La Russie, grand méchant loup
“Force d’occupation”, “empire colonial”, “régime de terreur” : dans les manuels scolaires des pays de l’ancien bloc soviétique, la Russie est désormais présentée sous son plus mauvais jour. Ce qui n’est pas toujours bien accepté à Moscou.
Dans de nombreux pays de la Communauté d’Etats
indépendants [la CEI rassemble toutes les anciennes Républiques
soviétiques sauf les Etats baltes], la dernière rentrée
scolaire a été riche en surprises pour les élèves
et leurs parents. C’est l’enseignement de l’histoire qui a
fait l’objet de changements radicaux – avec, surtout, la réévaluation
du rôle de la Russie. On apprend aux jeunes habitants d’Ukraine,
de Géorgie, de Moldavie que la Russie voisine ne leur a, pendant de longues
années, apporté que du malheur et continue d’être
leur principal ennemi. Cette conception de l’histoire est depuis longtemps
à l’œuvre dans les Etats baltes.
Pendant ce temps, en Russie aussi on réécrit les manuels scolaires
: le pluralisme des jugements qui régnait ces dernières années
ne convient plus aux instances éducatives d’aujourd’hui.
UKRAINE
Seuls les vainqueurs écrivent l’histoire. Encore une fois, les
événements en Ukraine [la “révolution orange”
de l’hiver 2004-2005] confirment cette vérité première.
Depuis la dernière rentrée scolaire, les élèves
ukrainiens apprennent une tout autre histoire, dans laquelle la Russie n’a
pas le plus beau rôle. “L’intégration de la presqu’île
de Crimée au territoire de l’Ukraine [en 1954, Nikita Khrouchtchev
a ‘offert’ à l’Ukraine ce territoire baigné
par la mer Noire] eut pour but de faire porter à Kiev le fardeau moral
de la déportation de la population tatare locale [vers la Sibérie,
en 1944, par Staline], et la lourde tâche de restaurer la vie économique
et culturelle dans la péninsule”, peut-on lire dans un manuel d’histoire
à l’attention des élèves de cours moyen, recommandé
par le ministère de l’Education.
Dans ce même manuel, on apprend que la famine qui a frappé l’Ukraine
en 1932-1933 a été orchestrée par Moscou dans le but unique
d’“étouffer les velléités d’indépendance
des Ukrainiens”. En revanche, on ne trouve pas un mot sur le fait que
la famine a aussi touché la Volga ou le Caucase. Les historiens ukrainiens
l’admettent pourtant volontiers et supposent d’ailleurs que, dans
ces régions, c’étaient les mêmes buts qui étaient
poursuivis. Cependant, certaines affirmations des auteurs du livre mettent clairement
ces historiens dans l’embarras. Notamment celle selon laquelle l’Armée
insurrectionnelle ukrainienne a, en 1943, sous le commandement de Stepan Bandera,
“libéré du joug allemand la plupart des villes d’Ukraine”
[selon la vision russe de l’histoire ukrainienne, l’armée
de Bandera était une formation pronazie qui s’est opposée
au retour de l’Armée rouge]. Mais le chapitre sur la “révolution
orange”est encore plus intéressant. Les fonctionnaires du ministère
de l’Education estiment que, “enfin, nous pouvons nous approprier
notre histoire”. Cependant, ils affirment aussi que “ce n’est
pas à travers les livres que l’on fait de la politique”,
ce qui ne manque pas de susciter une vive polémique avec les politologues.
Ceux-ci citent par exemple la phrase suivante : “La victoire de Iouchtchenko
est une victoire de l’ensemble du peuple ukrainien, qui aspire au bonheur
et à la prospérité.” Cette interprétation
n’étonne pas uniquement l’opposition actuelle ; elle surprend
aussi de nombreux Ukrainiens qui ont voté pour le nouveau pouvoir.
GÉORGIE
Histoire de la Géorgie (un manuel destiné aux classes de première
et de terminale) présente la Russie comme un empire qui a toujours mené
une politique de conquête vis-à-vis de son voisin. Quelle que soit
la période de l’histoire considérée, le jugement
porté sur les agissements de la Russie ne varie guère. Un livre
scolaire édité en 2003 en tire une conclusion simple : “La
Russie, comme tout pays conquérant, n’avait pas envie d’une
Géorgie unie et forte.” On y raconte comment, au cours des XVIIIe
et XIXe siècles, la Russie soumettait des principautés et des
royaumes entiers, y instaurant un régime d’occupation. Les auteurs
évoquent la politique coloniale russe, qui a fait perdre à la
Géorgie sa souveraineté. Les membres de la maison royale Bagration
ont été persécutés, l’Eglise autocéphale
orthodoxe de Géorgie liquidée, et une politique d’expansion
démographique et sociale a été menée. D’autres
nations ont été déplacées de force sur le territoire
géorgien. “Les représentants de la politique coloniale russe
savaient parfaitement qu’ils pourraient s’appuyer sur les habitants
d’origine étrangère de la Géorgie”, écrivent
les auteurs du manuel.
Les agissements de la Russie au cours de l’histoire récente sont
interprétés de la même façon. Le manuel de cours
préparatoire cite l’Acte d’indépendance de la Géorgie,
proclamée le 9 avril 1991. Il est dit dans ce texte que, “en février-mars
1921, la Russie soviétique a violé l’accord de paix russo-géorgien
du 7 mai 1920 et, par voie d’agression armée, a occupé l’Etat
géorgien qu’elle avait elle-même reconnu, puis l’a
annexé”. Dans cet Acte, il est aussi dit que “la parenthèse
soviétique de la Géorgie a été marquée par
une terreur sanglante et des répressions [...]. Aujourd’hui encore,
la guerre latente avec la Géorgie se poursuit. Elle a pour objectif de
stopper son élan vers la liberté et la démocratie.”
moldavie
En Moldavie, ce n’est pas l’histoire du pays que l’on apprend
mais celle des Roumains. Il est impossible à une personne normalement
constituée de lire les manuels scolaires roumains sans une dose massive
de calmants. On y trouve des postulats du style : la Roumanie est le pays le
plus remarquable du monde et de toutes les époques ; il n’existe
aucune nation meilleure que celle des Roumains. La Russie, en revanche, a de
tous temps été un monstre, un pays de salauds et d’occupants.
Par conséquent, tout est interprété conformément
à cette vérité historique. Etant donné qu’il
n’existe pas de mauvais Roumains, même le maréchal Antonescu,
qu’Hitler avait remercié personnellement pour sa participation
à la “solution finale”, apparaît comme un grand libéral
et un grand démocrate. Ces livres dissèquent la Seconde Guerre
mondiale de la même façon. Prenons, par exemple, le manuel Histoire
des Roumains – Histoire contemporaine, de G. Palade et I. Charov. Pourquoi
la Roumanie s’est-elle rangée derrière Hitler ? La réponse
est simple. “Coincée entre deux empires et privée de soutien
occidental, la Roumanie est devenue une cible potentielle, aussi bien de la
part de l’URSS que de celle de pays voisins. L’intégrité
territoriale du pays s’en est trouvée menacée.”
Quant à la question actuelle de la Trans-dniestrie [territoire prorusse
de Moldavie qui a proclamé son indépendance], on peut lire dans
le même manuel que “les Moldaves de Trans-dniestrie ne connaissent
aucun problème social, mis à part l’oppression des Russes”.
ÉTATS
BALTES
Depuis 1991, date à laquelle la Lettonie a recouvré son indépendance,
de nombreux manuels d’histoire ont été publiés. Naturellement,
le thème des relations avec la Russie ne pouvait pas ne pas y figurer.
Aujourd’hui, le programme adopté par le ministère de l’Education
et de la Science ne prévoit l’étude de la Russie que dans
le contexte de l’histoire mondiale. Selon l’historien letton Oleg
Pouliak, les notions d’histoire de la Russie sont présentées
de façon “très fragmentaire”. Un fait étonnant
quand on sait la trace laissée par les Russes en Lettonie. “Bien
sûr, les écoliers apprennent les événements les plus
marquants liés à la Russie, comme la Grande Guerre du Nord [qui
opposa Russes et Suédois entre 1700 et 1721], mais pas dans les détails.”
Concernant l’histoire du XXe siècle, d’après Oleg
Pouliak, l’accent est mis non sur les accords de Munich, mais sur le pacte
Molotov-Ribbentrop [pacte de non-agression germano-soviétique, signé
en août 1939]. Par ailleurs, en dehors des manuels d’histoire, un
livre intitulé Histoire de la Lettonie – XXe siècle, est
paru dans la République balte. Bien qu’il soit destiné à
“un large lectorat” et qu’il ne soit pas obligatoire dans
les écoles, il est utilisé par de nombreux élèves,
notamment dans les établissements enseignant en langue lettone. L’ouvrage
a aussitôt acquis une réputation scandaleuse du fait de son contenu,
pour le moins ambigu. Ainsi, la période entre 1940 et 1991 n’est
pas qualifiée autrement que d’“occupation”, tandis
que les légionnaires SS [lettons] sont présentés comme
des “combattants pour la liberté de leur pays”.
En Estonie, on peut lire au sujet des événements de 1939-1940
dans le manuel d’histoire pour les classes élémentaires
: “Le 17 juin 1940, plus de 100 000 soldats de l’Armée rouge
entrèrent en Estonie. Le peuple les regarda défiler dans un profond
silence. Beaucoup avaient les larmes aux yeux [...]. Aujourd’hui, plus
aucun doute ne subsiste : notre pays a été occupé par une
armée étrangère.” Les élèves de cours
moyen doivent obligatoirement connaître le pacte germano-soviétique,
ainsi que l’accord imposé sur les bases militaires soviétiques,
l’incorporation forcée de l’Estonie dans l’URSS et,
évidemment, le fait que “dès l’arrivée des
troupes soviétiques en Estonie débuta la terreur politique”.
Les manuels décrivent les huit siècles de relations entre l’Estonie
et la Russie, et entre Estoniens et Russes, comme une période de guerres
et d’invasions ininterrompues au cours de laquelle la petite Estonie s’est
toujours trouvée du côté des victimes. De fait, après
le passage en revue de toutes les villes brûlées, des paysans massacrés,
des foyers pillés, dans la conscience de l’élève
s’imprime l’idée d’un conflit de civilisations millénaire
et la conviction que les racines géopolitiques et culturelles de ce conflit
n’ont jamais disparu.
POLOGNE
“Les troupes polonaises ont pris Berlin !” Cela, on le savait depuis
l’époque soviétique. [En mai 1945, une division polonaise
intégrée à l’Armée rouge a participé
aux combats pour la prise de Berlin.] Alors, on prenait cela pour de l’humour
polonais, une plaisanterie “du baraquement le plus joyeux du camp socialiste”.
Mais, au cours des seize années écoulées depuis le début
des transformations sociopolitiques en Pologne, cet humour a pris un tour très
sérieux. Et toute l’histoire de la Pologne a été
réécrite, depuis l’union avec la grande principauté
de Lituanie qui forma la confédération de la Rzeczpospolita [République]
en 1596.
Il est curieux et surprenant de voir de quelle manière les historiens
polonais, après 1989, se sont mis à interpréter la guerre
et l’après-guerre. Il apparaît ainsi que le tournant de la
Seconde Guerre mondiale n’a été possible que grâce
à la participation du contingent des troupes polonaises sur le front
occidental. Le front de l’Est fut secondaire. Et toute la période
d’après guerre est présentée comme une époque
noire et terrible : celle de l’occupation soviétique. L’occupation
hitlérienne est aussi interprétée comme une époque
difficile, mais pas désespérée, sans aucune commune mesure
avec la perfidie de l’occupation soviétique. Pas un mot sur le
fait que, selon les projets hitlériens, si la Pologne n’avait pas
été libérée par l’Armée rouge, près
de 85 % de la population de ce pays fier et souverain auraient tout simplement
dû périr. Une seule maxime résonne aujourd’hui dans
les jeunes esprits de la génération polonaise montante : la Russie
est l’ennemi. Et l’embarras des hommes politiques, provoqué
par les résultats du dernier sondage montrant que plus de 50 % des Polonais
considèrent la Russie comme un ennemi, n’est rien de plus qu’une
feinte.
RUSSIE
Pendant ce temps, les écoles russes procèdent elles aussi à
une énième révision. L’été dernier,
lors d’une rencontre avec les doyens des facultés d’histoire,
le ministre de l’Education, Andreï Foursenko, s’est dit mécontent
de l’enseignement de l’histoire et du fait que certaines périodes
et certains faits ne soient pas enseignés. “Aujourd’hui,
l’enseignement de l’histoire est pris dans un cercle vicieux : il
provoque un rejet chez les élèves, à qui l’on apprend
dix fois la même chose, sans rien apporter de nouveau.”
Mais cela était prévisible de longue date. Depuis quelques années
déjà, les cercles académiques répètent que
l’apprentissage de l’histoire se porte mal. D’abord, il existe
beaucoup trop de manuels – parmi lesquels, c’est bien connu, la
quantité l’emporte sur la qualité. Ensuite, du temps du
ministre précédent déjà, un “nettoyage”
avait éliminé tous les manuels suspectés de manquer de
patriotisme. Cette année, un énorme scandale a éclaté
dans les milieux enseignants lorsque le ministère de l’Education
a retiré son agrément au livre d’Igor Doloutski Histoire
nationale du XXe siècle, destiné aux premières et aux terminales.
En dix ans, il en avait été tiré plus d’un demi-million
d’exemplaires. Brusquement, un haut fonctionnaire du ministère
a attiré l’attention sur deux commentaires qui figuraient dans
la deuxième édition : celui de l’écrivain Iouri Bourtine
qualifiant la construction de la Russie de “dictature autoritaire”
et celui de Grigori Iavlinski, le chef du parti [démocratique] Iabloko,
selon lequel, “en 2001, un Etat policier s’est constitué
en Russie”. L’auteur du manuel demandait aux écoliers de
s’appuyer sur des faits pour contredire ou confirmer ce point de vue.
En vain Doloutski a-t-il renvoyé avec intrépidité à
Trotski, qui appelait à ne pas confondre l’amour pour la patrie
avec l’amour pour le secrétaire du Parti, ainsi qu’à
Tchaadaev [penseur de la seconde moitié du XIXe siècle], qui s’avouait
incapable d’aimer une patrie aux yeux bandés et à la bouche
bâillonnée, et considérait de son devoir de lui dire les
vérités les plus amères. Vaines furent aussi les tentatives
de ses éminents collègues de prendre la défense du livre.
L’“affaire Doloutski” a provoqué un tel remue-ménage
dans les milieux enseignants et scientifiques que Vladimir Poutine a été
contraint de donner sa position : “A une certaine époque, les historiens
insistaient sur les aspects négatifs de notre histoire, car leur mission
était de détruire le système précédent. Maintenant,
nous avons une autre tâche, une tâche créatrice. Il est indispensable
de se débarrasser de l’écume qui s’est accumulée
pendant toutes ces années. Les faits historiques doivent être exposés
dans les manuels, ils doivent permettre de cultiver chez les jeunes le sentiment
de fierté pour leur histoire et pour leur pays.”
Mikhaïl
Pozdniaev - Novyé Izvestia
http://www.courrierinternational.com/article.asp?prec=0&suiv=6767&page=2&obj_id=59788&provenance=zop.archives