basculer le Congrès des SD à Londres (1903) du côté de la lutte révolutionnaire immédiate (majoritaires-bolcheviks, contre minoritaires, attentistes-mencheviks).

         Nicolas II pratique la classique « fuite en avant » de l’aventure militaire : la désastreuse guerre avec le Japon, qui souligne  l’abaissement militaire de la Russie, entraîne des manifestations, des grèves ouvrières. La répression est à nouveau employée (le dimanche rouge de janvier 1905, la troupe tire et tue un millier de personnes), mauis elle ne peut empêcher les mutineries (le cuirassé Potemkine) et la création des conseils d’ouvriers (soviets). Nicolas II cède en apparence, convoquant  une Douma d’Empire, mais fait briser l’agitation révolutionnaire. 1905 n’aura été que « la répétition générale » dont parle Trotski. Les Doumas successives sont neutralisées ou ignorées, le 1er ministre Stolypine – assassiné en 1911 - organise le retour en arrière, le pouvoir continue à briser les grèves (massacres des mineurs d‘or sibériens, 1912). Mais voici que le journal fondé par Lénine en 1912, Pravda (Vérité), annonce des temps nouveaux…

          

 

 

Journal de bord Samedi 7 juillet – Tsarskoié Selo

 

 

 

En route, en route, comme on chanterait chez les Parisiens de naguère partant aux guinguettes de Seine et de Marne pour leur « partie de campagne ». Sauf que c’est samedi, et qu’on y va conduits par nos hôtes, Sacha et Allotchka, (en compagnie de leur petite cousine Dachenka, l’adorable gâteau de miel et oiseau des îles de dix ans, dont le charme un rien boudeur fait l’amusant ornement de notre séjour familial) qui désirent nous montrer les splendeurs de Tsarskoié Selo. On allait écrire que Dieu merci, Sacha n’utilise que les transports en commun, et donc on gagne (la ville de) Pouchkine via le métro, puis une gare genre Montparnasse ou Saint-Lazare du temps des impressionnistes, sauf que c’est ici la gare de Vitebsk, puis encore un bus, et que ça laisse le temps très délicieux et fort décalé d’un léger enivrement du samedi-matin-après-le-turbin, touristes étrangers que nous sommes et demeurons après tout. Au quai d’en face, vision et imagination (pour le néophyte que je suis) des wagons en partance pour des trajets à distance et noms magiques, et on cherche Anna Karénine… Pour nous, un petit train cahotant entre les faubourgs, puis dans la franche campagne (et nous savons que c’en sera probablement la seule vision pendant tout le séjour), les conversations du samedi, la vraie vie, et non tendue en arc vers ses dures destinations de tous les jours comme dans le monde obscur, affairé, profondément solitaire du métro.

A Tsarskoié Selo, pourtant, on s’affaire, et selon d’autres modalités : un business and love story en forme de mariage très VIP a mobilisé le Grand Palais de Catherine, fermé selon les pancartes « pour raisons techniques », mais il faut entendre par là que ce « mariage d’une danseuse-étoile et d’un golden-boy prolongé des affaires » verrouille le temps d’une fin de semaine l’accès aux merveilles intérieures. « Ma chambre d’ambre », se plaignent ceux que cet hyménée friquée  empêche de contempler la curiosité qui selon les  guides « vaut le voyage » (et a beaucoup voyagé, la malheureuse, volée par l’Occupant en 1942 et qu’il a fallu « reconstituer »)… Reste la galerie adjacente de Cameron (l’architecte… écossais de Catherine-l’Internationaliste- Esthétique)   où une intéressante exposition offre les secours de documents, tableaux et objets du tsarisme XIXe. Et puis bien sûr l’immensité du parc, des jardins, du Grand Etang – au bord duquel on prépare le cortège naval-à-voiles (avec-imprimé-des-portraits-géants-de-Terpsichore-convolant-avec-le-Compte-en-Banque), mais renseignements pris, ce sera pour demain seulement -, où tout un chacun peut ambuler, admirer, s’arrêter. Aujourd’hui, le lac joue les plaques d’argent froissées par les averses et les coups de lumière qui se succèdent à rythme océanique, et ce monde baroque d’estampille italienne (Rastrelli fut le premier architecte) fait vivre un succulent mélange avec Versailles-de- l’Est qui aurait surgi au fond de la Baltique. De même que les jardins font voisiner un orthogonal à-la-française et un fantaisiste-à-l’anglaise. Les photographes amateurs concurrencent les professionnels qui sont là pour des mariages certes moins exceptionnels, mais qui méritent leur intervention, d’autant que nous sommes le 7-7-07, et qu’à défaut d’amour fou, cela annonce un bonheur immense comme l’immensité russe ! En voici un qui a de l’élégance, avec vraiment beaux mariés (la femme, c’est la règle, l’homme, c’est  moins évident, paraît-il), de surcroît dotés d’un humour de situation… Devant le lac aux changeantes couleurs d’argent, devant le Pavillon dit des Grottes, ils sont parfaits ! Et dans le Pavillon, entre expos sur le Végétal et fac-simile de statues antiques (Dachenka fait une très jolie promesse de Pomone et Flore en posant pour l’objectif des adultes familiaux), on a la surprise d’écouter un quatuor vocal très harmonieux, aux voix profondes et diaprées comme le Lac. La charmante déambulation en Tsarskoïe Selo se continue, remonte vers l’immense façade du Palais Catherine, polyphonie de verts plus soutenus qu’au Palais d’hiver – ou bien est-ce le temps si changeant de ce samedi qui renforce et varie les couleurs ? -, de bleus et d’or plus pâles et qui tout à coup s’illuminent sur les nuages ardoise : on ne regrette plus la nécessaire et intermittente ouverture des parapluies, c’est la gloire de Protée méditerranéen allié à son alter ego baltique, par le génie d’un architecte qui joue de la surprise, de l’harmonie des antithèses, de la façade offerte comme une partition. On oublie presque ce que serait la partition sur fond de bleu hivernal et de blancheur étincelante au sol. Ou plutôt on en contemple la projection sur la toile tendue de l’imaginaire. Et puis le réel nous ramène à d’autres mariés plus modestes qui doivent se contenter d’un moindre étalement des splendeurs du Parc – tout de même, il y a les frondaisons, la façade qui s’éloigne -, et, encore la musique, un flûtiste bien organisé en amplification et diffusion, qui mélange classique d’orchestre symphonique et variations sur le chant de son Arménie natale. Mais au retour avec et  chez nos hôtes, une joyeuse surprise nous attend : grâce à leurs cousins, nous allons pouvoir goûter les nuits blanches… au moment crucial de cette fausse nuit où s’ouvrent les ponts, alors que les horaires de retour en métro ne permettaient pas cela par nos propres moyens d’hôtes de Veteranov… Et donc en effet, un itinéraire de nuit à travers la ville – nous ne sommes pas certains de tout reconnaître ! -, l’arrivée au bord de la magie, dont nous nous apercevons qu’elle est ordonnancée comme le plus séduisant spectacle, les spectateurs par grappe joyeuses et accourant au Dvorstovy Most, s’interpellant, se hélant, parfois se serrant en binômes amoureux, tournés vers le creuset de lumière de la Neva. La Neva, le ciel, creusets d’un feu d’artifice des bleus, surtout le ciel immense toile abstraite, partagée en territoires de toutes définitions admissibles du bleu et de ses voisinages – le mauve, le violet -, le renard-et loup (d’où nous venons, on dirait chien-et-loup) mais qui n’ouvre pas sur un crépuscule où vont se noyer les ultimes lueurs et faire jaillir l’angoisse, au contraire bientôt le jour en renaîtra, lavé, presque électrique. Et lorsque tapent d’indiscernables trois-coups à l’horizon du nord, le pont qui se sépare majestueusement, ne se casse pourtant pas en deux – il  s’effondrerait, si c’était dans le sens de la catastrophe - , non, les deux battants s’ouvrent par le milieu, et celui de notre rive se met à refermer la vue, avec cette sensation de rêve – sans angoisse - , plutôt un amusement par le défi aux lois de la physique, de constater que les rambardes, les lampadaires de plus en plus relevés, toute la voie de circulation et ce qui s’y accroche bascule comme dans un film expérimental un peu farceur. Et c’est la platitude diurne du pont qui paraît devenir bêtement banale… Quand le battant est presque vertical, un flux de lumière scintillante se rue sous le passage largement ouvert, ce sont les bateaux de tous calibres – surtout des vedettes de croisière, semble-t-il à nos yeux de riverains un peu désireux d’être à cette place-là aussi ! – qui se ruent en cortège à peine discipliné, une course vers l’est de ces porte-flambeaux, des scintillations sitôt le septuor (multiplié), commenterait notre Poète hermétique de Seine, une joyeuse libération et bousculade qui allume à son tour la Neva sur notre droite, lointain confinant  à l’infini. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Journal de bord du Dimanche 8 juillet – Maison de Pouchkine

 

En route pour la Maison de Pouchkine, après Tsarskoié Selo  (alias Pouchkine-Gorod). On visite beaucoup les Maisons des Morts, en Saint-Pétersbourg : après l’appartement bourgeois de Dostoïevski, le porte-parapluie dans l’entrée, le chapeau sous le globe de verre et les lampes-bouillottes pour réchauffer la table de travail (mais on sait bien  que c’est parade d’intimité calfeutrée chez le père d’Ivan et d’Aliocha Karamazov, qui fut aussi le bagnard de l’enfer glacé), voici la belle maison du dernier acte de Pouchkine, au bord de la Moïka. Indissolublement liée à l’acte ultime de la tragédie publique et politique. Dans l’atmosphère recueillie  - déjà, la cour, à l’abri de l’agitation, harmonieuse, sans solennité tapageuse -, on sent qu’un poète peut être devenu le centre symbolique d’une culture, et, mieux, coïncider avec l’âme de tout un peuple, opérer la consubstantialité (diraient les théologiens) de la Russie et d’un homme. Nous les Français, on pourrait songer, pour 50 ans plus tard, aux funérailles de Victor Hugo, suivies par la moitié du peuple de Paris : mais c’était « un vieil homme recru d’épreuves », de gloire et d’amour des humbles, et cet enterrement-là n’était pas à la sauvette policière comme celui du père de la littérature russe… Identification d’un génie à sa ville, aussi : « Luxueuse, miséreuse, grande allure, esprit servile, firmament d’un vert pâli, toute gel, granit, ennui – à mes yeux tu trouves grâce pour m’avoir parfois montré la pointe d’un pied menu, une boucle d’or vrillé. », écrivait Alexandre neuf ans avant sa mort. Et encore : « Quand Apollon ne convoque pas le poète au sacrifice, la faible âme paraît distraite par le monde qui la corrompt. Mais dès que le verbe sacré lui parvient, il se réveille étranger aux discours humains, et devant l’idole du jour, altier, il n’incline pas sa tête. »

         Cette visite, nous la faisons hors groupe, et avec le secours d’un audio-guide au ton sans emphase, accompagnée d’un concerto de Mozart tout à fait en situation, puisque l’auteur de Don Giovanni hante le romantisme pan-européen,  que ses partitions sont sur le pupitre du piano dans l’appartement, et que Le Convive de pierre ou Mozart et Salieri sont dans les Etudes Dramatiques… Le mouvement lent du 23e concerto, si ambigu – beauté du monde ? désespoir d’avoir à quitter la vie ? – rythme l’émotion simple, première, essentielle du parcours dans les derniers lieux que vit l’écrivain en son atroce agonie. « Dieu, le fracas que fait un poète qu’on tue », dira Aragon, et est-ce bien celui de la balle mortelle envoyée par le louche d’Anthès, ou le silence stupéfié qui n'aura plus cessédepuis la fin janvier 1837 ? Passant devant les splendeurs reliées du cabinet de travail-bibliothèque, ce temple et lieu de culte désormais -, regardant les dessins ironiques ou vengeurs en marge des manuscrits, imaginant les visiteurs venus prendre les nouvelles de la mort qui va gagner mais prend son temps, on mesure comme nulle part ailleurs ce qui avec Pouchkine finissant commence pour la  Russie. La poésie s’y fait alors combat, rupture avec le désordre établi, mais aussi écho du remords rongeur d’avoir été « protégé » du complot décembriste – les amis, jeunes contestataires et libéraux révolutionnaires – par le tsar lui-même, qui le rendit otage à faire chanter… Alors le duel avec d’Anthès, « roulette russe », était-il un suicide sacrificiel de rachat moral, le jeune dieu vivant de la poésie se précipitant dans le piège dont il connaît les vicieux ressorts ? Toutes les questions ressurgissent au rythme de ces dernières heures – le transport dans l’appartement après le duel, les visites des médecins, l’admiration atterrée des amis, la délivrance  sous le masque des hypocrites…- , rendues si vivantes mais sans aucun argument douteux de tourisme people. On croit entendre, en écho prémonitoire, le poème écrit par Lenski à la veille de son duel avec Onéguine : «  Vous avez fui, jours de joie, jours dorés de ma jeunesse ! Demain est baigné de brume épaisse, mais que sa flèche me frappe à mort ou passe au loin sans me blesser, veiller, dormir, tout est tracé… descendrai-je seul dans la nuit, là où les flots rapides du Léthé emporteront mon souvenir ? » Ces  épanchements du songe de l’écriture dans la vie réelle sont toujours troublants, ils forment une sorte de double, ange gardien ou esprit maudit, qui serait comme l’alter ego absolu,  romantique entre tous, mais surtout vigilant et marqué d’intemporalité.

Quant à ce qu’il va falloir quitter, l’amitié, les enfants, les livres qui contiennent la sagesse et la folie du monde, l’amour de la belle, la trop belle Nathalie pour qui on meurt, la jeunesse que l’on sent battre si fort au fond de soi… Et dans une vitrine, cette chose affreuse et nécessaire pour le tressaillement de la mémoire, le « masque mortuaire » qui imprime le visage….

         Reste à revenir, songeur, au long du serpentin de la Moïka, eaux elles aussi battantes, et puis pourquoi pas,  le Café Littéraire de la Prospekt Nevski : à l’étage, un peu de musique, et surtout au rez-de-chaussée, un Pouchkine de cire qui attend pour l’éternité de se rendre au duel, en compagnie de son ami Danzas. « N’y va pas, n’y va pas, Alexandre ! », a-t-on toujours envie de crier. Et lui de rire, très gentiment d’ailleurs.

 

 

 

 

 


 

La Révolution  d’Octobre

 

La guerre « pour la Russie » est déclenchée par la logique européenne des systèmes d’alliances et leurs enclenchements qui verrouillent : l’alliance franco-russe d’Alexandre III –« contre-nature » entre le tsarisme et la démocratie française – a été consolidée par l’économie (capitalisme financier et bancaire : investissements dans la modernisation de la Russie, emprunts). Le tsar voit aussi dans la guerre un moyen – classique – d’étouffer les forces qui veulent la révolution en exaltant le sentiment patriotique « sacré ». Mais la guerre sur plusieurs fronts (Allemagne, Autriche, Balkans, « sortie » de la Méditerranée), mal préparée et soutenue par les réserves d’armement, est extraordinairement coûteuse en destructions humaines (centaines de milliers de morts, très nombreux prisonniers) et matérielles. Avançant un peu en 1914, reculant considérablement en 1915, reprenant une partie du terrain en 1916, l’armée russe est mal commandée ; on y a envoyé le maximum d’ouvriers par crainte de l’agitation sociale dans les villes, et on a fermé ce qui n’était pas lié aux industries d’armement, ce qui entraîne  une crise économique. Les famines reprennent, notamment à Petrograd (St Pétersbourg rebaptisé en 1914…).  La famille impériale, outre l’aveuglement de Nicolas II (« Pensez-vous que, moi, je doive regagner la confiance de mon peuple, ou que lui doive regagner ma confiance ? », dit-il à l’ambassadeur anglais ! ) et la répression accrue contre réformistes et socialistes, est sous la coupe de l’étrange Raspoutine, mi-mage, faux starets et « débauché », qu’une conjuration menée par les Ioussoupov finit par faire assassiner (déc.16). Le recul à l’ouest s’aggrave, les grèves et les manifestations se multiplient à Moscou  et Petrograd ; le 12 mars, les soldats refusent de tirer une nouvelle fois (il y a eu 200 morts, la veille) sur les manifestants avec lesquels ils fraternisent. Nicolas II quitte la ville, et le 15 abdique en faveur de son frère Mikhaïl. Il y a désormais deux pouvoirs : celui du gouvernement provisoire (Comité de la Douma) avec le Prince Lvov et le socialiste « délégué » Kerenski, celui du Soviet des ouvriers et des soldats, qui obtient tout de suite le renoncement au trône de Mikhaïl, et se déclare hostile à toute continuation de la guerre. En avril, Lénine exilé en Suisse rentre « dans un wagon plombé », suivi de Trotski, et publie « les thèses d’avril » (fin de la guerre, le pouvoir aux soviets). Le gouvernement provisoire n’arrive pas à « tenir » son objectif de réformer et de continuer la guerre. Kerenski, désormais son dirigeant, est débordé sur sa « gauche » (Lénine est réexilé en Finlande, mais revient en octobre) et abandonné par sa « droite » (putsch manqué du général Kornilov, arrêté par la résistance populaire). Une 2nde vague révolutionnaire, organisée par Trotski, fin octobre, emporte le Gouvernement provisoire : nuit du 25-26, tirs de semonce du Croiseur Aurore, assaut des Gardes Rouges et de la fraction révolutionnaire de l’armée sur le Palais d’Hiver, arrestation du gouvernement et fuite à l’étranger de Kerenski.

 

 


 

Journal de bord du 9 juillet - Musée russe

 

         Et avant le souterrain-métro, le passage sous boulevard où Mère Courage (Mère Courage Journal de bord - Jeudi 5 juillet) chante encore, bien qu’elle s’excuse d’avoir la voix – sa voix à faire frémir, si forte, si bien placée, si juste d’intonation et surtout d’émotion – un peu éraillée, elle va vite refermer son pliant, rassembler son mince bagage, et laisser la place aux banales fringueries. Pourvu qu’elle revienne au moins les trois matins avant notre départ ! En tout cas, la décision est prise, il n’y aura pas de concert-Gerguiev, places louées depuis des semaines, peut-être un concert-bis mais sans Gerguiev, alors tant pis. Ah, si Mère Courage avait de quoi s’offrir (graver) un mini-cd, une cassette audio d’avant le déluge, n’importe quel support qui fixe un écho du souvenir… !

         La vaillante troupe reprend son périple vers la peinture, cette fois russe jusqu’à la fibre du pinceau… Et d’abord, au Musée Russe,  nous voici embarqués, grâce au discours très documenté d’Ania, sur le navire Icônia, tellement important et si nettement héritier de Byzance. Vierge de Tendresse au beau-nom – un peu nos statues au portail gothique, qui s’humanisent ou plutôt se féminisent peu à peu -, intimidant Christ Pantocrator venu de Byzance, Trinité aux trois anges, et qui s’anime progressivement pour intégrer sinon le paysage en tant que tel, du moins le récit pieux et sacré…Les parallèles avec l’animation réaliste ou naturaliste de la peinture italienne de la Renaissance, à  nous de les faire, d’apercevoir en filigrane occidental nos Cimabue, Giotto, Simone Martini ou Piero della Francesca, selon une marche esthétique apparemment « voisine ». Mais évidemment, ici,  pas de basculement ultérieur dans le baroque : le maintien d’un hiératisme, d’une dignité, d’une ferveur constamment maintenue, tout au moins avant que la dégradation en bricolage et standardisation du spirituel ne s’accomplisse dans les siècles récents (et n’avons-nous pas notre saint-sulpicerie ? ). Au milieu de ce quasi-anonymat – qui sans doute est respect de l’acte sacré, encore un effacement de l’artisan religieux monastique devant le Sujet qu’il honore -, l’apparition d’une « signature », de l’individualité, fût-ce au XIVe, et ici le sublime particulier d’Andreï Roublev, dont le nom renvoie aussitôt à la méditation filmique de Tarkovski. (Ce qu’il y a de bien aussi dans ces voyages, c’est tout ce qu’on se reproche de n’avoir pas fait avant le départ – comme un élève qui aurait fait l’impasse sur un sujet qui risquait pourtant de tomber -, et ce qu’on se promet d’accomplir quand l’avion aura atterri, à titre rétrospectif et prospectif… donc , revoir le film de Tarkovski.)

         Et ensuite, on saute aux XIXe et XXe, quel déploiement de toutes esthétiques !  à vrai dire longtemps imprégnées du désir de faire grand, historique, spectacle : Brioullov  avec son tumultueux Dernier jour de Pompéi donne le la pour ces symphonies académiques.  Aïvazovski, lui, spécialiste des vagues (« la 9e », d’ici n’est, paraît-il, qu’une parmi des centaines de tableaux « en mer Noire » !), déchaîne une poésie romantique un peu forcée, et ne manque pas d’allure dans la grandiloquence des éléments : ça impressionne, mais pas à la façon française de la peinture ou de la musique du même panonceau, Monet ou Debussy. (Au fait, et Courbet, à quoi avais-je la tête ?). La peinture d’histoire russe remue en nous une relation à la culture, même si nous la trouvons elle aussi un peu trop mise en scène : Gay et  Pierre le Grand interrogeant son fils,  Repine avec ses Haleurs de la Volga, Sourikov et son Stépan Razine, et je ne retrouve plus qui pour les Cosaques Zaporogues immortalisés par Apollinaire dans la Chanson du Mal Aimé, « Sultan de Constantinople, Poisson pourri de Salonique, Ta mère fit un pet foireux, Et tu naquis de sa colique… »

Dans la « photographie » moderne, la Réunion du Conseil d’Etat, où il ne manque pas un bouton de guêtre officiel, a tout de même de l’ampleur. Mais on tombe surtout en arrêt devant les paysages russes, très russes, si russes, forêts, village, clairière, fleuves, horizons à perte de vue, et le traitement de cette nature par le plus inspiré de tous ces Ambulants ou de leurs continuateurs, Levitan. Car il y a là un frémissement qu’on ne retrouvera plus, et de toute façon la peinture prendra d’autres chemins, abrupts, tranchés : le passionnant est aussi de voir – comme à « la 3e visite Ermitage » - comment s’opère la mutation des rayonnistes, des suprématistes, de Kandinsky et Malevitch eux-mêmes, d’un reste de représentatif réaliste à ce plus de rien du tout de reconnaissable qui isola définitivement le Malevitch des ultimes années. En prime et déniché au hasard d’un tournant dans ce labyrinthe, une réjouissante expo de jeunes très inventifs en hommage à l’anti-Officiel par excellence, Marcel Duchamp. Les temps ont changé, depuis la fin de l’URSS !

         Après station sur la place où Pouchkine étend les bras pour que s’y pose familièrement la signalétique des pigeons, on gagne le théâtre Etno, où nous attendent les charmes d’un spectacle folklorique, au meilleur sens du terme,  « adultes » et « jeunes »  invités à entrer dans le jeu et les rondes, et le décor a  de la simplicité conviviale. Puis, revenant à notre quartier Veteranov, le signataire du Journal de bord et son amie ont la « surprise » d’une fête familiale et privée, car ce 9 juillet est aussi l’anniversaire d’Elisabeth, et  rarement célébration aura eu lieu avec ce caractère à la fois intime et chaleureux, délicat et… russe. Grâces en soient rendues, une fois encore, à nos hôtes et à leur amitié qui est rayon de soleil sur nos matins et nos soirs en Saint-Pétersbourg, et ne nous quittera désormais plus !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Journal de bord du mardi 10 juillet - Palais Ioussoupov

 

         Encore une fois avec Alla – qui a pu se distraire de ses travaux de traduction, et qui désire nous montrer le quartier du Palais Ioussoupov, où elle a fait une partie de ses études -, on gagne un centre moins « Prospekt Nevski », et via la place Sennaia, davantage vie quotidienne et melting pot, on longe l’élégance sans frénésie de la Moïka-ouest-. Au Palais, on passe du baroque antérieur au classicisme, des Italiens aux Français (Vallin de la Mothe), en façade la courbe amoureuse a cédé la place à l’entablement néo-antique. L’intérieur est, lui, d’une somptuosité un peu guindée, parfois lourde, un style Empire (Napoléon, évidemment : avant les désastres de la guerre, il offrit aux Princes Ioussoupov des tapisseries des Gobelins) longtemps prisé par l’aristocratie russe tout au long du XIXe, « aggravé » dans la pesanteur après 1850 par notre style « Empire-bis » (celui du Neveu Napoléon III, Badinguet pour les intimes). Trois belles princesses ( ce n’est pas du pilotage automatique des guides, les portraits en témoignent), Tatiana puis Zinaïda, et pour finir le temps du loisir aristocrate, Irina,  ont eu du goût à la place de leurs époux , qui devaient penser que c’était affaires de femmes; on est impressionné par l’enfilade des Salons (Vert, Rouge, Bleu) aux lustres  miroitants, de la Grande Rotonde. Ca se gâte un peu quand on gagne le Salon Mauresque, qui est décidément trop, et où le prince Félix  raconte qu’en bon ado russe il aimait  à aller rêver : "j’y organisais des tableaux vivants. Paré des bijoux de ma mère, je m’imaginais être un satrape entouré d’esclaves. " Il faut ajouter que le prince Félix fut le dernier à porter le titre, et qu’il joua un rôle historique pour tenter  de sauver la monarchie, selon lui, sa famille et ses amis, déshonorée par le terrible ascendant de Raspoutine : c’est au Palais que le « voyant dévoyé » fut liquidé, selon une séquence d’exécution gore (gâteaux empoisonnés, puis révolver et enfin noyade en Neva…). Un mini-musée-Grévin « raconte » la chose, mais on s’en abstient, au profit de moments musicaux intenses, grâce à notre 2nd quatuor vocal (Rousski Piezny) qui chante dans la Salle des Banquets, et ici selon un principe de Banquet Céleste pour peu de convives mais tellement saisis par la beauté des voix…. Et la surprise délicieuse vient au sous-sol – oh combien, peu dostoïevskien ! -, où l’architecte Mikhaïlov construisit un amour-bijou de théâtre à l’italienne. Des hôtes illustres de la musique du XIXe y vinrent, Glinka et Dargomyjski, Russes jusqu’à la moelle des os, et des visiteurs européens-en-diable : Liszt, sûrement, et d’ailleurs où le Grand Franz ne vint-il pas subjuguer jusqu’aux oreilles de ceux qui n’en avaient pas pour entendre ? Sans que la chose soit vérifiable, on peut penser que Clara Schumann joua en ce souterrain, alors on imagine qu’ici s’est déroulée une scène comiquement terrible. Robert a eu la masochiste idée d’accompagner la tournée  triomphale de sa femme en Russie. A l’issue du concert, quelque altesse avise le compositeur un peu solitaire, et avec l’exquise courtoisie de l’Inconscient Collectif lui demande : « Et vous aussi, Monsieur, vous vous intéressez à la musique ? »

Rideau sur les fastes Ioussoupov, non sans avoir consulté le petit guide – fort bien documenté et illustré – où l’on rappelle les scènes ultimes (ou initiales du Nouveau Monde), et justement le Prince Félix revenant au Palais après l’abdication de Nicolas II, sauvant les diamants de la famille « grâce à des serviteurs dévoués qui pleuraient à chaudes larmes après l’annonce erronée de son incarcération ». Puis le Prince Félix repart pour l’exil, et que devinrent les « dévoués serviteurs », laissés dans le Palais comme le vieux Firs à la fin de la Cerisaie ? Imaginer la scène tout en remontant la Moïka vers Saint Isaac, d’autant qu’on ne tarde pas à y croiser un haut bâtiment de l’époque soviétique, brun granuleux et sali, « tranché » verticalement par une gouttière cabossée, mais qui en son délabrement exalte encore, inaccessible au détail du regard, une fresque du genre Panathénées de l’Acropole. Les sculptures ne semblent pas, de loin en bas, nulles et non avenues, même si néo-antique-rhabillé-en-tractoristes. Vers quel avenir radieux s’élancent, de droite à gauche (pour le spectateur), ces travailleurs ? On ferait bien, en tout cas, de reclasser l’œuvre. La proche Saint-Isaac fait bien l’objet d’une promotion touristique aussi grandiose que ses dimensions méritant de concourir au Guinness des records mondiaux ( à peine plus exiguë que St Pierre de Rome, et Saint Paul à Londres, 4000 m2 pour abriter 15.000 fidèles, coupole de 102m, 24.000 pilotis de bois posés pour stabiliser le terrain…). Le pauvre architecte français Montferrand, qui galéra (et fit galérer, pour sûr) pendant les 40 ans de la construction, accomplit des prouesses de technologie (24 colonnes du tambour montées avant les murs !), et bien mal récompensé de son œuvre – Alexandre II lui ayant battu froid pour une sombre histoire d’irrespect protocolaire à l’inauguration en 1859 -, mourut de chagrin aussitôt après. On peut être ému de l’histoire, s’indigner une fois encore du Pouvoir Ecrasant Ses Serviteurs, saluer l’exploit, et rester esthétiquement de …marbre en face de ce déploiement, lui aussi néo-antique. Le seul feu réchauffant en ce mausolée de l’Ordre Classique, n’est-ce pas la coupole irradiant l’or de sa couverture ? Et n’ayant pas réussi à retrouver autre trace du séjour de l’inflammable et génial Diderot – signalé par une plaque sur un immeuble de la place, et un petit musée, ce ne serait pas mal ? -, on va s’offrir derrière les vitrines high-class dans un grand hôtel quelque réconfort de zakouskis et thé, histoire de fréquenter une fois au moins la clientèle des Nouveaux Russes en dialogue avec la Mondialisation Touristique Occidentale…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lénine puis Staline

 

Aussitôt après la réussite de l'Acte révolutionnaire sont publiés 3 décrets : sur la terre (grande propriété foncière abolie), sur les entreprises industrielles (contrôle donné aux représentants élus des ouvriers), sur les nationalités (droit de leurs peuples à disposer d’elles-mêmes). Le conseil des commissaires du peuple (remplaçant les « ministres », expression « abjecte et qui a traîné partout ») réorganise tour de suite l’armée (devenue « rouge »), la police (Tcheka), sépare l’Etat de l’Eglise, nationalise banques, chemins de fer, grande industrie, commerce. La capitale est transférée de Petrograd à Moscou, qui devient capitale de l’Union Soviétique.

La paix est signée à Brest-Litovsk en mars 18, malgré la dureté des conditions allemandes (perte des pays baltes et de l’Ukraine, rapidement « réparée » par l’effondrement des « empires centraux ») et on « dénombre les pertes » effroyables (2 à 3 millions de morts ?). Les bolcheviks instaurent un communisme de guerre qui doit approfondir la révolution, notamment pour approvisionner les villes (lutte sanglante contre les koulaks, « accapareurs de céréales »). La Tcheka agit sans pitié, l’ancien personnel politique est liquidé, la famille impériale assassinée (Iekaterinenbourg, juillet 18). La constitution de 1918 donne le pouvoir au Congrès pan-russe des soviets, élu au suffrage universel (hommes et femmes, mais pas « les exploiteurs du travail d’autrui », et avec surreprésentation des urbains par rapport aux ruraux) ; le Comité exécutif pan-russe reçoit délégation permanente pour l’exécutif du Conseil des commissaires du peuple. La tâche est immense, d’autant que la contre-révolution, militairement aidée par les Alliés de l’ouest (Anglais et Français) est une mortelle menace pour le nouveau régime. Les généraux « russes blancs » déclenchent des opérations efficaces mais que la désunion et la dispersion géographique de ces chefs de guerre (Koltchak en Sibérie et jusqu’à la Volga ; Youdenitch dans les pays baltes et jusqu’à Petrograd ; Denikine en Ukraine et jusqu’à Moscou ; Wrangel dans le Donetz et en Crimée) gênent. L’armée rouge, réorganisée par Trotski, bien commandée par Staline, Vorochilov, Boudienny et Frounzé, aidée par la masse paysanne qui voit revenir derrière les Blancs les grands propriétaires, finit par vaincre, au bout de deux ans  (fin 1920). Mais les pertes militaireset civiles auront été terribles; l’économie, minée par les destructions de la guerre civile, se désorganise dans des conditions dramatiques, le communisme de guerre produisant des effets catastrophiques et réduisant la production industrielle, déclenchant à nouveau des émeutes dans les grandes villes, qui ont perdu une grande partie de leurs habitants au profit des campagnes ; les brutales réquisitions de céréales n’empêchent pas les famines et leurs conséquences épidémiques (5 millions de morts dans les villes en 1920-21). Des révoltes agraires ont lieu, et même les marins  de Kronstadt, réprimés par l’armée rouge, entrent en insurrection contre les bolcheviks….En mars 21, Lénine, qui a convoqué une Commission du Plan (Gosplan) fait adopter les principes d’une Nouvelle Politique Economique (NEP). La NEP rend la liberté au commerce intérieur, dénationalise les entreprises de moins de 20 ouvriers, accorde des concessions au capital étranger, autorise la création d’entreprises privées. Cette politique permet de rétablir l’économie (qui revient en 1927 au niveau de production d’avant 914), stimulée par la concurrence du secteur public (favorisé par l’Etat) et du secteur privé, la création d’une nouvelle monnaie, une hiérarchie des salaires. Mais elle permet l’ascension sociale de paysans à nouveau riches (koulaks…) et de spéculateurs commerciaux (nepmen), qui tentent d’influer sur les décisions générales.

         Cette période de reconstruction est aussi marquée par la maladie de Lénine, apparue dès 21, confirmée en début 23 (attaque cérébrale, aphasie temporaire), qui l’amène à la mort en janvier 24. La dictature du Parti Communiste (interdiction des oppositions internes) s’affirme, le rôle du Secrétaire Général  (Staline dès 22), du Comité Central  et du Bureau Politique ainsi contrôlés devient absolu, le Guépéou remplace la Tcheka. A la tête du Parti, une lutte farouche a lieu entre Trotski – partisan de l’extension révolutionnaire aux autres pays, «  la révolution universelle » – et Staline – « triomphe du socialisme dans un seul pays » -. Lénine, dans son testament, avait mis en garde contre les deux rivaux, mais Staline – aidé d’abord par Zinoviev et Kamenev, avec qui il forme un triumvirat – affirme son pouvoir dominateur, réaliste et impitoyable. En se posant comme l’héritier de Lénine – Petrograd devient en janvier 24 Leningrad -, à coup d’alliances et de manœuvres, il se débarrasse des opposants (Zinoviev et Kamenev, Trotski envoyés en Sibérie, Trotski – 1929 – expulsé d'URSS…) et à partir de 1928 concentre tous les pouvoirs. Piètre théoricien mais implacable organisateur, « l’homme d’acier » pourra donc dominer en dictateur cruel l’URSS jusqu’à sa mort (1953…).

         Ayant fait mener une sanglante 2nde dékoulakisation, il prolonge mais corrige la NEP en instaurant l’ère des plans quinquennaux, qui établit en force le rôle de l’Etat notamment dans l’industrie lourde (1er Plan, 1927-32) et les grandes orientations économiques (2e Plan, 1932-37, qui donne priorité à l’industrie légère), en leur donnant une valeur patriotique et morale (les exploits du mineur Stakhanov, le mythe héroïque des tractoristes…). En agriculture, c’est le retour à une collectivisation (adaptée), via l’instauration des sovkhozes (entreprises d’Etat, cultivées par des salariés) et des kolkhozes (fermes coopératives où les paysans gardent une partie des gains de  leur travail), aidés par la mécanisation et la modernisation des méthodes de cultures. L’œuvre de santé publique  (développement de médecine et d’hygiène réduisant considérablement les taux de mortalité), de mise en œuvre de la législation sociale (secours en cas de maladie, retraites), de progrès culturel  (résorption quasi-totale en 20 ans de l’analphabétisme, multiplication des accès à l’Université et aux Ecoles scientifiques, lecture par bibliothèques publiques et livres à faible prix, encouragement à la culture artistique, notamment musicale…). Mais après une période initiale de libéralisation relative (œuvre de Lounatcharski pour les beaux-arts), la Révolution s’affirme pleinement totalitaire. Athée (et de façon militante : l’Eglise est mise hors jeu ou accepte de jouer le jeu de la marginalisation), la Révolution encadre la jeunesse et la pensée en général, fait la chasse aux déviants, ordonnance culte et grandes cérémonies célébrant le fondateur Lénine (mausolée de la Place Rouge)  et bientôt le Chef vivant  (« petit père des peuples »), organise« rationnellement » la déportation en Sibérie.( le NKVD ayant remplacé le Guépéou, - 8 millions de personnes sont arrêtées, 6 millions sont envoyées dans les camps). A partir de 1934, l’assassinat de Kirov (par qui ? à qui profite le crime ?)   sert de prétexte pour déclencher une vague sans précédent de répression (un certain Jdanov, qui va devenir le symbole de la pensée culturelle alignée, s’y distingue à Leningrad); cette "politique" culmine dans les grands procès (avec autocritique et « aveux » publics) de 1936 à 38. Zinoviev, Kamenev, Radek, Boukharine, Rykov et beaucoup de leurs « complices » sont exécutés, de même qu’une partie du haut commandement militaire (Toukhatchevski…), ce qui s’avèrera catastrophique en 1941. L’élimination « à l’étranger » touchera même Trotski, assassiné au Mexique en 1940. L’adaptation de la Constitution en 1936 dans le sens d’une plus grande liberté publique et privée est un paravent cynique…

Au dehors, l’URSS (nom nouveau – fin 22 – de la fédération des républiques socialistes soviétiques, où la fédération russe est prépondérante), a réussi à briser l’encerclement initial des puissances « capitalistes » : les anciens adversaires (allemands) jouent le jeu d’une sorte d’alliance implicite (du moins pendant la République de Weimar), les « alliés » tiennent pour acquise l’instauration du communisme en Russie, et intègrent peu à peu l’URSS dans les accords européens puis mondiaux. L’URSS entre à la SDN (en 34), signe des accords contre l’expansion des totalitarismes…autres (fascisme italien, puis nazisme), et son renoncement à exporter la révolution universelle (malgré l’activité du Komintern) aide à faire « passer » la non-reconnaissance des dettes du régime tsariste (« les emprunts russes »). L’URSS aide la République espagnole pendant la guerre civile (non sans chercher à y éliminer les anarchistes et les trotskystes), mais son « alliance » théorique avec la Tchécoslovaquie se heurte à la capitulation franco-anglaise à Munich (automne 38), et Staline se tournera désormais vers Hitler pour finir par signer avec lui en août 39 le pacte germano-soviétique, qui « libère » le nazisme de la menace orientale et lui permet de gagner la guerre contre la France., et « accorde » à l’URSS le futur partage de la Pologne conquise, le passage en zone d’influence russe des Pays Baltes et de la Finlande.  L’URSS y trouve un répit  de presque deux ans (jusqu’en juin 41), et ce sera l’invasion massive de son territoire par une phase de guerre-éclair – qui mène les troupes allemandes devant Leningrad, Moscou et Kiev. Puis le redressement, l’utilisation  de l’arme absolue qu’est l’hiver, et malgré une reprise de l’offensive allemande à l’été 42, l’abcès de fixation sur Leningrad où dans l’hiver 42 l’armée de von Paulus est prise au piège et finit par capituler (fev.43). C’est le grand tournant de la guerre mondiale, et la marche des armées russes pour la reprise du territoire, puis la conquête de l’est allemand ne s’arrêtera plus. Leningrad aura subi un siège d’une incroyable durée (900 jours !), perdant un tiers de ses habitants – (combats, famine, froid), à l’image de l’URSS entière où les historiens dénombreront environ 20 des 50 millions de morts causés par le second conflit mondial…

 

 


 

 

 

 

Journal de bord du mercredi 11 - La laure

 

La Laure, est-ce fantôme tendre de Pétrarque en Avignon ? mais non, tout « banalement » et en jargon ecclésiastique orthodoxe, un établissement monastique avec églises et cimetières. Quel beau nom, tout de même, pour un chant (champ ?) des morts ! (et quel vilain nom en français, où il est vrai que cime il y a, et terre – logique ! -, transformé en tière, et ça devient une arme blanche : exemple d’étymologie hasardeuse à ne pas mettre sous le nez des philologues)… Long métro pour y parvenir, avec les fatigues du matin déjà lisibles sur les corps et les visages, puis à l’air libre, un boulevard de traversée périlleuse, mais c’est pour aborder en toute surprise à cette Ile des morts, ce havre de paix dont un ticket permet de visiter les artistes aux « cendres de conséquence ». Ici, « l’ambition d’un homme mort », comme dirait Don Juan, ne prévaut guère, le prétentieux de certains monuments semble l’exception, et s’il vaut mieux se munir d’un petit plan pour le repérage topographique des chers disparus, on n’a pas de peine à identifier les statues – en pied, en buste, avec ou sans personnages adjacents – de tous ces créateurs tumultueux qui ont, enfin, trouvé le repos. Oui, c’est une grande douceur, sans emphase, sans gestuelle abusive, sous les hauts arbres qui ce matin bougent à peine dans la lumière dorée d’un futur automne…Tiens, voici près de l’entrée le père du Prince Muychkine, de Raskolnikov, des Possédés et des Karamazov, buste sans fantaisie vestimentaire au pays de la « consolatrice affreusement laurée » : il est là, présent-absent, austère et triste, sans bienveillance non plus, probablement hanté d’avoir, comme il le craignait, rencontré dans le sous-sol ce Mal qui l’a toujours hanté. Quelques œillets à peine fanés témoignent devant lui qu’il ne connaîtra jamais le délaissement de la mémoire. Plus gaiement entouré – ah ! cet ange qui lit une partition en déchiffrage à vue, Onéguine ou La Dame de Pique ? -,  en apparence du moins, Piotr Ilyitch  attend-il qu’on fasse la lumière sur les vraies raisons de sa mort (pas le typhus, non, un simple suicide sur ordre…) ? Ce monument-là, ça batifole et ça s’envole, il est un peu trop bavard et Lac des Cygnes pour être honnête. Celui de son voisin Moussorgski a  la retenue qui sied au tragique des pauvres, un simple médaillon entouré de lauriers pour le génial delirium tremens de la musique russe, et là encore, sur le marbre noir, un bel œillet rouge plus vif et moins fané que celui de Dostoïevski. Au hasard des allées, on découvre des comédiens qui brûlent encore les planches,  des écrivains en tenue de combat – la plume à la main – ou le regard déjà perdu dans les nuages , Krylov tendrement veillé par les animaux de son Bestiaire…on resterait là des heures, on s’y laisserait enfermer la nuit pour écouter des poèmes, des mélodies, des échos de liturgie slavonne, peut-être le spectacle a-t-il lieu  en dialogue stéréophonique de toutes ces « statues mouvantes et parlantes » ?

Pour l’église et un autre cimetière, un jeune pope très bien mis vend cher et agressivement les tickets, il repassera et les roubles lui filent sous le nez en direction de mendiants qui iront les boire à sa sanctifiante santé… Commerce pour commerce, autant revenir vers la Prospekt Nevski, et son quadrilatère de Gostiny Dvor, la Cour des Marchands imaginée par l’alliance Rastrelli-Vallin de la Mothe,  maintenant dévolu au négoce de luxe, avec sa galerie sous arcades en étage et ses cafés installés en balcon au dessus de  la Nevski. C’est d’un angle qu’on peut apercevoir, en poussant une porte, la perspective rastrellienne courant vers l’infini, et aussi déserte qu’une de ces vues de cité idéale au XVe. Et aussi, attablés à la façon occidentale, regarder de l’étage l’animation de la Prospekt : les jeunes insolents d’élégance , de leur silhouette tout court, de leur démarche, de leur beauté d’après le Moyen-Age vestimentaire, la Nouvelle nouvelle Russie, en somme, consommant, ayant consommé, devant consommer. Et bien sûr, comme par hasard de contraste, ou comme si on tournait un film, traversant la même Prospekt mais surgissant d’ailleurs, un vieux monsieur union soviétique portant  la brochette de ses décorations, sans doute las, mais fier d’appartenir au monde ancien, et certes pas à la façon des généraux à l‘uniforme croulant de médailles, paradant aux tribunes officielles, non, décoré pour ce qu’il fit, et son honneur il semble le porter en avant de lui. Ce n’est pas forfanterie, et sans doute est-il bien pauvre, en tout cas sur une autre planète que les jeunes insolents ou simplement les touristes russes et étrangers, mais encore là, témoin, remords, proclamation muette, comment savoir ? Il traverse la Prospekt, il remonte le trottoir en dessous des consommateurs de la galerie, il se perd en amont.

Bon, allons saluer la Grande Catherine sur la place Ostrovski, majestueuse en robe à traîne, avec « tous ses hommes » assis et devisant à ses pieds, les favoris, les stratèges, les savants, les poètes, et même une femme, Ekaterina la première présidente de l’Académie des Sciences en Russie. Réflexion : qui est Maître, qui est serviteur ? Arlequin peut-il en servir deux, la pensée, le pouvoir ? Qui se sert mieux de l’autre ? Et, semble-t-il,  un absent, le bon Diderot, qui vendit sa bibliothèque à la Souveraine pour mieux marier sa fille… Et sut lui donner des conseils avisés pour l’achat des collections de tableaux, tout en la faisant rire par ses impertinences et son enthousiasme. Derrière  le théâtre Alexandrinski, la merveille néo-classique de la rue inventée par Rossi, l’architecte d’Alexandre Ier : un jeu mathématique de proportions : 220 m de longueur, 22m de large, comme la hauteur des immeubles. Hélas, il faut  regarder et photographier le jeu bien au dessus du sol et des agressives carrosseries automobiles et camionnesques, et ces « variations brillantes sur un thème de 22 et ses augmentations», diraient les musiciens, y perdent une part de leur charge de beauté conceptuelle. En remontant vers  le canal Griboïedov, on croise l’envers-et-arrière du Gostiny Dvor, il n’y a que quelques pas à faire, et entre des immeubles plutôt délabrés mais bien vivants, on est dans un style sur un marché persan, joyeuse déglingue, revente de 6e main, tout étalé sur le trottoir ou se négociant dans les sous-sols avec escaliers-présentoirs. Cette économie parallèle – peut-être y aperçoit-on tout de même quelques équivalents de nos bobos, clients qui ont tout simplement fait le tour de Gostiny ? -, ce troc de caravansérail comme sur la plèvre du poumon de la Prospekt, ce parfait naturel (et un soupçon mafieux pour l’imaginaire ou tout bêtement le contrôle de ce petit monde ?), voilà qui intrigue. Et après la beauté des ponts du Griboïedov, comme on est fatigués, avant de retrouver le métro du soir, on prend un thé fort luxueux au chevet de Kazan ; le serveur a la décontraction distinguée de qui s’y connaît en clients étrangers certes pas très fortunés mais présentables et apparemment autonomes, c’est-à-dire pas descendus d’un car spécifique-touristes. Comme ça fait du bien d‘être reconnus sur nos territoires de semi-liberté !

 


 

Journal de bord du 12 juillet - « Leningrad »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le dernier matin, aux souterrains, nous n’aurons pas revu Mère Courage, qui désormais vit dans la mémoire…

Et pour ce dernier jour ici on change de monde, on change même le nom de la ville, puisque c’est à une visite de Leningrad que nous nous rendons, au sud de l’agglomération. Le Monument à la Victoire : là-bas il n’est plus question de Néva miroitante, des pièges à reflets dans les canaux, d‘or des palais et des églises ; mais de s’enfoncer dans les terres d’un sud à couleur d’infini, à rectiligne d’horizon, à grondement imaginable d’artillerie, à roulements de chenilles qui arrachent la terre russe. Quelque chose qui, dans l’ordre esthétique – oh comme c’est rassurant, cet ordre-là, quand on le sollicite pour interposer son voile de miséricorde et d’oubli, comme il est nécessaire mais troublant de mensonge semblant dire la vérité qui fut horrible ! -, évoque aussitôt pour les cinéphiles d’un âge la Bataille sur la glace,  l’Alexandre Nevski d’Eisenstein. Mais c’est en 1941 les monstrueux insectes blindés d’Hitler qui apparurent, puis s’en vinrent camper en resserrant leur étreinte mortelle, jusqu’à – croyaient-ils – dévorer la ville puis ignoblement digérer leur proie paralysée – croyaient-ils-…

         La visite a lieu sans Eisenstein, sans la musique de Prokofiev, et seulement avec la mémoire de la VIIe Symphonie composée par Chostakovitch (lui-même éloigné de sa ville, pour raisons de santé), et  sitôt jouée dans la cité assiégée...

Et maintenant que je rédige cette chronique, et que nous écoutons quelques disques rares (en France) trouvés dans Le magasin de musique sur la Nevski Prospekt, de bouleversantes interprétations de Schubert par Vladimir Sofronitski m'amènent à consulter la biographie de ce pianiste génial : Wikipédia - merci à eux ! - m'apprend que Sofronitski était lui aussi dans la ville assiégée, qu'il y joua (Schubert ?, et des allusions à son Voyage d'hiver, qui sait ? -) "par -3°", précise-t-on, était-ce dehors ou dans la salle ?... - , avant d'être lui-même évacué " à l'arrière du front", comme Chostakovitch. La musique serait-elle "La tragédie optimiste", comme l'écrivait en titre le dramaturge Vichnevski ?

La visite est comme un pèlerinage, elle ne peut se contrepointer de conversations futiles ou de bribes joyeuses : le cœur se serre dès qu’on pénètre sur l’esplanade, les sculptures sont certes un peu grandiloquentes, mais l’obélisque aux chiffres (1941-1945), le cercle presque nu de pierre taillée ponctué par les torchères, la descente au mémorial souterrain ne peuvent que tarir le flot du discours-touriste. Pour la première fois de notre voyage, ce qu’on voudrait  faire dire au temps qu’il fait se réalise : le ciel s’est assombri, il a tourné au gris océanique, des nuages arrivent du côté de l’envahisseur, il fait presque froid avec de courtes averses. Dans la salle d’en-bas, il y a les 900 lanternes des 900 jours de siège. Le monstrueux est dans le nombre : un terrible multiple de la durée, peut-être, probablement 900.000 morts (ou au-delà ?) par les combats des militaires et des partisans, le déluge de feu, les privations, la famine. Dans les évocations et les récits, des objets dérisoires et devenus sacrés, des petites lettres disent la souffrance au-delà de l’espoir désespéré, et dénoncent l’effrayant fantôme de ces hommes-technocrates de la guerre – les assaillants – qui ont voulu priver l’homme russe de son humanité. Un petit film terrible raconte la fierté de la délivrance – une « reconstitution » un peu organisée par les cinéastes -, mais surtout, avec des images tremblées d’archives, montre des scènes vraies en fragments, et jusqu’à ces cadavres raidis du gel et de la famine devant lesquels on passe, comme si c’était le naturel de l’enfer glacé, parce qu’il faut lutter pour la survie individuelle et familiale, pour la patrie aussi. Tout est expliqué ?  Tout et presque, il faut aussi lire entre quelques lignes effacées ou lacunaires, notamment  sur les plans d’approvisionnement puis d’évacuation de la ville et leur réalisation dans le premier hiver. Et il faut imaginer ce qu’a pu être la « route de la vie » vers le lac Ladoga, qui a permis de sauver ceux qui restaient dans Leningrad. On réfléchit alors « mieux » à ce que signifie, dans l’ordre des comptabilités que les survivants et les historiens sont bien obligés d’exhumer au grand jour des victoires et de la vie qui recommence, la notion de « disparus ». Et puis on songe à l’autre enfer, plus à l’ouest – celui-là infernalement  planifié par l’ordre nazi, Moloch « alimenté par les routes et les voies ferrées de la mort », l’élimination raciale des sous-hommes par millions, le Crime des crimes, jamais vu dans l’Histoire. Et encore, parce que comme l’écrivait le poète, René Char, français en résistance contre l’occupant nazi, « la pyramide des martyrs obsède la terre », parce qu’il n’y a pas de bons et de mauvais martyrs, on ne saurait devant la mémoire héroïque de Leningrad oublier d’autres victimes fusillées et les autres centaines de milliers vouées aux camps de travail, ceux envoyés à l’est sibérien par le système de la terreur Stalinienne (tiens, le Mémorial de la Victoire fait comme s’il n’avait pas existé, Joseph Dougachvili, l’ancien séminariste devenu Petit Père de ses peuples et Génial Stratège…).

Tant de silence, le silence partout, comme il est aussi régnant dans le calme après-midi redevenu lumineux d’un « petit cimetière » de ce quartier ! On avait au programme du dernier jour cette bonbonnière incongrue de Tchesmé, mignonne église  hyper-baroque non loin du Mémorial, murs en alternance de rainurage vertical, on s’en pourlécherait de lalafriandise framboise et crème. Là ont lieu au-revoir du groupe (avant l’avion de retour, le lendemain matin), photographies, un rien d’émotion sous rires et plaisanteries, l’ultime folie de souvenirs-en-bazar-religieux qui saturent ce qu’on n’ose appeler un sanctuaire. Et donc, en arrière du gâteau XVIIIe, un terre-plein, et l’alignement des tombes, espacées, presque bucoliques, et là il y a des noms (combattants identifiés), de l’herbe entre les monuments bas de pierre grise– comme des berceaux laissés depuis 60 ans -, la vie qui semble pardonner, malgré tout. Personne-du-tourisme ne paraît avoir envie de franchir cette distance. Là on est presque bien, à l’échelle « ordinaire », humaine, de ceux qui ont quitté la vie, et la grande paix de l’Histoire malgré tout descend des hauts arbres ou des nuages maintenant légers qui jouent avec le bleu.

Quelques stations de métro plus loin, et parce qu’aussi la part voyageuse va se séparer d’une autre, déjà enracinée dans la mémoire et le désir d’un retour, on va dire adieu, - pardon : au revoir, à la Neva. Assis sur les marches de pierre , puis faisant quelques pas pour « attraper » le meilleur angle de lumière, on regarde interminablement la plaque étincelante du fleuve qui se fronce, les « jets d’orgue de l’eau» en avant de l’île Vassilievski, la douce procession des nuages en galets et flèches venus du couchant où se couchera si peu le soleil, le sillage des bateaux de promenades. En nous se creuse déjà le manque de Saint Pétersbourg à qui nous allons tourner le dos, encore une heure, encore dix minutes… Il y aura encore quelques nuits blanches, et nous ne serons plus là. C’est ça les voyages et l’amer savoir qu'avoue en tirer Baudelaire. C’est une plénitude, et aussitôt un vide. A nous de chercher à y comprendre quelque chose.