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Travailler l’écriture à travers les réseaux sociaux
Jean-Claude Balandreau, poilu de Décines. Des Archives historiques à l’écriture de haïkus
Article mis en ligne le 30 mai 2016

par Claire Augé
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 Présentation du projet

Selon une étude IPSOS menée en avril 2015 sous la direction de Bruno Schmutz, les adolescents de 13 à 19 ans se considèrent avant tout comme « sociables ». C’est dire l’importance pour eux des réseaux sociaux. On peut noter qu’ainsi en 2015 78% des 13-19 ans ont un compte Facebook et 25% ont un compte Twitter.

DOC 1 :
Etude IPSOS (avril 2015)

Dans le cadre de l’enseignement d’exploration « Littérature & Société » au lycée Charlie Chaplin (Décines, Académie de Lyon), les élèves ont découvert l’histoire des poilus de Décines dont les quarante-deux noms couvrent le monument aux morts de la ville. Ils ont été invités à choisir ensemble un poilu, Jean-Claude Balandreau. A partir de sa vie et des documents officiels dont nous disposions, ils ont créé une dizaine de planches de Bandes-Dessinées avec l’aide d’une dessinatrice professionnelle Léah Touitou.
Ainsi, les élèves ont dû s’approprier l’Histoire pour entrer dans une écriture littéraire et iconographique : les réseaux sociaux ont été de véritables aides didactiques pour permettre aux élèves de glisser d’étapes en étapes dans ce processus d’appropriation.

 Remarques initiales

-  Qu’est-ce que Facebook ?
Facebook est un réseau social qui a déjà plus d’une dizaine d’années et qui est entré dans les habitudes de vie, de lecture et d’écriture des moins de trente ans. J’irai même jusqu’à dire que Facebook est devenu un nouveau lieu de littérature. En effet, l’écriture de son profil et de son « journal » est une mise en scène de soi : on littérarise son quotidien. On peut alors parler de journal extime.
Facebook est aussi un lieu de lecture, non seulement des journaux extimes des autres, d’articles partagés mais aussi de textes narratifs. C’est ainsi que l’on peut constater l’apparition d’un nouveau genre littéraire, la chronique, proche du feuilleton balzacien. Des auteurs publient régulièrement des chapitres d’une histoire, suivie, lue, commentée en direct par de nombreux lecteurs. Les éditeurs ont parfaitement vu le phénomène et s’en sont emparés.

DOC 2 : Article de Laurence Houot « Quand les éditeurs s’emparent des chroniques Facebook pour en faire des livres », publié le 24/01/2014

On pense notamment au roman Dans la peau d’un Thug de Nargesse Bibimoune publié aux éditions IS Editions qui avait plus de 150 000 lecteurs au moment de son écriture sur Facebook. Ce roman raconte l’histoire de Youssef Bekri, un jeune Thug (= racaille) de la banlieue qui tente de s’en sortir dans la vie, perdu entre interrogations religieuses, amours, deuil, problèmes familiaux, activités illicites, etc. Mais il existe de nombreuses autres chroniques dont les titres soulignent la soif d’histoires à l’eau de rose des adolescentes : Petite Cendrillon amoureuse du Prince du Ghetto, Chronique d’une Cendrillon promise à un prince de la tess, etc.
Les éditeurs n’ont pas été les seuls à se saisir de ce phénomène de littérature. Le sublime exemple du « Poilu aux 60 000 fans », Léon Vivien, crée par le Musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux en témoigne :

DOC 3 : Profil de Léon Vivien sur Facebook

De l’assassinat de l’archiduc en 1914 à la mort du héros, nous suivons jour après jour l’histoire de Léon Vivien, instituteur plongé dans la Grande Guerre : ainsi, le lecteur découvre l’horreur du front, les doutes des personnages, les tourments de la vie à l’arrière…
L’un des points les plus intéressants dans ce type d’écriture sur Facebook consiste dans les commentaires des lecteurs.

DOC 4 : Incipit du profil de Léon Vivien et deux réactions (capture d’écran le 12/04/2016)

Force est de constater que les lecteurs réagissent aux textes : ou en lançant un débat sur le pacifisme ici ou en établissant un lien avec sa propre histoire en-dessous. Nous avons là des apparitions de sujet-lecteur et nous sommes proches des marginalia évoquées par Sylviane Ahr.

-  Qu’est-ce que Twitter ?
Twitter est un réseau social connu pour sa particularité d’écriture : tout twitt ne peut dépasser les 140 caractères. L’écriture doit donc être concise. On peut utiliser des # pour mettre en valeur des mots clefs et créer ainsi des balises.
Ce réseau social est moins utilisé par les adolescents ; en effet, force est de constater aujourd’hui son utilisation très professionnelle. Il peut donc être intéressant de préparer les élèves à une bonne utilisation de cet outil.
Twitter est déjà très utilisé dans le milieu de l’éducation. Nombreux sont les collègues qui proposent à leurs élèves, de la maternelle au supérieur, des exercices d’écriture concise. Le twitthaïku est ainsi naturellement apparu : l’exigence numérique rejoint l’exigence poétique de cet exercice. Le projet présenté ici s’est terminé sur une séance de twitthaïkus dans le cadre d’une participation au concours proposé par le réseau Canopé Meuse pour le centenaire de la bataille de Verdun.

DOC 5 : Exemple de twitthaïku proposé par les élèves du lycée Charlie Chaplin au concours du réseau Canopé Meuse.

Twitter peut également être considéré comme un « carnet » numérique. Ainsi, on peut inviter un élève à partager ses impressions de lectures ou à tenir un carnet de bord. Cette dernière utilisation, exploitée dans ce projet, peut être une piste pour amener les élèves de 1ère à tenir un carnet de bord pendant leur TPE.

DOC 6 : Exemple de deux twitts proposés par les élèves du lycée Charlie Chaplin dans le cadre de ce projet.

 Pourquoi cette démarche didactique ?

Aujourd’hui, dans la plupart des établissements, les portables ou les accès aux réseaux sociaux sont interdits. Cela n’empêche pas particulièrement les élèves de s’y rendre, mais cela tend à accroître, à mes yeux, la fracture entre l’école et la maison et dans le cadre des cours de Lettres, la fracture entre la lecture-plaisir et la lecture scolaire subie. Ainsi, par ce projet, je souhaite amener les élèves du monde qu’ils aiment et pensent maîtriser vers l’inconnu. A ce titre, Facebook et Twitter me semblent être de parfaites ruses didactiques.
De plus, le très grand nombre d’utilisateurs des réseaux sociaux dans une classe (de Facebook à Snapchat ou l’actuel Périscope) invite à s’interroger : il nous faut, en tant qu’enseignants, préparer nos élèves à un bon usage, à comprendre les intérêts et les désagréments de ces outils. Ce projet est aussi l’occasion de les questionner sur leur e-reputation. Madame Roméas, professeur-documentaliste au lycée Charlie Chaplin, a proposé aux élèves un travail sur les outils suivants, par exemple : http://webmii.com et http://ereputation.paris.fr/le-test/

 Avec quelle classe ?

Ce projet a été mené avec un petit groupe de 24 élèves en enseignement d’exploration Littérature & Société au lycée Charlie Chaplin à Décines pendant le premier semestre 2015/2016. Les élèves avaient 2 heures de cours par semaine.
Le projet a été suivi par Mme Valérie Roméas, professeur documentaliste.
Le lycée Charlie Chaplin bénéficie sur le site professionnel d’un pôle 9ème art financé par la Région.

 Projet pédagogique

-  Calendrier

DOC 7 : Calendrier-Bilan du projet.

Le projet s’est déroulé de la rentrée en septembre 2015 au 9 février 2016 et s’est développé autour de trois grands axes :

- La première guerre mondiale : approche historique

Ainsi, les élèves ont lu deux Bandes-Dessinées, l’une numérique et interactive Apocalypse 10 destins, proposée par le réseau Canopé et une autre au choix parmi un corpus sélectionné par la professeure-documentaliste.

Un atelier a été organisé aux Archives de Lyon : les élèves se sont ainsi plongés, par groupe, sur des documents historiques. La thématique abordée était la vie à l’arrière pendant la Grande Guerre à Lyon et Décines.

Le travail sur les profils des 42 poilus de Décines a permis un travail, non seulement sur les grandes dates de la Première Guerre Mondiale, mais également sur la géographie des conflits. Les dates de naissance et de mort ont permis aux élèves de prendre conscience, à échelle humaine, du massacre de ce conflit. Ce travail a été réalisé à partir des grandes recherches effectuées par Marc Chappat, généalogiste passionné pour la médiathèque de Décines : http://www.mediatheque-decines.fr/sites/default/files/soldats-decinois/index.html

- La Bande-dessinée : neuvième art

Le Rize de Villeurbanne a présenté les particularités de cet art lors d’une conférence aux élèves.
Léah Touitou, bédéiste professionnelle et accompagnatrice sur ce projet, a expliqué aux élèves son métier et les a surtout amenés à réaliser eux-mêmes une planche de bande-dessinée. Ce travail artistique a constitué un grand morceau du projet. Il a donné lieu à une exposition dans le cadre du festival BDécines en avril 2016, au Rize de Villeurbanne en mai 2016 et à l’édition 2016 du festival Lyon BD.

- Une approche littéraire : l’appropriation de l’Histoire pour écrire une histoire

La lecture des BD et du profil de Léon Vivien ont été des temps forts. Il a été demandé systématiquement aux élèves, dans un bilan de lecture, d’évoquer les éléments qui leur avaient plu et qu’ils aimeraient avoir dans leur œuvre. Le profil Facebook de Jean-Claude Balandreau qui a été créé par les élèves est un « à la manière de », celui proposé par le Musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux.
Les élèves ont également travaillé sur un exercice de mise en voix des haïkus écrits pendant la Grande Guerre et rassemblés par Dominique Chipot dans un touchant recueil En pleine figure.
Enfin, l’écriture a été un élément central du projet.

 Objectifs pédagogiques

o Connaissance de la Grande Guerre
o Appropriation d’un destin historique
o Ecriture d’un scénario et d’un story-board
o Réalisation d’une BD
o Lecture d’œuvres cursives diverses
o Sensibilisation aux réseaux sociaux

 Remarques pratiques

-  Financement
Il s’agit d’un projet qui a bénéficié d’un financement Eurêka pour l’intervenante Léah Touitou.

-  Matériel
Les cours ont eu lieu dans le CDI et la salle informatique de la partie professionnelle du lycée Chaplin, site Sully, où l’accès aux réseaux sociaux n’est pas bloqué.

-  Comment créer un compte Facebook ?
Lorsque les élèves ont créé, en une seule séance, le profil Facebook de Jean-Claude Balandreau, ils étaient tous connectés sur des ordinateurs différents sur le même compte. Pour créer un compte Facebook, il suffit d’avoir une adresse e-mail. Le professeur a créé donc en amont cette adresse e-mail, puis créé le compte Facebook et communiqué aux élèves, pour la séance, les identifiants.

-  Comment faire créer aux élèves un compte Twitter ?
Le professeur documentaliste, Mme Roméas, a accompagné les élèves qui n’avaient pas de compte twitter dans leur création. Ils ont dû créer un compte professionnel : prénom.nom.ls (ls pour Littérature& Société).

 Scénario pédagogique et réalisations d’élèves

Il s’agit ici de présenter les trois temps forts qui ont souligné l’exploitation des réseaux sociaux.

-  Facebook : la passerelle entre les Archives et l’écriture littéraire
DOC 8 : Bandeau d’accueil du profil de Jean-Claude Balandreau

Facebook a permis de passer des données historiques objectives et brutes à une écriture subjective et sensible. Les élèves ont ainsi créé le profil de Jean-Claude Balandreau.

L’exercice a porté sur différents points :

-  Transposition d’un énoncé brut en une expression individuelle.

DOC 9 : Du texte de Marc Chappat sur le site de la Médiathèque de Décines au commentaire du 2 août 1914 de Jean-Claude Balandreau.

-  Intégration de connaissances historiques dans un témoignage ancré en 1914-1918.

DOC 10. Exemple de différents posts Facebook : la Chanson de Craonne, la révolution Russe ou une photographie d’archive sur les conditions de vie dans les tranchées sont exploitées.

-  Ecriture de documents officiels
DOC 11 : Acte de décès de Jean-Claude Balandreau et commentaire Facebook annonçant la mort du personnage.

-  Twitter et le Twitt-scénario
Après cette appropriation subjective de la vie du poilu Jean-Claude Balandreau, les élèves par groupe de 2 ou de 3 ont dû choisir un post au choix sur le profil Facebook. Celui-ci était le point de départ de leur planche de Bande-Dessinée et il leur fallait en dérouler un scénario.
Afin d’obliger les élèves à avoir une pensée claire et concise, je suis passée par la notion de « twitt-scénario » : il s’agit d’exprimer en une phrase la situation initiale, l’élément déclencheur et la situation finale.

DOC 12 : Exemple de passerelle du post Facebook au story-board via Twitter.
Ce twitt-scénario a ensuite été déployé en un story-board avec l’aide de Léah Touitou.

- Twitter et le carnet de bord
Pendant toute la durée de la création de la planche de Bande-Dessinée, les élèves ont dû tenir un carnet de bord en postant toutes les semaines un twitt avec une balise : #1gms1 #1gms2 .. 1gm renvoie à la Première Guerre mondiale, le « s » est l’initiale de « séance » et le numéro correspond à la séance… Cette balise a été trouvée par Mme Roméas et moi-même et nous a permis de retrouver les différents twitts …que nous avons évalués.

DOC 13 : Exemples d’un carnet de bord

Ce travail a permis d’amener les élèves à tenir un carnet de bord, à accepter les difficultés et les éventuels piétinements dans le processus de création. Ce carnet de bord a été également un véritable outil pour le professeur : en effet, on pouvait se rendre compte d’une semaine sur l’autre des groupes qui avaient particulièrement besoin de notre aide avec des difficultés ou un certain découragement.

Grâce à la balise utilisée sur les twitts, un carnet de bord collectif peut être facilement tenu grâce à l’outil gratuit Storify :
DOC 13 : Exemple de storify de la séance 11

 Bilan

- Evaluation
Les élèves ont été notés sur leur carnet de bord, comme ils le seront l’année prochaine dans le cadre des TPE.
Ils ont également été évalués sur les lectures cursives effectuées. Une note « bonus » sur l’investissement et l’implication dans le travail de création artistique a été donnée.

- Bilan humain et pédagogique
Dans le cadre du festival BDécines, le lycée Chaplin avec ce projet autour de Jean-Claude Balandreau et avec deux autres projets autour de « BD& Mémoire » a remporté le prix des Lycées. La fierté des élèves a été une grande récompense.
Le vernissage de l’exposition au sein du lycée Chaplin le 4 avril 2016 a été un temps fort pour les élèves, leurs amis et leurs parents. Les élèves étaient très fiers de leur production, à raison !
Il a été touchant pour le professeur de voir des élèves par ailleurs en décrochage scolaire en cours de Lettres par exemple s’investir énormément dans ce projet.
Pendant le deuxième semestre de cette année 2015/2016, ces mêmes élèves écrivent une chronique sur Facebook, Instagram et Wattpad Romane & Juliette, libre réécriture de Roméo et Juliette. Je ne peux que constater les progrès effectués en terme d’écriture, de précision et de travail en groupe apportés par ce projet « Jean-Claude Balandreau ».



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