Site philosophique de l'Académie de Lyon

ANTIQUITE

De la Grèce hellénistique à Rome

 

 

 

LES STOÏCIENS (le portique)

 

Le stoïcisme ancien

 

Zénon, Musée de Naples.

ZÉNON de Kition (~335 - ~262) Fondateur de l'école Stoïcienne ou du portique. Originaire de Kition (Citium), colonie phénicienne de l'île de Chypre. C'est en 312 qu'il arrive à Athènes, peut-être à la suite d'un naufrage dans lequel aurait sombré son navire chargé d'une cargaison de pourpre. Dès son arrivée il fréquenta les philosophes, l'oracle ayant répondu à sa question ("Que faut-il faut faire pour bien vivre ?"), "devenir couleur de mort", il devint disciple de Cratès le Cynique qu'il faillit quitter pour un pot de lentilles mais avec lequel il resta longtemps, puis il suivit les dialecticiens Stilpon et Diodore Cronos, avant de s'intégrer à l'Académie que dirigeait alors Polémon. Lorsqu'il fonda sa propre école, il dispensa son enseignement au Portique orné de fresques peintes par Polygnote, voulant purifier ce lieu de massacres (les Trente y avait massacré 1400 citoyens). Des personnes venaient l'écouter : ils furent appelés les stoïciens (de stoé, portique, peinture) ou Zénoniens. Très sociable, Zénon fut aimé des athéniens qui lui remirent les clefs de la ville, qui l'honorèrent d'une couronne d'or et d'une statue de bronze. Il prônait la maîtrise des passions et une certaine conception harmonique de la nature. Le catalogue de son oeuvre donné par Diogène Laërce comporte un grand nombre d'oeuvres, dont seuls quelques fragments nous sont parvenus.

 

CLÉANTHE (310-230) Originaire d'Assos en Mysie. D'abord pugiliste, c'était un colosse, on le surnommait "le second Héraklès". Il vint à Athènes n 281 et suivit Zénon. A la mort de Zénon, il dirigea l'école du Portique. On le surnommait aussi le "porteur d'eau" parce que très pauvre, il philosophait le jour et arrosait la nuit les jardins des maraîchers pour assurer sa subsistance, nous dit Diogène Laërce ; mais, peut-être faut-il voir là une ironie envers celui qui disciple respectueux se contentait de répéter les leçons de son maître.

 

 

Chrysippe, British Museum. Autre image

CHRYSIPPE (281 ?, 277 ? -200) Originaire de Soli en Cilisie (Asie mineure), Crysippe s'illustra, d'abord, dans les courses de chars, avant de suivre Zénon et Cléanthe. Il fut sans doute le plus brillant et le plus dialecticien des stoïciens. Refusant les dogmes, ses discussions avec Cléanthe étaient orageuses. Travailleur acharné, il écrivit, d'après Diogène Laërce, plus de sept cent cinq livres.

 

 

Les stoïciens élurent ensuite comme scholarque, DIOGENE de Tarse, dont nous ne savons rien, DIOGENE de Séleucie, dit aussi de Babylone (vers 240 - vers 150), ANTIPATER de Tarse (vers 190 - 129), PANETIUS de Lindos, près de Rhodes (vers 180-110), POSIDONIUS d'Apamée (135-51)... Panétius et Posidonius introduisirent le stoïcisme à Rome.

 

Forum romain

Le moyen stoïcisme et le stoïcisme impérial

 

Ciceron (Autres images)

CICERON en lat. Marcus Tullius Cicero (Arpinum 106, en pays volsque - Formies 43). Homme d'Etat, orateur, théoricien de l'éloquence, philosophe, Cicéron est issu d'une famille, fort honorable, appartenant à l'ordre équestre. Le jeune Marcus entre à Rome dans la familiarité des orateurs Antoine et L. Crassus, des Scaevola, les jurisconsultes et suit les conférences d'art oratoire de Molon de Rhodes, de passage en Italie ; il étudie ensuite avec le néopythagoricien Diodote. En 81, il débute au barreau et plaide contre le tout-puissant Chrysogonus. Procès gagné, il s'embarque pour la Grèce. À Athènes, il partage son temps entre les leçons du chef de l'Académie, Antiochos d'Ascalon, et celles de Zénon. En 78, il se rend à Rhodes, où il retrouve Molon et où il écoute Posidonios d'Apamée. En 77, il épouse Terentia, d'une famille noble, et aborde la carrière des honneurs. Il est élu questeur en 76, et exerce cette magistrature en Sicile. En 71, lors du pro-cès en concussion du propréteur de Sicile, Verrès, Cicéron prit la défense des Siciliens contre Verrès gagna le procès, s'attirant la reconnaissance du parti populaire. Préteur urbain en 66, Cicéron soutint la loi Manilia, qui confiait à Pompée la conduite de la guerre contre Mithridate. Déjà à Rome pèse la double menace d'un coup d'Etat, militaire et de la subversion révolutionnaire. Cicéron apparaît aux conser-vateurs modérés et à l'opinion italienne "populaires", comme le seul homme capable de sauver la légalité. Il est triomphalement élu consul pour 63, mais se heurte à l'inimitié de la noblesse et aux manœuvres de César. Avec habileté, il combat sur les deux fronts pour éviter la guerre civile. Le succès de cette politique fait de Cicéron le sauveur de Rome. Dès 61, les populaires avec Clodius et César, les aristocrates conservateurs avec Caton et Pompée attaquent la politique de Cicéron. Pompée, César et Crassus s'entendent en sous-main pour se partager le pouvoir : le gage de ce marché sera l'exil de Cicéron. Abandonné par les chefs de parti Cicéron s'enfuit à Brindes et en Grèce. En 57, devant l'indignation de l'Italie, Pompée fait voter une loi de rappel : c'est le retour triomphal "sur les épaules de l'Italie". Cependant Cicéron ne retrouve pas son influence de jadis. En 51, il est proconsul en Cilicie, où il mène une campagne victorieuse contre les Parthes. A son retour, Cicéron tente de s'opposer aux menaces de la guerre civile menace, et en janvier 49, malgré ses sympathies, il choisit la légitimité et suit Pompée. Après la défaite de Pharsale (29 juin 48), il regagne l'Italie. Il se consacre de plus en plus à la philosophie. Après l'assassinat de César aux ides de mars 44, il apparaît comme le plus prestigieux des hommes politiques républicains. Il retrouve son prestige et tente d'imposer le retour au régime sénatorial (les Philippiques, discours contre Antoine). Mais Antoine finit par s'entendre, contre Cicéron, avec Caius Octavius et lorsque Antoine, Octave et Lépide, par un coup d'Etat, se font confier un "triumvirat constituant", Cicéron figure au premier rang des proscrits ; rejoint à Formies par les tueurs dépêchés à sa poursuite, il est exécuté le 7 décembre 43.

Cicéron n'avait pas d'autres moyens d'action et d'influence que son éloquence. En ce sens ses traités de rhétorique sont immédiatement des traités politiques : Brutus en 46-45 : histoire de l'éloquence à Rome ; De oratore (55) dialogues à la manière d'Aristote qu'il reprend dans son Orator en insistant particulièrement sur les problèmes esthétiques ; Partitiones oratoriae : manuel d'une structure très originale, pour son fils ; De optimo genere oratorum : sur la primauté du style démosthénien ; les Topiques : sur la dialectique de l'orateur.

Ciceron fut le premier homme d'Etat à tenter de concilier les exigences de la pratique politique et les résultats de la spéculation philosophique. Sans doute les Grecs, et surtout Platon et Aristote, avaient-ils déjà fondé la philosophie politique. Mais le premier le faisait en métaphysicien et en moraliste, sans véritable responsabilité d'homme d'Etat ; et le second, en savant cherchant à cataloguer les diverses formes de Constitutions. Cicéron, au contraire, dans ses principales œuvres de philosophie politique le De republica (54-51), le De legibus (5 1), le De officiis (44) ne perd jamais de vue ni son expérience concrète d'homme d'Etat, ni son dessein philosophique.

Il y a dans la pensée de Cicéron un double mouvement qui d'une part, répond à tout instant aux exigences de l'action, de l'événement et, d'autre part, à celles de la sagesse, de la raison. L'Hortensius, dont il ne reste que quelques fragments, est une exhortation à la phi1osophie.

 

"La droite raison est effectivement la loi vraie, elle est conforme à la nature, répandue chez tous les êtres raisonnables, ferme, éternelle; elle nous appelle à notre devoir par son impératif, et par son interdit elle nous détourne de la faute ; elle n'ordonne ni n'interdit rien en vain aux gens honnêtes et elle n'ébranle pas par ses impératifs ou ses interdits les gens malhonnêtes. Cette loi ne tolère aucun amendement; il n'est pas permis de l'abroger en quoi que ce soit et il n'est pas possible de l'abroger en sa totalité : nous ne pouvons pas, ni en recourant au Sénat, ni en recourant au peuple, nous dispenser de cette loi; il n'est besoin de chercher personne pour l'expliquer ou pour l'interpréter : elle ne sera ni telle à Rome, ni telle autre à Athènes ; telle aujourd'hui, telle autre demain; mais une loi unique, éternelle et immuable contraindra tous les peuples en tout temps ; il y aura un Dieu commun, pour ainsi dire instituteur et empereur de tous. Ce Dieu est l'inventeur de cette loi, son législateur, son exécutif ; celui qui ne la respectera pas se fuira lui-même pour avoir méprisé la nature de l'homme, et de ce fait même il s'exposera aux plus grands châtiments, même s'il parvient à échapper aux autres supplices."

Cicéron, La République, III, Stoïcorum Veterum Fragmenta. 111, 325, trad. J.-P. Dumont.

 

Sénèque (Autres images)

 

SÉNÈQUE (-4 à +65) En latin Lucius Annaeus Senaca. Né à Cordoue, Sénèque vint, encore assez jeune à Rome, avec sa tante qui l'introduisit dans des cercles influents et lui donna une éducation soignée. Il commença très tôt à s'intéresser à la philosophie et, malgré l'opposition de son père, il s'attacha à l'école plus ou moins stoïcienne de Sextius dont il adopta le mode de vie ascétique, ainsi qu'au stoïcien Attalus de Pergame. Après un séjour de cinq ans en Egypte avec son oncle (Vitrasius Pollio fut préfet d'Egypte pendant 16 ans) et sa tante, il obtint peu après son retour (31-32) une charge de questeur. L'empereur Claude l'exila en Corse (41) sous le prétexte, que selon les accusations de Messaline, qu'il aurait eu des relations adultères avec une sœur de Caligula, Julia Livilla. En fait, il semble bien que Sénèque ait été victime d'intrigues politiques. Après la mort de Messaline, Agrippine, la nouvelle épouse de l'empereur Claude, le fit rappeler d'exil (49) et lui confia l'éducation de son fils Néron, le futur empereur. Au moment de l'assassinat de Claude, Néron n'avait que dix-sept ans. Sénèque se trouva donc, en tant que précepteur du jeune empereur, le véritable régent de l'empire, avec le préfet de la garde, Burrus. Dans les premières années du règne de Néron, Sénèque put exercer une bonne influence sur son disciple, et les effets bienfaisants en furent ressentis dans l'ensemble de l'empire. Mais, avec le temps, Néron échappa à la direction de son précepteur et les difficultés s'accrurent. Après la mort de Burrus (62) qui fut probablement assassiné, Sénèque se retira de la vie politique après s'être vu contraint pour éviter une guerre civile, de recommander à l'empereur de faire égorger sa mère et il se consacra exclusivement à la philosophie. Accusé d'avoir participé à la conspiration de Pison, Néron lui donna l'ordre de mettre fin à ses jours en 65. Après le suicide de son épouse, Pompéia Paulina, il mit le sien en scène, en imitant ceux de Socrate et de Caton, mais dut s'y reprendre à trois fois et la postérité n'a pas conservé les paroles qu'il avait soigneusement préparés !

Sénèque se présente comme un stoïcien libre : il ne s'agit pas de répéter ou de sacraliser les anciens ; leurs idées doivent être travaillées, améliorer. C'est pourquoi il s'inspire aussi bien d'Epicure, que de Zénon ou de Socrate ; plus que l'influence des doctrines ce sont les influences personnelles qui importent.

Sénèque excelle dans le tableau des vices et maladies morales qu'il veut soigner mais il n'a guère mis ses règles en pratique; il se donne le rôle de médecin de l'âme, ce "toréador de la vertu" selon le mot de Nietzsche.

"Sache de même qu'un sage est de qualité plus haute s'il est insensible aux outrages que s'il n'est jamais outragé. J'appellerai brave l'homme qui ne se laisse point accabler par la guerre et que l'approche des forces ennemies n'effraie point, et non celui qui vit plongé dans l'inertie parmi des populations énervées. Je dis donc bien que le sage n'est sujet à aucun outrage. Qu'importe par conséquent le nombre des traits qu'on lui décoche ? Il est impénétrable à tous. Il y a certaines pierres dont la dureté est à l'épreuve du fer ; le diamant qu'on ne peut ni fendre ni tailler ni limer, émousse tous les outils ; il y a des corps incombustibles qui gardent au milieu des flammes leur consistance et leur forme ; il y a des rochers qui s'avancent en pleine mer et qui brisent les flots, sans porter eux-mêmes la moindre trace des chocs furieux qu'ils subissent depuis tant de siècles : l'âme du sage est ainsi, tellement robuste et possédant de telles réserves d'énergie que l'outrage n'a pas plus de prise sur elle que sur les objets que je viens de citer."

Sénèque, De la Constance du Sage, 111, 4-5, trad. de R. Waltz, Paris, coll. Bouquins Robert Laffont, 1993.

 

Epictète (Autres images)

ÉPICTÈTE (50 ~125-130) Né en Phrygie, Epictète fut emmené à Rome comme esclave d'Epaphrodite, homme cruel, dit-on, qui s'amusait à le torturer. Il fut affranchi sans doute à la mort d'Epaphrodite. Il suivit les leçons du stoïcien Musonius Rufus, puis commença d'enseigner lui-même le stoïcisme. Il fut probablement chassé de Rome par un décret de Domitien, qui en 94, bannit de la cité tous les philosophes, considérés comme fauteurs de troubles et ennemis de l'Etat. En tout cas, jusqu'à sa mort, Epictète allait désormais habiter Nicopolis en Epire, où il dirigea une école fréquentée par de nombreux disciples : école paradoxale où le maître n'avait de cesse d'inviter à quitter l'ombre de l'école pour affronter le soleil de la vie. Un de ses disciples, homme politique et général, Arrien de Nicomédie, nous a conservé sous le nom de "Diatribes" (ou Entretiens) un grand nombre de propos du maître : non pas des leçons à proprement parler, mais conformément au genre de la diatribe déjà pratiqué par les cyniques, exhortations véhémentes adressées au disciple pour qu'il se détourne d'une vie aliénée dans la passion et se convertisse à la sagesse. Arrien a également publié un Manuel d'Epictète, où se trouve condensé l'essentiel de la morale stoïcienne.

"Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, ce sont l'opinion, la tendance, le désir, l'aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, ce sont le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n'est pas notre œuvre.

Et les choses qui dépendent de nous sont par nature libres ; nul ne peut les empêcher, rien ne peut les entraver; mais celles qui ne dépendent pas de nous sont impuissantes, esclaves, sujettes à empêchement, étrangères à nous.

Souviens-toi donc que, si tu crois libres ces choses qui, de par leur nature, sont esclaves, et propres à toi celles qui sont étrangères, tu seras entravé, affligé, troublé, tu accuseras dieux et hommes. Mais si tu crois tien cela seul qui est tien, et étranger ce qui en effet t'est étranger, nul ne te forcera jamais à faire une chose, nul ne t'en empêchera ; tu ne te plaindras de personne, tu n'accuseras personne ; tu ne feras pas involontairement une seule action ; personne ne te nuira, et d'ennemi, tu n'en auras point, car tu ne pourras pas même souffrir rien de nuisible."

Epictète, Manuel, trad. M. Guyon, Paris, Delagrave, 1876.

 

Marc Aurèle, Naples, Musée National. (Autres images)

MARC AURÈLE, en lat. Marcus Annius Verus, puis Marcus Aurelius Antoninus (Rome 121 -Vindobona 180), empereur romain (161-180). Issu d'une famille originaire de Bétique, il étudie la rhétorique grecque et latine avec Hérode Atticus et surtout Fronton, qui devient son ami. Tout Jeune, il embrasse le stoïcisme. Adopté (138) par Antonin sur l'ordre d'Hadrien, qui le destine à J'empire, césar (139), consul (140 et 145), il épouse Faustine la Jeune, fille d'Antonin en même temps que sa propre cousine germaine (145) et il est associe à l'empire. Empereur en 161, il s'associe aussitôt comme auguste son demi-frère adoptif, Lucius Aurelius Verus avec des pouvoirs égaux aux liens, sauf le grand pontificat. Désireux de restaurer le prestige du sénat, il n'hésite pourtant pas à renforcer l'autorité impériale en proclamant la continuité de la dynastie &emdash; sa femme reçoit le titre de Mater castrorum et son fils Commode est associé au pouvoir comme césar (166) et comme auguste (177) &emdash; et en renforçant la centralisation administrative et la hiérarchisation des fonctions. Il cherche à assurer une bonne administration financière et judiciaire (interprétation dans le sens plus humanitaire de la législation, reconnaissance du droit naturel en matière d'héritage, rigueur contre les délateurs...). Envers les chrétiens, il ne prend aucune mesure spéciale, mais il laisse la loi s'appliquer quand il y a plainte contre eux. Bien que pacifique et soucieux d'écono-mie, il doit se consacrer sur tous les fronts, mais surtout en orient et sur le Danube, à la guerre et l'oblige à créer de nouvelles légions, à lever des emprunts forcés. Il combat d'abord contre les Parthes de Vologèse III, qui ont occupé l'Arménie et péné-tré en Syrie (161), et auxquels ses troupes, dirigées par Lucius Verus, enlèvent une par-tie de la Mésopotamie ; il reçoit les titres d'Armeniacus Maximus, Parthicus Maximus, Medicus Maximus, car la paix de 166 a réglé pour longtemps la question d'Orient. Il doit lutter aussi contre les Germains (166-169), qu'il chasse d'Ita-lie (167) et rejette au-delà du Danube (168), contre les Marcomans, les Lazyges et les Quades (169-174, et 175), qu'il contraint à la paix (Marcomans (172) ; Quades (174) ; Lazyges (175) en combattant lui-même sur le Danube. La colonne de Marc Aurèle commémore ses succès de 171 à 175. A la paix générale de 175 (restitution des prisonniers romains, protectorat romain sur les peuples vaincus, occupation d'un glacis étroit au nord du Danube, etc.), Marc Aurèle accepte pour la première fois d'installer comme colons ou soldats des Barbares dans l'Empire ; leur révolte en Italie du Nord entraîne pour un temps la renonciation de Rome à cette pratique. La paix rompue par les Barbares, Marc Aurèle entreprend une nouvelle campagne sur le Danube (l 77-180), au cours de laquelle il meurt de la peste au camp de Vindobona (Vienne), en 180, léguant le pouvoir à son fils Commode.

Les Pensées de Marc Aurèle, œuvre en grec, sont divisée en douze livres. Sous le titre exact de Réflexions adressées à soi-même, l'ouvrage fut rédigé par l'empereur à la fin de sa vie et contient les méditations que lui inspire, à la lumière de la philosophie stoïcienne, son expérience quotidienne. Marc Aurèle n'a pas donné de plan d'ensemble à ses Pensées, qui se présentent sous la forme d'une succession de notations morales. Très influencé par Épictète, il considère avec un certain mépris les passions humaines qui corrompent le monde et recommande à l'homme de ne rechercher que les biens qui dépendent de lui.

"Ils se cherchent des retraites, chaumières rustiques, rivages des mers, montagnes : toi aussi, tu te livres d'habitude à un vif désir de pareils biens. Or, c'est là le fait d'un homme ignorant et inhabile, puisqu'il t'est permis, à l'heure que tu veux, de te retirer dans toi-même. Nulle part l'homme n'a de retraite plus tranquille, moins troublée par les affaires, que celle qu'il trouve dans son âme, particulièrement si l'on a en soi-même de ces choses dont la contemplation suffit pour nous faire jouir à l'instant du calme parfait, lequel n'est pas autre, à mon sens, qu'une parfaite ordonnance de notre âme. Donne-toi donc sans cesse cette retraite, et, là, redeviens toi-même. Trouve-toi de ces maximes courtes, fondamentales, qui, au premier abord, suffiront à rendre la sérénité à ton âme et à te renvoyer en état de supporter avec résignation tout ce monde où tu feras retour.

Car enfin, qu'est-ce qui te fait peine ? La méchanceté des hommes ? Mais porte ta méditation sur ce principe que les êtres raisonnables sont nés les uns pour les autres ; que se supporter mutuellement est une portion de la justice, et que c'est malgré nous que nous faisons le mal ; enfin, qu'il n'a en rien servi à tant de gens d'avoir vécu dans les inimitiés, les soupçons, les haines, les querelles : ils sont morts, ils ne sont plus que cendre. Cesse donc enfin de te tourmenter.

Mais peut-être ce qui cause ta peine, c'est le lot d'événements que t'a départi l'ordre universel du monde ? Remets-toi en mémoire cette alternative : ou il y a une Providence, ou il n'y a que des atomes ; ou bien rappelle-toi la démonstration que le monde est comme une cité.

Mais les choses corporelles, même après cela, te feront encore sentir leur importunité ? Songe que notre entendement ne prend aucune part aux émotions douces ou rudes qui tourmentent nos esprits animaux, sitôt qu'il s'est recueilli en lui-même et qu'il a bien reconnu son pouvoir propre, et toutes les autres leçons que tu as entendu faire sur la douleur et la volupté, et auxquelles tu as acquiescé sans résistance.

Serait-ce donc la vanité de la gloire qui viendrait t'agiter dans tous les sens ? Regarde alors avec quelle rapidité l'oubli enveloppe toutes choses, quel abîme infini de durée tu as devant toi comme derrière toi, combien c'est vaine chose qu'un bruit qui retentit, combien changeants, dénués de jugement, sont ceux qui semblent t' applaudir, enfin la petitesse du cercle qui circonscrit ta renommée. Car la terre tout entière n'est qu'un point ; et ce que nous en habitons, quelle étroite partie n'en est-ce pas encore ? Et, dans ce coin, combien y a-t-il d'hommes, et quels hommes ! Qui célébre-ront tes louanges ?

Il reste donc que tu te souviennes de te retirer dans ce petit domaine qui est toi-même. Et, avant tout, ne te laisse point emporter çà et là. Point d'opiniâtreté ; mais sois libre, et regarde toutes choses d'un œil intrépide, en homme, en citoyen, en être destiné à la mort.

Puis, entre les vérités les plus usuelles, objets de ton attention, place les deux qui suivent : 1'une, que les choses extérieures ne sont point en contact avec notre âme, mais immobiles en dehors d'elle, et que le trouble naît en nous de la seule opinion que nous nous en sommes formés intérieurement; l'autre, que tout ce que tu vois va changer dans un moment et ne sera plus. Remets-toi sans cesse en mémoire combien de changements se sont déjà accomplis sous tes yeux. Le monde, c'est transformation ; la vie, c'est opinion."

 

Marc Aurèle, Pensées, in Les Stoïciens, trad. E. Bréhier, Paris, La pléiade, Gallimard, 1962

 

Le stoïcisme : 

Caractéristiques du stoïcisme :

&emdash; Une philosophie de la totalité : La philosophie stoïcienne se veut systématique, par là ses auteurs signifient que la philosophie est un tout où chaque partie est solidaire de toutes les autres parties. Cette cohérence systématique de la philosophie se fonde sur le principe de la cohérence du monde dont elle est le reflet.. Emile Bréhier parle d'une " philosophie-bloc " pour désigner le stoïcisme. Toutefois, mais à des fins purement pédagogiques, le stoïcisme distingue trois parties dans la philosophie : la logique, la physique et la morale.

&emdash; Une logique du signifié : Si Aristote est l'inventeur de la logique formelle, il ne voyait pas là une science, mais un instrument, une forme. Les stoïciens posent la logique comme science du vrai et du faux. L'objet de cette science est le " signifié " qui est ce qui s'intercale entre le son et la chose car le langage ne porte pas directement sur les choses vers lesquelles il fait signe. Dans le phénomène langage il faut donc distinguer : le son (ou signifiant), le signifié et la chose. C'est là une découverte fondamentale du stoïcisme (il faudra attendre Frege et De Saussure pour refaire cette découverte).

&emdash; Une logique des propositions : La logique aristotélicienne était une logique de termes (les plus universels englobent les moins universels). La logique stoïcienne prend le proposition comme un tout : la proposition réfère un événement incorporel, signifié par le verbe, à un sujet réel et individuel signifié par le sujet.

&emdash; L'évidence de la représentation : La vérité ne se manifeste ni dans les propositions logiques (Aristote), ni dans la sensation (Epicure), mais dans la représentation. C'est la compréhension qui marque le caractère d'évidence de la représentation vraie. Mais l'évidence n'est pas contraignante car, comme chez Descartes, la compréhension présuppose l'assentiment.

&emdash; Une physique de la sympathie : La connaissance vraie est la coïncidence avec le principe qui est à l'oeuvre dans l'univers ; la physique stoïcienne se consacre à la description de ce principe qui est conçu comme une espèce de fluide, le pneuma (souffle vital). C'est ce pneuma qui explique l'unité de chaque être et du monde : la sympathie universelle.

&emdash; La sérénité du sage : Il y a les choses qui dépendent de nous (opinion, tendance, désir) et les choses qui ne dépendent pas de nous (corps, richesse, considérations, pouvoirs). Or il dépend de nous de vouloir droitement, c'est-à-dire, l'ordre du monde comme tout solidaire et harmonieux dont nous sommes une partie, et de nous représenter comme indifférent ce qui ne dépend pas de nous.

 

Stoïcorum Veterum Fragmrnta, Ed. de J. von Arnim, 4 vol. Leipzig, 1903-1904

Stoicorum veterum fragmenta, éd. I. von Arnim, 4 vol., Teubner, Leipzig, 1903-1904, rééd. Teubner, Stuttgart, 1964 (en langue originale)

Les Stoïciens : Diogène Laërce, Plutarque, Cicéron, Sénèque, Épictète, Marc Aurèle, P.-M. Schuhl et É. Bréhier éd., coll. La Pléiade, Gallimard, Paris, 1962

Les Stoïciens, choix de textes, J. Brun éd., P.U.F., Paris, 1966

Les Stoïciens, trad. franç. des principaux témoignages, éd. É. Bréhier et P. M. Schuhl, Paris, rééd. Gallimard, 1987

 

 

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LES EPICURIENS (Le jardin)

 

Epicure (Autres images)

ÉPICURE (~341 - ~270) Originaire de Samos, il commence en 327 des études de philosophie à Téos sous la direction de Nausiphane (démocritéen). En 323, il se rend à Athènes où il suit, à l'Académie les leçons de Xénocrate. En 310, il fonde une école de philosophie à Mytilène qu'il transfère ensuite à Lampsaque, puis en 307-306 à Athènes. Cette école, le jardin est une communauté philosophique : on y célèbre les fêtes du maître et des disciples, car les hommes donnent leur nom à ces fêtes et ont remplacé les dieux. Hommes, femmes, enfants, citoyens et esclaves cultivent, dans le Jardin, les plaisirs sobres (le plaisir est en soi un bien) et l'amitié. De ses œuvres Diogène Laërce nous a conservé trois longues lettres : Lettre à Hérodote (l'atomisme), Lettre à Pythoclès (la cosmologie) et Lettre à Ménécée (l'éthique) et les quarante Maximes maîtresses. On ne connaît que quelques fragments de son grand ouvrage : De la Nature. La philosophie d'Epicure vise l'Ataraxie, c'est-à-dire, le bonheur par l'absence de souffrance dans la recherche d'un équilibre des plaisirs qui ne sont pas dangereux pour soi, ni pour autrui.

La philosophie d'Epicure comporte trois parties : la canonique qui expose les règles du vrai, la physique qui propose une explication des phénomènes de la nature et enfin la morale qui traite des conditions de la vie heureuse. L'ordre de ces trois parties est fondamental : il correspond au système d'Epicure. L'éthique, en tant qu'elle définit la vie heureuse est le but de la philosophie, dont la physique est la base, elle donne grâce à la canonique la connaissance de la nature qui permet au sage d'être heureux.

 

&emdash; La canonique définit les critères de vérités qu'Epicure voient dans les sensations, car elles sont des contacts avec le monde extérieur. Les corps émettent des particules fines ou " simulacres " qui viennent frapper nos sens et nous mettent en contact avec les choses mêmes. Les sensations répétées laissent en nous des empreintes qui nous permettent d'anticiper sur la perception, par laquelle nous pouvons reconnaître les choses.

&emdash; La physique d'Epicure, et il suit par là l'enseignement de Démocrite est atomiste : le monde est composé de particules minuscules et invisibles : les atomes. Ceux-ci se meuvent dans le vide, et c'est par leurs rencontres et leurs diverses compositions que se forment les corps et les êtres. Ainsi, rien ne naît de rien : tout ce qui existe n'est qu'une composition déterminée d'atomes : la mort est la décomposition d'un corps en ses éléments atomique. Epicure s'inscrit dans un matérialisme radical : toute chose est une combinaison d'atomes, toute chose est de nature matérielle. L'âme n'est donc qu'un composé d'atomes, et le monde matériel n'est pas le résultat d'une intelligence créatrice divine ; il s'est formé par le jeu mécanique et aveugle des combinaisons des particules.

"L'univers est constitué < de corps et de vide >. Que les corps existent, la sensation l'atteste en toute occasion, et c'est nécessairement en conformité avec elle qu'on fait, par le raisonnement, des conjectures sur l'invisible, comme je l'ai dit plus haut. Si, d'autre part, il n'y avait pas ce que nous appelons vide, espace ou nature impalpable, les corps n'auraient pas où se placer ni où se mouvoir, ce qu'ils semblent bien faire. En dehors de ces choses on ne peut rien concevoir, ni par le concept, ni d'une manière analogue, qui puisse être pris pour des substances parfaites et non pas pour ce qu'on appelle attributs ou accidents de ces dernières.

Parmi les corps il y en a qui sont composés et d'autres dont les composés sont constitués. Ceux-ci sont indivisibles et immuables, si l'on ne veut pas que toutes choses soient réduites au non être, mais qu'il reste, après les dissolutions des composés, des éléments résistants d'une nature compacte et ne pouvant d'aucune manière être dissous. Donc, les principes indivisibles sont de toute nécessité les substances des corps.

L'univers est infini. En effet, ce qui est fini a une extrémité ; or, celle-ci est considérée par rapport à quelque chose qui lui est extérieur., de sorte que s'il n'a pas d'extrémité il n'a pas de fin ; mais s'il n'a pas de fin il est infini et non pas fini.

L'univers est encore infini quant à la quantité des corps et à l'étendue du vide. Car, si le vide était infini et le nombre des corps fini, ceux-ci ne resteraient nulle part, mais seraient transportés et dispersés à travers le vide infini, puisqu'ils n'auraient pas de points d'appui et ne seraient pas arrêtés par les chocs. Si, d'autre part, le vide était limité, il n'y aurait pas de place pour contenir les corps en nombre infini.

En outre, les corps indivisibles et compacts, dont les composés sont formés et en lesquels ils se résolvent, sont d'une variété de formes indéfinie. Il ne pourrait pas, en effet, résulter tant de variétés des mêmes formes en nombre limité. Chaque forme est représentée par un nombre infini d'atomes ; quant à la diversité des formes, leur nombre n'est pas absolument infini, mais seulement indéfini, à moins qu'on ne s'avise de regarder aussi les grandeurs des atomes comme pouvant s'étendre à l'infini.

Les atomes se meuvent continuellement de toute éternité, et les uns [en s'entre-choquant] s'écartent loin les uns des autres ; les autres, par contre, entrent en vibration aussitôt qu'il leur arrive d'être liés par l'entrelacement ou quand ils sont enveloppés par les atomes propres à s'entrelacer. Car il est dans la nature du vide de séparer les atomes les uns des autres, puisqu'il ne peut pas leur fournir un support; et la dureté inhérente aux atomes produit le rebondissement après le choc, dans la mesure où l'entrelacement leur permet de revenir après le choc à l'état antérieur. 11 n'y a pas de commencement à ces processus, étant donné que les atomes et le vide existent de toute éternité."

Epicure, Lettre à Hérodote, in Doctrines et Maximes, trad. Solovine M., Paris, Hermann, 1965.

&emdash; La morale est le terme ultime de la philosophie. La physique atomiste peut seule fonder une morale qui conduise à la vie heureuse. La physique, en effet, nous a libéré des craintes de la mort et des dieux, c'est-à-dire des superstitions. Dès lors, il convient de s'attacher à se libérer des souffrances en visant l'ataraxie qui est une absence de troubles. Or si l'âme n'est qu'un composé matériel d'atomes, nous n'avons rien à redouter de son séjour au royaume des morts. Le bonheur du sage est à réaliser en ce monde. La sensation qui est le critère de la connaissance, en est aussi le guide, en nous faisant rechercher le plaisir et fuir la douleur. Ce bonheur consistera donc dans la recherche du plaisir mais en évitant la douleur. L'épicurisme n'est donc pas un hédonisme, car il ne faut rechercher la jouissance dans la démesure, car alors on trouverait le déplaisir et la douleur : trop boire, trop manger rend malade. Ainsi la vie dans le jardin d'Epicure est tempérante et contemplative. On peut se demander s'il n'y a pas là plus d'ascèse que de plaisir, le triomphe d'un idéal ascétique, c'est ainsi que Nietzsche lira Epicure.

"Familiarise-toi avec l'idée que la mort n'est rien pour nous, car tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or, la mort est la privation complète de cette dernière. Cette connaissance certaine que la mort n'est rien pour nous a pour conséquence que nous apprécions mieux les joies que nous offre la vie éphémère parce qu elle n'y ajoute pas une durée illimitée, mais nous ôte au contraire le désir d'immortalité. En effet, il n'y a plus d'effroi dans la vie pour celui qui a réellement compris que la mort n'a rien d'effrayant. Il faut ainsi consi-dérer comme un sot celui qui dit que nous craignons la mort, non pas parce qu'elle nous afflige quand elle arrive, mais parce que nous souffrons déjà à l'idée qu'elle arrivera un jour. Car si une chose ne nous cause aucun trouble par sa présence, l'inquiétude qui est attachée à son attente est sans fondement. Ainsi, celui des maux qui fait le plus frémir n'est rien pour nous puisque tant que nous existons la mort n'est pas, et que quand la mort est là nous ne sommes plus. La mort n'a, par conséquent., aucun rapport ni avec les vivants ni avec les morts, étant donné qu'elle n'est rien pour les premiers et que les derniers ne sont plus."

Epicure, Lettre à Hérodote, in Doctrines et Maximes, trad. Solovine M., p.98-99, Paris, Hermann, 1965.

"Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que parmi les premiers il y en a qui sont nécessaires et, d'autres qui sont seulement naturels. Parmi les nécessaires, il y en a qui le sont pour le bonheur, d'autres pour la tranquillité continue du corps, d'autres enfin pour la vie même. Une théorie non erronée de ces désirs sait en effet rapporter toute préférence et toute aversion à la santé du corps et à la tranquillité < de l'âme > puisque c'est là la perfection même de la vie heureuse. Car tous nos actes visent à écarter de nous la souffrance et la peur. Lorsqu'une fois nous y sommes parvenus, la tempête de l'âme s'apaise, l'être vivant n'ayant plus besoin de s'acheminer vers quelque chose qui lui manque, ni de chercher autre chose pour parfaire le bien être de l'âme et celui du corps. C'est alors en effet que nous éprouvons le besoin du plaisir quand, par suite de son absence, nous éprouvons de la douleur ; < mais quand nous ne souffrons pas >, nous n'éprouvons plus le besoin du plaisir.

Et c'est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. C'est lui en effet que nous avons reconnu comme bien principal et conforme à notre nature, c'est de lui que nous partons pour déterminer ce qu'il faut choisir et ce qu'il faut éviter, et c'est à lui que nous avons finalement recours lorsque nous nous servons de la sensation comme d'une règle pour apprécier tout bien qui s'offre."

Epicure, Lettre à Hérodote, in Doctrines et Maximes, trad. Solovine M., p.100, Paris, Hermann, 1965.

 

HERMARQUE de Mytilène, fils d'Agémarque qui était pauvre. S'adonna d'abord à l'art oratoire. On lui attribue plusieurs livres : Lettres sur Empédocle (22), Des Sciences, Contre Platon, Contre Aristote.

 

Puis se succédèrent à la tête du Jardin : DENYS et BASILIDE.

 

Lucrèce (Autre image)

LUCRÈCE (- 98 env. - 55). Titus Lucretius Carus naquit à Rome vers 98 avant notre ère. Nous savons peu de chose de sa vie. Il appartenait à l'antique et glorieuse famille des Lucretii Tricipitini ; il pouvait donc ambitionner les honneurs ; mais ce descendant de plusieurs consuls préféra ne pas prendre part aux affaires publiques ; il voulut mener la calme existence d'un philosophe plus encore que d'un poète. On dit qu'il alla en Grèce dans sa jeunesse écouter les leçons de Zénon. Rien n'est moins sûr.

Lucrèce mourut l'année, sinon le jour, où Virgile revêtit la toge virile, c'est-à-dire en 55. Une tradition notée par saint Jérôme en fait la victime, d'un philtre d'amour : devenu à moitié fou, écrivant son poème, le De Natura Rerum, dans les répits de son délire, il se serait suicidé, pour finir, un peu après la quarantaine. Sans doute n'y a-t-il là qu'une légende propre à discréditer le poète impie. Pourquoi demeure-t-elle le seul élément de sa biographie qui ait été conservé ? Personne, sauf Cicéron, ne mentionne Lucrèce de son vivant. Plus tard, Horace et Virgile oscilleront, devant l'œuvre, entre la tentation et la crainte, mais observeront le même mutisme quant à la personnalité de son auteur. Ne pourrait-on pas voir là quelque dessein secret de ne laisser du poète que cette image vengeresse d'un esprit fort payant cruellement ses audaces et s'infligeant à lui-même, dans un accès de démence, le châtiment réservé aux impies ? Malheur à celui qui est seul !

Le "manuscrit" du De Natura Rerum, quand Lucrèce mourut, restait à peu près dans le même état où Virgile laissa le sien ; bien des imperfections, quelques lacunes, restaient à corriger. Cicéron assuma la tâche de le mettre au net et de le publier

Lucrèce vivait à une époque des plus troublées de l'histoire romaine et la politique n'avait rien qui pût tenter un cœur aussi noble. Dans sa jeunesse, il avait été témoin des massacres consécutifs aux luttes de Marius et de Sylla. Par la suite, il assista au déchaînement des pires ambitions et entendit souvent le tumulte des armes. C'est peut-être devant de tels spectacles qu'il eut l'idée de renverser par la force du génie ces tyrans que sont les passions, c'est-à-dire la conquête des honneurs, la cupidité au sein des familles, la violence. Et comme les dieux étaient devenus des moyens d'action entre les mains d'intrigants, justifiant tous les crimes et toutes les exactions, le poète se révolta contre les prétendues puissances célestes, inventions de l'ignorance et de la peur et qui préparaient les citoyens au joug.

Alors il pensa au sage Athénien dont la mémoire était vénérée depuis deux siècles et qui possédait le secret d'arracher tout mortel au malheur pour le mener au souverain bien ; car ce philosophe savait dissiper la crainte du surnaturel et faire fleurir le repos de l'âme sur la ruine des passions. Lucrèce adopta d'enthousiasme la doctrine d'Epicure et s'en fit le propagateur auprès des Romains.

Dans le De Rerum Natura se rencontrent l'esprit du savant, la pénétration du philosophe et l'inspiration du poète : Cicéron écrivait à son frère Quintus qu'il "témoignait à la fois de beaucoup de génie et de beaucoup d'art". Le poème (7400 vers) est un, appel constant et passionné à l'avènement de la lumière.

"Au temps où, spectacle honteux, la vie humaine traînait à terre les chaînes d'une religion qui, des régions du ciel, montrait sa tête aux mortels et les effrayait de son horrible aspect, le premier, un homme de la Grèce, un mortel, osa lever contre le monstre ses regards, le premier il engagea la lutte. Ni les fables divines, ni la foudre, ni le ciel avec ses grondements ne purent le réduire ; son courage ardent n'en fut que plus animé du désir de briser les verrous de la porte étroitement fermée de la nature. Mais la force de son intelligence l'a entraîné bien au-delà des murs enflammés du monde. Il a parcouru par la pensée l'espace immense du grand Tout, et de là, il nous rapporte vainqueur la connaissance de ce qui peut ou ne peut pas naître, de la puissance départie à chaque être et de ses bornes inflexibles. Ainsi la superstition est à son tour terrassée, foulée aux pieds, et cette victoire nous élève jusqu'aux cieux."

Lucrèce, De la nature, trad. Clouard H., Paris, n° 30, p.20-21, GF-Flammarion, 1964, réed. 1991.

"Regarde maintenant en arrière, tu vois quel néant est pour nous cette période de l'éternité qui a précédé notre naissance. C'est un miroir où la nature nous présente l'image de ce qui suivra notre mort. Qu'y apparaît-il d'horrible, quel sujet de deuil ? Ne s'agit-il pas d'un état plus paisible que le sommeil le plus profond ?

Et puis tout ce qui, selon la légende, attend nos âmes dans les profondeurs de l'Achéron nous est donné dès cette vie. Il n'y a pas de Tantale malheureux, comme le prétend la fable, qui tremble sous la menace d'un énorme rocher et qu'une terreur vaine paralyse : mais plutôt l'inutile crainte des dieux tourmente la vie des mortels et chacun, de nous redoute les coups du destin.

Il n'y a pas davantage de Tityon gisant au bord de l'Achéron et la proie des oiseaux ; pourraient-ils d'ailleurs trouver dans sa vaste poitrine de quoi fouiller pour l'éternité ? On a beau donner à son corps étendu de gigantesques proportions, quand bien même il ne couvrirait pas seulement neuf arpents de ses membres écartés en tous sens, mais la terre tout entière, il ne pourrait supporter une pâture sans fin. Mais le voici, le vrai Tityon : c'est un malade d'amour, livré aux vautours de sa dévorante angoisse, ou la victime déchirée par les tourments de quelque autre passion.

Sisyphe aussi existe dans la vie, sous nos yeux, s'acharnant à briguer devant le peuple les faisceaux et les haches et se retirant toujours vaincu et triste. Car rechercher le pouvoir qui n'est que vanité et que l'on n'obtient point, et dans cette poursuite s'atteler à un dur travail incessant, c'est bien pousser avec effort au flanc d'une montagne le rocher qui à peine hissé au sommet retombe et va rouler en bas dans la plaine.

Et repaître sans cesse les appétits d'une âme ingrate, la combler de biens sans parvenir jamais à la rassasier comme font à notre égard dans leur retour annuel les saisons qui nous apportent leurs productions et tant d'agréments, sans que nous ayons jamais assez de ces fruits de la vie, c'est bien là, je pense, ce qu'on raconte de ces jeunes filles condamnées dans la fleur de leur âge à verser de l'eau dans un vase sans fond, un vase que nul effort jamais ne saurait remplir.

[…] Mais la vie elle-même réserve aux auteurs des pires méfaits la terreur des pires châtiments; pour le crime, il y a l'expiation de la prison, la chute horrible du haut de la Roche Tarpéienne, les verges, les bourreaux, le carcan, la poix, le fer rouge, les torches; et même à défaut de tout cela, il y a l'âme consciente de ses fautes et prise de peur, qui se blesse elle-même de l'aiguillon, qui s'inflige la brûlure du fouet, sans apercevoir de terme à ses maux, de fin à ses supplices, et qui craint au contraire que maux et supplices ne s'aggravent encore dans la mort. Oui, c'est ici-bas que les insensés trouvent leur Enfer."

Lucrèce, De la nature, trad. Clouard H., Paris, n° 30, p.111-112, GF-Flammarion, 1964, réed. 1991.

"En ces temps primitifs, les mortels voyaient en imagination, même tout éveillés, d'incomparables figures de dieux, qui prenaient pendant leur sommeil une grandeur plus étonnante. Ils attribuaient à ces apparitions le sentiment, parce qu'elles semblaient se mouvoir et faire entendre un langage superbe en rapport avec leur beauté éclatante et leur force de géants; ils leur accordaient une vie éternelle, parce que leur visage était sans cesse renouvelé, leur forme toujours intacte, et surtout parce qu'ils ne croyaient pas que de leur vigueur prodigieuse aucune puissance fût capable de venir à bout. Ils imaginaient aussi ces êtres les plus heureux de tous, parce que la crainte de la mort ne tourmentait aucun d'eux et aussi parce qu'ils les voyaient en songe exécuter beaucoup de merveilles qui ne leur coûtaient aucune peine.

Et puis, ils observaient le système céleste, son ordre immuable et le retour périodique des saisons, mais sans pouvoir en pénétrer les causes. Leur seul recours était donc de tout abandonner aux dieux et d'admettre que tout est suspendu à un signe de leur tête.

C'est dans le ciel qu'ils situèrent les demeures, les palais des dieux, parce que dans le ciel on voit le soleil et la lune accomplir leur révolution, parce que là sont la lune, le jour et la nuit et les graves astres nocturnes et les feux errants du ciel et les flammes volantes, les nuages, la rosée, les pluies, la neige, les vents, la foudre, la grêle et les grondements soudains et les menaçants murmures du tonnerre. 0 race malheureuse des hommes, qui attribuèrent aux dieux ces phénomènes et qui leur prêtaient des colères cruelles ! Que de gémissements il leur en a coûté, que de blessures pour nous, quelle source de larmes pour nos descendants!

La piété, ce n'est pas se montrer à tout instant la tête voilée devant une pierre, ce n'est pas s'approcher de tous les autels, ce n'est pas se prosterner sur le sol la paume ouverte en face des statues divines, ce n'est pas arroser les autels du sang des animaux, ni ajouter les prières aux prières ; mais c'est bien plutôt regarder toutes choses de ce monde avec sérénité. Car lorsque nous élevons les yeux pour contempler la voûte céleste, cette voûte de l'éther où scintillent les étoiles, et qu'il nous vient à l'esprit de penser aux cours du soleil et de la lune, lors parmi les maux qui nous oppressent, il est une inquiétude qui s'éveille et se dresse dans notre âme : ne seraient-ce pas les dieux qui dans leur infinie puissance entraîneraient en courbes variées les astres à la blanche lumière ? L'ignorance des causes livre l'esprit au doute, on se demande si le monde a eu un commencement et par suite s'il doit avoir une fin et combien de temps encore ses remparts pourront supporter la fatigue de son mouvement; ou bien si le monde, doué de durée éternelle par les dieux, pourra braver pendant l'infinité des âges leurs redoutables assauts."

Lucrèce, De la nature, trad. Clouard H., Paris, n° 30, p.186-187, GF-Flammarion, 1964, réed. 1991.

 

Epicure et Lucrèce sont des authentiques libérateursd de l'humanité, Spinoza et, bien plus tard Marx, ne s'y sont pas trompés. Avec eux nous cmprenons enfin que le bonheur du sage n'est pas dans les "nuées", mais se construit sur cette terre dès lors que nous ne craignons plus ni la mort, ni les dieux. Au XVIIe siècle ce matérialisme va ensemencer la pensée des "libertins", ces incrédules qui vont remettre en cause le dogmatisme ambiant.

 

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LE SCEPTICISME

L'Ancien Scepticisme ou Scepticisme Pratique

PYRRHON ( ~365 - ~275) Originaire d'Elis et contemporain d'Aristote, Pyrrhon ; comme Socrate, il n'a rien écrit ; comme lui, il est le point de départ d'une longue lignée de philosophes. On le connait par les écrits de son disciple Timon, par le Sur Pyrrhon d'Antigone de Caryste et par Aristoclès (in Eusèbe, Préparation évangélique, XIV, 18). Pyrrhon est un des philosophes les plus mal connus de l'antiquité.Il fut d'abord, selon Apollodore (Chroniques), peintre (on trouvait encore, dans sa ville natale, au temps de Pausanias des lampadophores, assez médiocrement excécutrés, de Pyrrhon), puis élève de Bryson (un disciple de Socrate ou d'Euclide de Mégare) et ensuite d'Anaxarque avec qui il suivit Alexandre en Asie. Au cours de la campagne du conquérant, il connut les gymnosophistes, les mages indiens et probablement Calanus. Après la mort d'Alexandre, Pyrrhon revint dans sa patrie ; il y mena une vie simple et régulière. Pyrrhon fut très aimé de ses concitoyens : Epicure demandait chaque jour de ses nouvelles, il fut nommé chef des prêtres et, c'est, grâce à lui, que les philosophes furent exempté d'impôts ; à sa mort, on lui éleva une statue qu'on voyait encore au temps de Pausanias. Il enseignait qu'on ne peut connaître aucune vérité et qu'il faut donc suspendre notre jugement. Il soutenait qu'il n'y avait ni beau, ni laid, ni juste, ni injuste, mais qu'en toute chose les hommes se contente de suivre la coutume et la loi. Il raisonnait par le doute généralisé. Il est devenu un héros légendaire et on se demande ce qu'il faut lui attribuer dans les arguments des sceptiques.

TIMON (v. ~325 ? - v. ~235) Originaire de Phlionte. Jeune il exerça le métier de danseur, puis il alla à Mégare auprès de Stilpon. De retour dans son pays il se maria. Puis il alla, avec sa femme, à Elis auprès de Pyrrhon. Ensuite, il enseigna la philosophie en Chalcédoine, où il gagna une grande réputation. Enfin, fortune faite (Timon se distingue de Pyrrhon par son amour de l'argent), il s'établit définitivement à Athènes, et sauf un court séjour à Thèbes, il y demeura jusqu'à sa mort. Les mauvaises langues (Athénée, Diogène Laërce) disent qu'il buvait sec. Dans son ouvrage Silles (on le surnomait, le sillographe), en bon sceptique, il raille, avec une malice et une ironie impitoyable, les dogmatiques : Pythagore (charlatan ignare), Héraclite (criard et grossier), Platon (hableur hypocrite), Xénophon (piètre écrivain), Aristote (vaniteux insupportable), Euclide (vain disputeur) et les académiciens (bavards creux). C'est par la vivacité de son esprit, par le mordant de son ironie que Timon est passé à la postérité ; il n'épargnait personne (on le surnomait aussi Timon le misanthrope) et surtout pas lui-même ; il plaisantait volontier sur son infirmité (il était borgne).

On pense que vinrent ensuite EUPHRANOR de Séleucos, PRAULOS de Troade, EUBULE d'Alexandrie, qui fut maître de PTOLÉMÉE, lequel fut celui de SARPÉDON, et d'HÉRACLITE à qui succéda AENÉSIDÈME.

 

Le Nouveau Scepticisme ou Scepticisme Dialectique

AENESIDÈME On ne sait presque rien de la vie de Ænésidème si ce n'est qu'originaire de Cnossos il vécut au premier siècle avant notre ère. Il a enseigné à Alexandrie. Son oeuvre (entre autres, des Discours pyrrhoniens, dont Diogène Laërce dit qu'il se composaient de 8 livres), ne nous est connue que par un résumé dans la bibliothèque de Photius. Sa doctrine nous est connue par Sextus Empiricus. On lui attribue les dix modes ou raisons de douter de tout.Il est le maître du second septicisme. Ænésidème va classer et mettre en formes ses arguments en faveur du septicisme, sous la forme de tropes. Sa contribution propre au scepticisme consiste à avoir étendu la critique pyrrhonienne à la raison elle-même. Dialecticien subtil.

Après lui vinrent XEUSIPPE, XEUSIS, ANTIOCHOS de Laodicée (ville de Syrie), MÉNODOTE de Nicomède, THÉODAS de Laodicée, HÉRODOTE de Tarse, SEXTUS EMPIRICUS.

 

Le Troisième Scepticisme ou Scepticisme empirique

 

Sextus Empiricus, Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres, édition Meibonius, Amsterdam, 1592.

SEXTUS EMPIRICUS (II-IIIe siècles), philosophe, médecin et astronome grec. Né probablement à Mytilène, il vécu à Alexandrie, à Athènes et sans doute à Rome, où il est à la tête de l'école sceptique de 180 à 210. Le surnon d'Empiricus sous lequel il est désigné par Diogène Laërce, semble indiquer qu'il était médecinde la secte des empiriques, mais Sextus semble revendiquer plutôt une proximité avec l'école méthodiste. C'est essentiellement par lui que nous connaissons le scepticisme.

De Sextus Empiricus on possède trois grandes œuvres : les Hypotyposes pyrrhoniennes en six livres ; le traité contre les professeurs (Adversus mathematicos) en trois livres (contre les grammairiens, contre les rhéteurs, contre les géomètres, contre les arithméticiens, contre les astrologues, contre les musiciens); le traité Contre les dogmatiques en cinq livres (contre les logiciens, contre les physiciens et contre les moralistes). Ces ouvrages (éd. crit. H. Mutschmann, J. Mau et K. Janacek, Leipzig, 1954-1958, avec un index des termes grecs techniques ; trad. franç. part. J. Grenier et G. Goron, Paris, 1948 ; extraits J.-P. Dumont, Les Sceptiques grecs, Paris, 1966) constituent essentiellement une réfutation des philosophes dogmatiques, c'est-à-dire des stoïciens et, dans cette perspective, représentent une mine précieuse de documents (à utiliser d'ailleurs de manière critique) concernant la philosophie antique, tout spécialement le stoïcisme. Mais ils contiennent aussi d'intéressants exposés de la doctrine sceptique elle-même. Celle-ci consiste à atteindre la suspension du jugement (épochê) et la quiétude de l'âme (ataraxia), en acceptant les représentations sensibles (phantasiai) telles qu'elles sont, sans rien affirmer sur l'essence de la représentation. Sextus souligne notamment la liaison qui existe entre l'école de médecins appelée "méthodisme" et le scepticisme. Le méthodisme s'en tient aux maladies telles qu'elles se présentent, sans se prononcer sur leurs causes cachées : les phénomènes pathologique, fournissent par eux-mêmes des indices suffisants pour le choix de tel ou tel remède. Sextus Empiricus rapporte les dix modes selon lesquels, d'après le sceptique Ænésidèrne, on pouvait réaliser la suspension du jugement. Cet ensemble d'arguments fut repris et développé développées presque à la même époque par Diogène Laërce ; ultérieurement par Montaigne et Bayle.

"Disons, pour parler d'une manière très générale, que la suspension (du jugement) [épochè] est le résultat de la mise en opposition des choses. Nous opposons les représentations aux représentations, les conceptions intellectuelles aux conceptions ou encore les unes aux autres. Par exemple c'est opposer les représentations aux représentations que dire : la même tour qui, de loin, paraît ronde, apparaît carrée vue de près ; c'est opposer les conceptions aux conceptions que d'objecter à qui veut démontrer l'existence d'une Providence à partir de l'ordre des choses célestes, que les honnêtes gens connaissent souvent des revers et les méchants des succès, ce qui nous prouve bien qu'il n'y a pas de Providence.

Sextus Empiricus, Hypotyposes pyrrhoniennes, 1, 31, Paris, P.U.F. 2 e éd., 1989.

 

 

"La fin est ce qui est visé par l'action ou la pensée ; on ne saurait lui assigner une nouvelle fin, elle est le terme dernier des désirs. Nous disons jusqu'à présent que la fin du sceptique est la quiétude en matière d'opinion et l'équilibre des passions en matière de nécessité. Car le sceptique, après avoir commencé par philoso-pher sur les jugements concernant les représentations sensibles pour les appréhender les unes comme vraies, les autres comme fausses - ce qui lui procure la quiétude - est tombé dans des contradictions d'égale force qui l'ont mis dans l'incapacité de juger, si bien qu'il a suspendu son jugement ; à cette suspension du jugement a fait heureusement suite la quiétude en matière d'opi-nions. Celui qui croit en effet qu'une chose est belle ou laide par nature ne cesse d'être inquiet. Que vienne à lui manquer ce qu'il croit être un bien, il se figure endurer les pires tourments et se lance à la poursuite de ce qu'il croit être un bien. Le possède-t-il enfin, que déjà le voilà plongé dans de multiples inquiétudes qu'excite en lui une raison sans mesure, et dans la crainte d'un revers de fortune, il fait tout pour que ne lui soit point ravi ce qu'il croit un bienfait. Tandis que celui qui ne se prononce ni sur ce qui est naturellement bon ni sur ce qui est naturellement mauvais, ne fuit rien et ne se dépense pas en vaines poursuites. Aussi connaît-il la quiétude.

En somme, il est arrivé au sceptique ce qui, dit-on, est arrivé au peintre Apelle [peintre grec de la fin du Ive siècle avant notre ère]. Un jour, peignant un cheval, et voulant représenter sur son tableau l'écume du cheval, il y renonça furieux, et jeta sur sa peinture l'éponge avec laquelle il essuyait ses pinceaux ; ce qui eut pour effet de laisser une trace de couleur imitant l'écume du cheval. Précisément, les sceptiques espéraient atteindre la quiétude en tranchant par le jugement la contradiction propre aux représentations sensibles et aux conceptions intellectuelles et, n'y parvenant point, ils suspendaient leur jugement. Par bonheur, la quiétude accompagna la suspension du jugement, comme l'ombre le corps. Donc nous ne pensons pas que le sceptique est absolument sans trouble, mais s'il est troublé, c'est seulement par les nécessités : nous convenons qu'il peut avoir froid, avoir soif, et connaître des sentiments analogues. Mais même dans ces circonstances, qui frappent doublement le vulgaire, autant par la sensation elle-même que surtout par l'opinion qu'il porte sur son caractère naturellement mauvais, le sceptique qui rejette cette opinion surajoutée portant sur son caractère naturellement mauvais, en souffre moins et s'en délivre. C'est pourquoi, disons-nous, la fin du sceptique est la quiétude en matière d'opinion, et l'équilibre en matière de nécessité."

Sextus Empiricus, Hypotyposes pyrrhoniennes, 1, 25; trad. de J.-P. Dumont, op. cit., Paris, P.U.F., 2' éd., 1989.

Contrairement à l'idée reçue, le scepticisme (on dit parfois pyrrhonisme) n'est pas un nihilisme. Il est davantage un phénoménisme à la manière de Protagoras "Le phénomène l'emporte sur tout, partout où il peut se trouver" Timon, cité par Diogène Laërce. Pyrrhon a fondé l'école septique contre les dogmatismes. Le pyrrhonisme n'y apparait pas seulement comme une épistémologie critique, mais Sextus insiste sur le projet moral et médical : "La fin du scepticisme est l'ataraxie en matière d'opinion et la métriopathie l'équilibre et mesure des passions° en matière de nécessité." (Hypotyposes)

 

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LA NOUVELLE ACADÉMIE (Le probabilisme)

 

À la mort de Platon, l'Académie a eu successivement pour scholarques : Speusippe, Xénocrate, Polémon, Cratès, puis Crantor. Cette première génération de platoniciens s'est épuisée dans des querelles d'École. Il ne nous reste plus que les titres des ouvrages de Speusippe et de Xénocrate, et il semble que les Académiciens du Ie siècle aient été surtout préoccupés de morale ; ils enseignaient à vivre selon la nature : la santé, l'agrément, la vie intellectuelle.

Le réveil de l'Académie s'est produit après le scholarque Cratès ; on parle alors de la Nouvelle Académie, qui fut successivement dirigée et illustrée par . Arcésilas de Pitane (-316 à -241), Canéade (-215 à -129), Clitomaque de Carthage (-187 à -110), Philon de Larisse (v. -148/150 à -85/77) et Antiochus d'Ascalon (mort en -69).

La philosophie grecque traditionnelle était d'une très grande humilité (tes textes de Platon et d'Aristote sont au fond très interrogatifs), les philosophes du Portique voulaient imposer une vision définitive du monde. A cette assurance dogmatique, Arcésilas, le premier représentant de la Nouvelle Académie, oppose l'insolence et l'ironie socratique. Comment peut-on être certain de la valeur de la science stoïcienne, fondée sur la représentation compréhensive, lorsqu'on observe que les erreurs des sens, les songes, les délires engendrés par l'ivresse ou la folie nous fournissent des perceptions fausses ? On retrouve les mêmes critiques chez Carnéade qui s'attaque à la physique et à la théologie stoïcienne. Toutefois, Carnéade n'est pas aussi radical que son prédécesseur il admet qu'il puisse exister un critère de vérité, un critère pratique celui du vraisemblable. Mais le vraisemblable n'engendre que des opinions, et non des certitudes scientifiques ; de sorte que le contenu de notre connaissance possède une inévitable relativité. Sur la réalité, nous n'avons donc que des opinions, plus ou moins vraisemblables.

Nous retrouverons ces vues, ainsi que les critiques de Caméade sur la notion de dieu parfait et sur la théologie. Sur le plan de la morale, le fait que nous ne puissions parvenir à aucune certitude physique n'entraîne pas l'absence de règles d'action. En effet, et au contraire du stoïcisme, les platoniciens de la Nouvelle Académie ne faisaient pas de l'action humaine quelque chose de lié à la nécessité du monde. Pour Arcésilas, il y a un critère de l'action morale qui n'a rien à voir avec la connaissance du monde extérieur : l'action droite, disait-il, s'impose à nous par une sorte de certitude intérieure, son caractère raisonnable. Par ailleurs, Arcécilas, adoptait des thèses voisines de l'indifférence aux maux ou de l'ataraxie. En résumé, il semble que les philosophes de la Nouvelle Académie aient été proche d'un humanisme sceptique, à tendance naturaliste.

À partir de Philon de Larisse, la pensée des philosophes de l'Académie perd de sa vigueur et de son originalité, elle se fige à son tour dans un certain dogmatisme : il faudra attendre la période romaine pour voir renaître le platonisme.

 

 

Nous vous invitons à compléter ce tableau :

 

Site philosophique de l'Académie de Lyon