Rumeurs à propos des moeurs de Louise

 

« La Laïs de Corinthe eut'elle bonne grâce de demander tant d'escus à Demosthene ?... La Cordiere de Lyon est trop plus honorable, qui, quelqu'affection de gaigner qu'elle ait, ne semble rien moins à ses serviteurs qu'avaricieuse.  » (Philibert de Vienne, Le Philosophe de Cour,1547)

« Elle fréquentait sa cousine "la Belle Cordière", cause qu'elle s'est adonnée à la paillardise. » (Déposition présentée devant le Consistoire de l'Église de Genève par deux témoins contre la femme Yvard en 1552)

«  S'il y a quelque chose en sa vie qui puisse être taxée, les hommes premierement en sont cause, comme Autheurs de tous maux en toutes Creatures [...] [ceste] Cordiere se pourra bien dire Homme, mesmement qu'elle sçait dextrement faire tout honneste exercice viril, et par especial aux Armes, voire et aux Lettres, qui la pourront toujours relever de toute notte que telz Brocardeurs (cy devant asséz promenéz) par malice enyeuse se sauraient efforcer de luy donner : ainsi qu'ils font à toutes sans exception, de mil autres sornettes si tresaspres, que cela bien souvent les preserve, faute d'autres meilleurs propos, de s'endormir à table. » (François de Billon, Le Fort inexpugnable de l'honneur du Sexe Femenin, Paris, 1555)

CHANSON NOUVELLE DE LA BELLE CORDIÈRE DE LYON
(Recueil de plusieurs chansons divisé en trois parties, Lyon, 1557 ; et dans d'autres recueils)

L'autre jour je m'en allois
Mon chemin droict à Lyon ;
Je logis chez la Cordiere
Faisant le bon compagnon.
S'a dit la dame gorrière :
« Approchez vous mon ami,
La nuict je ne puis dormir. »

Il y vint un Advocat,
Las, qui venoit de Forvière ;
Luy monstra tant de ducats :
Mais ils ne luy coustoient guere.
« Approchez vous, Advocat »,
S'a dit la dame gorriere,
« Prenons nous deux noz esbats,
Car l'on bassine noz draps. »

Elle dict à son mary :
« Jan Jan, vous n'avez que faire ;
Je vous prie, allez dormir ;
Couchez vous en la couchette,
Nous coucherons au grand lict. »
S'a dit la belle Cordiere :
« Despouillez vous, mon amy,
Passons nous deux nostre ennuy. »

Il y vint un Procureur
Qui estoit de bonne sorte ;
En faisant de l'amoureux
Il y a laissé sa robe,
Et sa bourse, qui vaut mieux ;
Mais il ne s'en soucie guere.
« Approchez vous, amoureux,
Nous ne sommes que deux. »

Il y vint un cordonnier
Qui estoit amoureux d'elle :
Il luy portoit des souliers
Faictz à la mode nouvelle :
Luy donna un chausse-pied,
Mais ell' n'en avoit que faire,
Ell' n'en avoit pas mestier :
Ils estoient à bas cartier.

Il est venu un Musnier
Son col chargé de farine ;
La Cordiere a maniée :
Elle luy faict bonne mine ;
Il a toute enfarinee
Ceste gentille Cordiere :
Il la faut espousseter
Tous les soirs apres souper.

Il y vint un Florentin,
Luy monstra argent à grant somme,
Tout habillé de satin,
Il faisoit le gentilhomme.
Elle le receut doucement
Pour avoir de la pecune ;
Le but où elle pretend
C'est pour avoir de l'argent.

« [...] plebeia meretrix, quam partim a propria venustate, partim ab opificio mariti, Bellam Cordieram vocabant. » [cette prostituée de bas étage que l'on nommait, en partie à cause de sa beauté, en partie à cause du métier de son mari, La Belle Cordière]. (Jean Calvin, Pamphlet contre Gabriel de Saconay, précenteur de l'Église de Lyon, 1560)

« Ceste impudique Loyse l'Abbé, que chacun sçait pour avoir fait profession de courtisane publique jusques à sa mort. » (Claude de Rubys, procureur général de la commune, échevin, ligueur, Franchise et immunités..., Lyon, Gryphe, 1573). Le même auteur revient à la charge en 1604, dans L'Histoire véritable de la ville de Lyon, en qualifiant Louise de « l'une des plus insignes courtisanes de son temps. »

« [Elle] avoit la face plus angélique, qu'humaine : mais ce n'estoit rien à la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poëtique, tant rare en sçavoir, qu'il sembloit qu'il eust été creé de Dieu pour estre admiré comme un grand prodige, entre les humains. » (Guillaume Paradin de Cuyseaulx, doyen de Beaujeu, Mémoire pour servir à l'histoire de Lyon, 1573)

« pour dire en un mot, elle faisoit part de son corps à ceux qui fonçoyent [...] Ce n'est pas pour estre courtisanne que je lui donne place en ceste bibliotheque, mais seulement pour avoir escrit. » (Antoine du Verdier, Bibliotheque, Lyon, 1585)

Bayle1

Bayle2

(Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, 1730, quatrième édition, Amsterdam,
chez P. Brunel, et al., 4 vols. in-folio; III, p. 28-29)


« Elle eut des amis enthousiastes et des ennemis acharnés, aussi ne saurons-nous jamais, au milieu de leurs affirmations contradictoires, que penser de ses moeurs. » (Pierre Larousse)

«  [...] toute contradiction dérive soit du différent point de vue de celui qui juge soit du différent moment auquel ces jugements se référaient. Car il serait naïf de croire que la vie de Louise a toujours été identique ; elle a pu changer et évoluer, être ici libre, et là réservée, chaste aujourd'hui et sensuelle demain, et le tort de toutes ces appréciations n'est que celui de croire que l'on puisse fixer et juger une fois pour toutes ce qui est aussi variable que la vie humaine. [... Louise] a tout simplement été une femme libre, indépendante, une créature passionnée et sincère qui s'offrit chaque fois qu'elle le voulut, sans pour cela devenir jamais prostituée [...] » (Enzo Giudici, Louise Labé, Paris, Nizet, 1981, p. 32-33)

«  Que nous importent aujourd'hui les querelles qui se sont élevées au sujet de la vie privée de Louise Labé ? L'oeuvre est là, qui répond de son auteur. La personnalité qui s'en dégage est celle d'un être passionné, épris d'idéal et de beauté. Une femme, dont les chants d'amour ont survécu à cinq siècles, a tiré du plus profond de son être les éléments de cet extraordinaire destin. Il nous appartient de l'aimer, de la comprendre, et non point de la juger. » (Roger Schaffter, «  Introduction » aux Oeuvres poétiques de Louise Labé, Porrentruy, Aux Portes de France, 1943, p. 18)

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