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Semaine du jeudi 13 juillet 2006 - n°2175
Quand la Russie s'éveille...
Après l'anarchie sociale, la fin du chaos économique ; après les années de crise, le retour de la croissance... Riche en pétrole et en gaz, la Russie profite à plein de la flambée de l'énergie. Des milliards de dollars coulent de ses pipelines : le pays n'a plus de dettes, les entreprises investissent et les revenus progressent enfin. Même les Russes y croient
Reportage à Ekaterinbourg,
aux portes de la Sibérie (Екатеринбург
- столица Урала)
C'est un quartier résidentiel entouré
de hauts murs en lisière de forêt, dans les faubourgs d'Ekaterinbourg.
Des « cottages », comme disent les Russes qui en raffolent... Un
gardien filtre l'entrée ; des caméras filment les allées
et venues. A moins d'un laissez-passer, on n'entre pas. Marina, l'élégante
commerciale du promoteur, vante son lotissement en vraie professionnelle : «Ici,
l'air est pur, vous échappez à la pollution de la ville. Et vous
avez toutes les facilités à portée de main : tennis, piscine,
plan d'eau avec plage aménagée... et l'école, à
deux pas.» Marina vend les parcelles de terrain nu 300 euros le mètre
carré. Comptez bien 100 000 euros en plus pour faire construire. Pas
à la portée du premier venu en Russie. Mais pas non plus au niveau
de ces fortunes extravagantes qui ont fleuri sur les décombres de l'ancien
régime. «Même si une de mes clientes y possède ici
une maison très sympathique de 2 000 mètres carrés, ce
sont plutôt des gens normaux, des banquiers, des cadres supérieurs,
qui habitent là, pas des oligarques», constate Marina. Le quartier
est prisé : un gigantesque Auchan et un Ikea doivent ouvrir en 2007 non
loin de là... Le rêve incarné de la nouvelle bourgeoisie
russe. Des lotissements tels que celui-ci poussent comme des bolets tout autour
de Moscou. A Ekaterinbourg, celui-ci est l'un des premiers programmes à
être sorti de terre, mais d'autres sont en projet. Et c'est tout un nouveau
mode de vie qui se met en place. Pour qui connaît l'habitat traditionnel
soviétique et ses sinistres champs d'HLM plantés au milieu de
nulle part, c'est même une véritable révolution.
On était venu à Ekaterinbourg il y a dix ans. A deux heures et
demie de vol de Moscou, cette grosse ville industrielle de l'Oural, où
fut assassiné le tsar Nicolas II, à la frontière de l'Europe
et de l'Asie, était alors l'incarnation du désespoir. Immeubles
décrépis, vieux tramways cahotants, usines qui vomissaient une
épaisse fumée jaune en plein centre-ville... Centrée sur
la métallurgie, les machines-outils et un complexe militaro-industriel
exsangue, la ville, interdite aux étrangers jusqu'en 1991, était
noire comme un film de Tarkovski. Le pays était à terre et Ekaterinbourg,
en plein chaos. L'inflation dépassait les 300% l'an, les usines ne versaient
plus de salaires, les ouvriers désoeuvrés étaient payés
en kilos de sucre ou en batteries de casseroles. Le rouble ne valait guère
plus que des billets de Monopoly, et les habitants s'étaient mis au troc,
comme tout le pays. Mafia, trafiquants de tout poil gangrenaient la moindre
activité économique.
Les jeunes ne rêvaient que d'une chose : partir. Dix ans plus tard, la
ville est méconnaissable. Hérissée de grues, couverte d'échafaudages,
elle brûle de fièvre immobilière. Habitat, bureaux, hôtels,
on construit à tout-va. «Pas de doute, en ce moment, c'est en Russie
qu'il faut être, constate Jacques Pelletier, qui dirige Bouygues Construction
en Russie. On est sorti de la période sauvage, la situation se normalise
sur tous les plans. Et l'argent coule à flots!» Poutine a beau
avoir une image désastreuse en Occident, les Russes, eux, ne se plaignent
pas : un vent d'euphorie souffle sur le pays ! Le chômage a disparu. Tous
les secteurs recrutent. Les salaires s'envolent. Comptez 600 euros pour un simple
chauffeur, 1 500 euros, minimum, pour une secrétaire expérimentée.
Un ingénieur de chantier ? 3 000 euros. Même le train de vie des
fonctionnaires, dont Poutine a considérablement augmenté les salaires,
s'est amélioré. Et le pouvoir d'achat progresse enfin ! Le crédit
à la consommation, qui a démarré il y a deux ans à
peine, est en plein essor. Tous les secteurs en profitent. Peugeot, Renault,
Toyota, les constructeurs automobiles investissent pour répondre aux
besoins de la jeune classe moyenne. Les usines russes se sont remises à
produire. Dans les rayons des hypers qui fleurissent aux quatre coins de la
ville, les produits russes, au packaging impeccable, réapparaissent à
tous les rayons. «Avant le krach de 1998 et l'effondrement du rouble,
70% des produits alimentaires étaient importés. Cette crise, qui
a rendu les importations hors de prix, a sauvé toute l'industrie agroalimentaire.
Les usines se sont remises à tourner. Et la proportion des importations
ne dépasse plus 40% », explique Eric Blondeau, directeur général
de la chaîne d'hypermarchés russe Mostart. D'après ce spécialiste
de la distribution, «20 ou 30 villes possèdent aujourd'hui une
vraie classe moyenne, avec des familles ayant, grosso modo, 650 euros par mois
à consacrer à la consommation». Avec un rythme soutenu de
6% à 7% de croissance depuis trois ans, la Russie est devenue, après
la Chine et l'Inde, l'une des économies les plus dynamiques du monde.
«On a longtemps eu le sentiment que Moscou vivait sur le dos des régions,
mais ce n'est plus le cas», constate Vadim Doubitchev, porte-parole du
gouverneur Rossel, l'homme fort de la région.
Derrière cette bonne santé, bien sûr, il y a la flambée
du pétrole. Avec un baril à plus de 70 dollars, la manne de l'or
noir, mais aussi celles du cuivre, de l'aluminium et de toutes les matières
premières ont dopé tous les indicateurs du pays. Les hydrocarbures
fournissent la moitié des recettes budgétaires. Le pays possède
aujourd'hui les quatrièmes réserves de change au monde. Le budget
est en excédent pour la sixième année consécutive.
Le rouble, qui avait dégringolé de 70% en 1998, est stable, et
même depuis un mois convertible. L'inflation ? Cantonnée aux alentours
de 10%, elle reste raisonnable. Mais le vrai tour de force du gouvernement Poutine,
c'est d'avoir relancé l'investissement. Pour la première fois
depuis des lustres, il progresse, d'environ 10% par an. C'est insuffisant à
l'aune des besoins du pays. Mais sans précédent dans un pays qui
avait fait de l'abus de biens sociaux et de l'évasion fiscale ses deux
sports nationaux. Premier investisseur étranger ? Chypre ! La plaque
tournante des sociétés offshore à capitaux russes... Jusqu'en
2000, on estime à 40 milliards d'euros les sommes qui s'étaient
évaporées dans ce type de paradis fiscal. Elles commencent à
revenir dans le pays.
Un virage a été pris au lendemain de l'élection présidentielle.
Sous le regard des caméras, Poutine a réuni les principaux oligarques
et leur a dit en substance : « Vous en avez bien profité. Maintenant
il va falloir se retrousser les manches, payer vos impôts et reconstruire
ce pays. Rapatriez vos capitaux. Respectez les nouvelles règles du jeu.
» Il leur a offert l'impunité. En échange, les groupes financent
de grands projets nationaux. «En obligeant les industriels à investir
dans des équipements lourds, avec un souci de rentabilité, la
Russie est en train d'inventer un modèle de développement particulier,une
sorte de capitalisme dirigé», explique l'architecte français
Jean Pistre, de l'agence Valode et Pistre, qui pilote des projets colossaux
dans la région d'Ekaterinbourg. Exemple : Akhademia. Demain, une ville
dans la ville. Pour l'instant, 1 200 hectares de terrain en friche, 9 millions
de mètres carrés à construire, un chantier de dix ans,
et 1 000 millions d'euros d'investissements ! « Imaginez Saint-Quentin
et Marne-la-Vallée réunis. Il n'y a plus qu'en Russie qu'on voit
des projets pareils », s'enthousiasme Jean Pistre. Qui finance ? Renova,
numéro deux mondial de l'aluminium. La ville leur a concédé
le terrain, à eux de l'aménager. Autre grand projet, en plein
centre-ville : Ekat City, le futur centre d'affaires d'Ekaterinbourg, 8 hectares
à aménager et 1 milliard de dollars d'investissements. Financier
? La compagnie minière UGMK. Première étape de ce projet
colossal, un hôtel Hyatt cinq étoiles, construit par Bouygues,
dont la ville veut faire le symbole de son renouveau.
Autrefois, ce conglomérat de 77 000 salariés était considéré
comme un groupe mafieux. Aujourd'hui, sa gestion est citée en exemple.
UGMK est le deuxième producteur de cuivre du monde. En trois ans, le
prix du cuivre a triplé à 7 000 euros la tonne. Chaque fois qu'elle
augmente de 800 euros, le groupe engrange 1,5 milliard supplémentaire
! «Aujourd'hui, nous réinvestissons la totalité de nos bénéfices»,
explique Vladimir Beloglazov, directeur général du groupe, en
faisant fièrement visiter des usines flambant neuves et totalement automatisées.
Sa société investit aussi 50 millions d'euros par an dans la sphère
sociale : logements sociaux, polyclinique, centre néonatal, complexe
sportif - littéralement époustouflant avec ses équipements
haut de gamme, ses saunas, ses salles de bilsalles de billard et ses pistes
de bowling. Bref : «Tout ce qui se construit dans cette ville, c'est nous
qui le finançons, explique Beloglazov. On s'arrange avec les autorités
: tel pourcentage dans le social, tel pourcentage d'impôts directs. »
Et puis il y a la religion, qui a soudain pris une place considérable.
Tandis que le pays s'engouffre frénétiquement dans le renouveau
spirituel, Andreï Khozitsyn, patron d'UGMK, a fait bâtir une église
à côté de chaque usine. «Beaucoup d'oligarques se
rachètent une image de marque et prennent en charge le secteur public.
Il y a un côté paternaliste qui renaît», explique le
consultant Jean-Louis Haguenauer. «Ce sont des intérêts bien
compris. Nous avons le pouvoir, ils ont l'argent. Travaillons en bonne intelligence»,
explique Vadim Doubitchev. Ce grand barbu placide ne s'énerve que lorsqu'on
évoque le cas de Mikhaïl Khodorkovski, le patron d'Ioukos, jeté
en prison, puis envoyé par Poutine, dans des conditions extrêmes,
en Sibérie. «Savez-vous qui est Khodorkovski? Un voleur et un criminel.
Poutine a bien fait de le traiter ainsi. Il a envoyé un signal à
tous les oligarques. Il leur a dit qu'ils pourraient gagner de l'argent, mais
qu'ils devraient dorénavant respecter les règles du jeu... Et
croyez-moi, ils ont compris. Avant, ils nous crachaient dessus. Aujourd'hui,
ils nous respectent. » C'est vrai, l'argent a commencé à
entrer dans les caisses publiques. Et les investissements ont décollé.
Oblige-t-il les entreprises à investir ? C'est un peu plus subtil. «Vous
savez, il y a mille manières de leur rendre la vie plus facile, ou au
contraire de leur chercher noise.» Tout un programme. Pas de doute : la
Russie de Poutine, ce n'est pas encore l'état de droit. Mais des règles
se mettent doucement en place. Il a décapité les douanes, mis
un coup de pied dans la fourmilière. Mais la corruption reste endémique.
L'économie grise est loin d'avoir disparu. Avec une espérance
de vie pour les hommes qui s'est effondrée à 57 ans, la situation
sanitaire et sociale n'est pas brillante et les conditions de vie des retraités
restent désastreuses. N'empêche. La Russie a repris confiance en
elle. Et plus personne ne songe à quitter le pays. «On est dans
une période de modernisation heureuse, dit Vadim Doubitchev. Poutine
est parti à la reconquête de l'esprit national. Il a su dire aux
Russes ce qu'ils voulaient entendre. Il leur a rendu leur fierté. »
Si même les Russes y croient...
Natacha Tatu
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Semaine du jeudi 13 juillet 2006 - n°2175
Vladimir Poutine parrain de toutes les Russies
« Son talent lui permet de manipuler
n'importe qui... »
Médias, pétrole, Parlement, justice... Comment
l'homme fort du Kremlin, qui est l'hôte du sommet du G8
(Группа восьми)
à Saint-Pétersbourg, a mis en coupe réglée, avec son clan, cette Russie qui
n'a jamais été aussi peu démocratique depuis la chute de l'URSS
De notre envoyé spécial à Moscou
Poutine prépare un gros coup. Tout l'indique. Il
n'a jamais été aussi nerveux, agressif. Et déterminé. » L'homme qui parle ainsi
connaît très bien le président russe. Il le voit presque tous les jours depuis
six ans. Il a même écrit un livre d'entretiens avec lui (1). Ce grand gaillard
blond s'appelle Andreï Kolesnikov. Il est le journaliste vedette du prestigieux
quotidien moscovite « Kommersant ». Au fil du temps, il a appris à décoder le
moindre geste, la moindre confidence de l'ancien colonel du KGB devenu maître
tout-puissant de la Russie. Et Kolesnikov en est sûr, « Poutine mijote quelque
chose, sûrement un stratagème pour assurer son propre avenir et celui de son
clan ». Pourquoi ? « Parce que son second mandat s'achève dans dix-huit mois
et que, d'après la Constitution, il n'a pas le droit de se représenter. » Quelle
sera cette manoeuvre ? La question obsède le Tout-Moscou.
Pour l'heure, Vladimir Poutine est au faîte de sa gloire, au zénith de sa puissance.
« VVP », comme on l'appelle en Russie, préside le club très sélect des leaders
des grandes démocraties développées, le G8. Lui, l'ancien gosse des rues, le
petit voyou de Saint-Pétersbourg, va accueillir les maîtres du monde dans sa
ville natale, briquée à neuf pour l'occasion. Un sacre international, une consécration
que personne n'aurait imaginée quand cet espion terne et froid a pris le pouvoir
le 1er janvier 2000. « Un tour de force d'autant plus remarquable que, selon
tous les indicateurs, la Russie de Poutine n'est toujours pas une économie avancée
et encore moins une démocratie », dit son ancien conseiller économique devenu
l'un de ses plus virulents opposants, Andreï Illarionov.
Poutine s'est imposé à la table des Grands avec
une facilité déconcertante. Chirac et Bush, si souvent en désaccord, ne tarissent
pas d'éloges à son endroit. « Il les a tous embobinés, dit la journaliste Elena
Trégubova, auteur d'un best-seller sur les coulisses du Kremlin. Comment ? Poutine
est un prodigieux caméléon. Il fait croire à tous ses interlocuteurs, aussi
différents soient-ils, qu'il est comme eux, un des leurs. C'est un miroir dans
lequel les autres se reflètent et se voient eux-mêmes. Parfois, il va jusqu'à
imiter les mimiques, les grimaces, les façons de parler. Ce talent, que Poutine
a évidemment développé au KGB, lui permet de manipuler n'importe qui. Tous les
leaders du G8 se font piéger par son charme professionnel. »
Mais ce savoir-faire d'espion n'explique pas tout. C'est d'abord à l'or noir
et au gaz que Poutine doit son triomphe - et la Russie son grand retour. Grâce
à la flambée du prix des hydrocarbures, le président russe n'a plus à mendier
auprès du FMI ou du Club de Paris. Il rembourse même les dettes de l'ex-URSS
par anticipation. Car, hier en banqueroute, l'Etat russe possède aujourd'hui
plus de devises que l'ensemble des pays de l'Union européenne réunis. Si bien
que VVP, toujours en deuil de l'Union soviétique, répète à l'envi qu'il est
désormais à la tête d'une « superpuissance... énergétique ».
Sur la scène internationale, on est de nouveau attentif à la voix de Moscou.
Et pas seulement à cause du gaz. Poutine profite de la vague antiaméricaine
qui déferle sur la planète, vague sur laquelle il surfe avec maestria.Comme
au bon vieux temps, il fait ami-ami avec tous les ennemis de Washington et traite
l'Amérique de « camarade loup ». Et le monde l'applaudit. Du coup, inexistante
sous Eltsine, « la diplomatie russe est redevenue un acteur majeur sur les dossiers
chauds du moment », dit Dimitri Peskov, porte-parole du Kremlin, en lissant
ses moustaches blondes d'un air satisfait.
Ce n'est pas tout. Poutine est extrêmement populaire dans son pays. 70% des
Russes lui font confiance. Et rien ne semble pouvoir affecter durablement cette
étrange dévotion : ni le fiasco du « Koursk », ni la tuerie du théâtre à Moscou,
ni la sale guerre en Tchétchénie, ni la corruption qui explose, ni l'inflation
qui galope, ni les critiques de l'Occident contre son régime autoritaire. Sur
ce président Teflon, rien n'accroche.
« Aussi incompréhensible que cela paraisse à l'Occident et à une bonne partie
de l'intelligentsia russe, les gens du peuple aiment Poutine, la classe moyenne
surtout, explique Alexandre Oslon, l'un des dévoués sondeurs officiels.Pourquoi
cette ferveur ? « Il leur ressemble et il leur a redonné un sentiment de fierté
nationale », assure-t-il. Oslon passe évidemment sous silence l'autre raison
de cette popularité indiscutable : la propagande officielle qui tourne à plein
régime pour Poutine.
Le président russe est omniprésent dans les médias d'Etat, les seuls qui comptent
vraiment aujourd'hui. « Nous devons toujours le présenter comme le bon tsar
qui essaie de régler les problèmes des petites gens, tandis que les méchants
bureaucrates roupillent ou s'engraissent, et que les hommes d'affaires magouillent
», raconte un journaliste de la première chaîne russe qui préfère garder l'anonymat.
Cette prise en main de l'audiovisuel est à la base de son pouvoir. « Poutine
est le premier «président télé». Sur son bureau, il n'y a pas de stylo, seulement
une télécommande, raconte Boris Nemtsov, ancien ministre de Boris Eltsine et
qui connaît VVP depuis longtemps. Il est obsédé par le petit écran. Parce que
ce sont les médias qui l'ont mis là où il est, du jour au lendemain. Il connaît
leur pouvoir mieux que personne. Aussi, dès qu'il est arrivé au Kremlin, il
n'a eu de cesse de contrôler les grandes chaînes et les principaux journaux,
et il y est arrivé, par la contrainte ou la menace. »
Poutine est un obsédé du contrôle. Il faut dire qu'il a une curieuse conception
de la démocratie. Selon lui, celle-ci doit être « dirigée ». Les partis, les
ONG, la justice, la presse... il veut avoir l'oeil sur toutes les institutions,
leur tenir la bride. Encadrer leurs activités par des lois jugées liberticides
par les défenseurs des droits de l'homme. Poutine tolère les voix discordantes,
les critiques. A condition qu'on ne les entende pas trop - seulement dans quelques
journaux et presque jamais à la télé. Et qu'on puisse, bien sûr, leur couper
le micro, juste avant les élections (voir encadré).
« J'ai souvent discuté de la démocratie avec Poutine et, c'est clair, il n'en
veut pas, dit Boris Nemtsov. Il n'en tolère que les apparences. C'est dans ses
gènes. De toute façon, comme tous les hommes du KGB, il pense qu'elle n'existe
nulle part sur la planète. Que tout, partout, n'est que manipulation. Alors
un peu plus, un peu moins... »
Donc au lieu d'une démocratie, Poutine a bâti une « verticale du pouvoir »,
comme il dit - beaucoup y voient plutôt une « bureaucratie autoritaire ». Tout
remonte au Kremlin, d'où VVP contrôle le pays avec une poignée de fidèles -
une vingtaine de comparses qu'il a rencontrés à Saint-Pétersbourg et au KGB
et qu'il a installés à tous les postes clés. Sémion Kordonski a côtoyé cette
« poutinocratie » de près. Jusqu'en septembre dernier, ce petit homme sec dirigeait
le département des experts au Kremlin. Il explique : « Tout se passe dans un
cercle très restreint, les fidèles de VVP, qui ne pensent qu'à s'enrichir. Ces
gens-là ne s'intéressent pas à ce qui se passe dans le pays. » Ce petit groupe,
ce clan des « poutiniens », a la haute main sur tous les joyaux de l'empire.
Dans la plus grande opacité, ils dirigent à la fois le pétrole et le gaz, l'industrie
de l'armement et les télécoms, les mines d'or et les grandes télés, la banque
centrale et le Parlement, l'armée et les services secrets, la police et les
régions... Tout. Une sorte de Politburo version XXIe siècle.
Prenez le plus proche collaborateur du président russe : Dimitri Medvedev (ancien
chef de l'administration présidentielle, promu vice-Premier ministre en novembre
dernier). Cet homme falot faisait déjà partie de l'équipe de Poutine au début
des années 1990, quand VVP était vice-maire de Saint-Pétersbourg. Aujourd'hui,
outre ses importantes fonctions au Kremlin, Medvedev préside le géant Gazprom,
une entreprise d'Etat, un empire de 350 000 personnes, qui détient 30% des réserves
mondiales de gaz et qui vient d'acheter deux grandes télés, des radios, des
journaux (y compris les fameuses « Izvestia ») et la première banque du pays.
Une pieuvre qui a dégagé, l'année dernière, plusieurs milliards de dollars de
bénéfices, placés on ne sait où. Gazprom ou la vache à lait du clan.
Prenez Igor Setchine. Il est aussi de la bande de Saint-Pétersbourg. Poutine
l'avait embauché comme secrétaire à la mairie, quand Setchine est revenu d'une
mission pour le KGB en Afrique. Aujourd'hui, cet ancien espion est l'un des
grands-ducs de la nouvelle nomenklatura : il est à la fois numéro deux de l'administration
présidentielle et PDG de Rosneft, une grande compagnie pétrolière.
Drôle de particulier, ce Setchine. C'est lui qui, du Kremlin, a orchestré le
démantèlement du géant du pétrole Ioukos - toujours au profit du clan. La méthode
employée dit tout des moeurs de la « poutinocratie ». D'abord, pour faciliter
les choses, la fille de Setchine a épousé le fils du puissant procureur général
de Russie, Vladimir Oustinov. Ensuite, beau-papa Oustinov a organisé un procès
stalinien contre Ioukos, a saisi les biens de la firme et a envoyé son propriétaire,
le jeune milliardaire Khodorkovski, dans une prison en Sibérie. Enfin, les avoirs
saisis, de gigantesques champs pétrolifères ont été vendus pour une bouchée
de caviar à la propre entreprise de Setchine, Rosneft. Et le tour était joué,
ou plutôt le « casse du siècle », selon l'ancien conseiller de Poutine, Illarionov.
En remerciement, beau-papa Oustinov vient d'être promu, en juin, ministre de
la Justice.
D'autres exemples ? Prenez Alexeï Koudrine, un ancien de la mairie de Saint-Pétersbourg,
lui aussi, et l'un des préférés de Poutine. Il est aujourd'hui à la fois ministre
des Finances et président de l'entreprise qui exploite toutes les mines de diamants
de Russie, et bientôt de nickel et de palladium. Accessoirement, il est aussi
patron de la deuxième banque du pays. Prenez également le numéro trois de l'administration
présidentielle, Viktor Ivanov, un autre copain du KGB, celui-là. Sa part du
gâteau ? La compagnie aérienne Aeroflot et le géant de l'armement Almaz, qui
fabrique des défenses antiaériennes (pour l'Iran, par exemple).
Prenez encore Sergueï Prikhodko, ex-KGB lui aussi, et conseiller diplomatique
de Poutine. Sa tirelire : TVEL, l'entreprise qui a le monopole de la production
et de la vente du combustible nucléaire (notamment à l'Iran...). Prenez enfin
Igor Chouvalov, le sherpa de Poutine, l'homme qui organise le G8. A ses heures
perdues, il s'occupe de la plus grande compagnie russe de transport, Sovkomflot.
Et la liste n'est pas close. Le « Financial Times » a découvert, sidéré, vingt-six
cas semblables, si l'on en croit son édition du 20 juin. Bref, « la Russie est
dirigée par une sorte de Coupole mafieuse qui pille un pays grand comme un continent
et peuplé de 140 millions d'habitants - une Coupole dont le parrain incontesté
est Poutine », résume à sa manière le politologue Stanislav Belkovski, qui vient
de publier à Moscou un livre à scandale intitulé « les Affaires de Poutine ».
Seulement voilà : dans un an et demi, VVP devra quitter le Kremlin. Et le clan
des poutiniens avec lui. Mais lâche-t-on la partie quand on a une telle main
? Lâche-t-on la police, la justice, les banques, les télés, au risque de tout
perdre et de finir en Sibérie comme Khodorkovski, voire une balle dans la tête
? Niet. Alors il faut trouver un tour de passe-passe pour rester au pouvoir.
Mais lequel ?
Poutine a l'embarras du choix. Il pourrait faire voter une nouvelle Constitution
qui l'autoriserait à briguer un troisième mandat. Au Parlement, son parti, Russie
unie, dispose - comme par hasard - de la majorité des deux tiers nécessaires
à une telle réforme. Mais, en dépit de la pression de ses amis, Poutine jure
qu'il n'en veut pas. Il affirme vouloir assurer la stabilité du pays. Il dit
peut-être vrai. Mais les mauvaises langues prétendent que VVP redoute de subir
le même sort que le président biélorusse Loukachenko. En effet, les Occidentaux
viennent de geler les avoirs personnels du sinistre pantin de Minsk, qui, après
avoir fait changer la Constitution, s'est fait réélire pour un troisième mandat
dans des conditions très suspectes. Bush, Chirac et Blair oseraient-ils faire
de même avec Poutine ? Probablement pas. Mais leurs successeurs, qui sait ?
Quoi qu'il en soit, la menace plane : « Les services de renseignement américains
et européens ont déjà accumulé beaucoup d'informations croustillantes sur les
finances du président russe », explique Marie Mendras, spécialiste de la Russie
au Centre d'Etudes et de Recherches internationales (Ceri).
Poutine pourrait aussi devenir, comme par magie, président d'un nouveau pays.
Absurde ? Pas du tout. Moscou vient d'annoncer que le projet de fusion entre
la Russie et la Biélorussie sera bientôt prêt. Un référendum dans les deux pays
devrait même avoir lieu dès l'automne. VVP pourrait donc, dans la foulée, se
faire élire président de la nouvelle entité. Est-ce là le « gros coup » évoqué
par le journaliste de « Kommersant », Andreï Kolesnikov ? Peut-être.
Lui croit plutôt à un troisième scénario : « A mon avis, Poutine cherche à redevenir
président en 2012, pour le rester jusqu'en 2020. La Constitution le lui permet.
Elle n'interdit que trois mandats consécutifs. » En attendant, VVP pourrait
prendre la direction de son parti, Russie unie, qui rêve de jouer le rôle dirigeant
du PC d'antan. A sa tête, Poutine continuerait de tenir les manettes en coulisse.
Mais il y a un hic : cette combine n'est possible que si Poutine trouve un dauphin
docile, un héritier qui ne sera pas tenté de prendre racine au Kremlin. Or dénicher
cette perle rare, voilà ce qui tourmente VVP ces derniers mois. Il hésite, tergiverse.
En novembre, il a désigné quasi officiellement ses deux successeurs préférés.
Puis il s'est rétracté et a fait comprendre au mois de juin que son choix se
porterait probablement sur un troisième larron. Qui ? La rumeur parle d'un ancien
du KGB - encore un : Vladimir Yakounine, patron des chemins de fer russes et
surtout ami intime de Poutine (leurs datchas à Saint-Pétersbourg sont voisines).
Et puis il y a un autre hic : le dauphin choisi doit être élu. Bien sûr la campagne
électorale de 2008 sera « dirigée » dans ce sens, comme d'habitude. Mais une
partie de l'opposition a décidé de déjouer la manoeuvre, et d'imposer un autre
successeur à Poutine - par la rue, si nécessaire. Elle rêve de révolution orange
à l'ukrainienne. Elle a déjà son Iouchtchenko : Mikhaïl Kassianov, ancien Premier
ministre de VVP. Il ne lui reste plus qu'à trouver la foule qui le portera au
pouvoir. « Il suffira d'une étincelle, la chute du prix du pétrole, un emballement
de l'inflation ou un nouveau Beslan », assure Piotr, un « militant » orange.
Terrorisé par une telle perspective, le Kremlin a déjà fait savoir qu'il s'opposerait
par tous les moyens à une révolution, même pacifique (voir encadré). Il vient
d'ailleurs de faire adopter des lois pour interdire tout appel à la désobéissance
civile. Et à Moscou on s'interroge déjà : Poutine fera-t-il tirer dans la foule,
si nécessaire ?
(1) « First Person », Editions PublicAffairs, 2000.
Vincent Jauvert
Les dauphins
Vladimir Yakounine, 58 ans, ministre des Transports, président des chemins de
fer et ami le plus proche de Poutine. Il est lui aussi ancien du KGB, pour lequel
il a travaillé à New York.
Sergueï Ivanov, 53 ans, ministre de la Défense. Cet ancien espion est le « double » de Poutine, qu'il a connu en 1976 à Saint-Pétersbourg au KGB. Il a été le plus jeune général des services secrets.
Dimitri Medvedev, 41 ans, vice-Premier ministre
et président de Gazprom. Cet ancien juriste a travaillé avec Poutine à la mairie
de Saint-Pétersbourg dans les années 1990. Il est le fidèle.