II

O beaus yeus bruns, ô regars destournez,
O chaus soupirs, ô larmes espandues,
O noires nuits vainement atendues,
O jours luisans vainement retournez :

O tristes pleins, ô desirs obstinez,
O tems perdu, ô peines despendues,
O mile morts en mile rets tendues,
O pires maus contre moy destinez.

O ris, ô front, cheveus, bras, mains et doits :
O lut pleintif, viole, archet et vois :
Tant de flambeaus pour ardre une femmelle !

De toy me plein, que tant de feus portant,
En tant d'endrois d'iceus mon coeur tatant,
N'en est sur toy volé quelque estincelle.

 

2

Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,
ô chauds soupirs, ô larmes répandues,
ô noires nuits vainement attendues,
ô jours luisants vainement revenus !

Ô tristes plaintes, ô désirs obstinés,
ô temps perdus, ô peines dilapidées,
ô mille morts disposées en mille filets,
ô pires maux qui me sont destinés !

Ô rires, ô front, cheveux, bras, mains et doigts !
ô luth plaintif, viole, archet et voix !
tant de flambeaux pour brûler une femelle !

Je me plains de ce que, alors que tu portais tant de feux,
et que tu touchais mon coeur de ces feux en tant d'endroits,
aucune étincelle n'en ait volé sur toi.

 

Ce poème est le second de la page 112 des Oeuvres de 1555.

Versification
  • abba-abba-ccd-eed
  • Décasyllabes
  • Rimes masculines : acd
  • Rimes riches : 1-4, 5-8, 2-6, 3-7
Ce sonnet est exactement semblable dans ses deux quatrains au cinquante-cinquième des Soupirs d'Olivier de Magny (1557).

Quatrains : Notez la confusion énonciative. Qui soupire ? Qui pleure ?, etc. L'indécidabilité, signe de l'aliénation ou d'une fusion amoureuse rêvée, se redouble du fait que l'on ne sait pas qui a écrit les quatrains. Voir sonnet XVII.

Vers 9 : Louise épelle le corps de l'aimé. Ce trait est rare dans la littérature féminine.

Vers 11 : Le mot « femelle » n'a pas le sens péjoratif d'aujourd'hui. Le suffixe est un diminutif, qui s'oppose au nombre de feux allumés par le séducteur.

Vers 11 : « Quelque étincelle » est sujet du verbe « est volé ».

Vers 11-14 : Le feu d'amour est un thème pétrarquiste classique.

Second tercet : Autre traduction possible : « Je me plains de ce que "quelque étincelle" n'ait point volé sur toi alors que je porte, moi, tant de feux et que je peux sentir (en ?) mon coeur tant d'endroits où ces feux apparaissent. » (Magnard, Textes et contextes XVIe-XVIIe siècle, p. 194)

Vous pouvez lire une parodie de ce texte sous la plume de du Bellay.