Le carnaval de 1552

 

Le Dimanche gras 12e dudit mois fut fait au soir par Thomas Gadagne, sieur de Beauregard, une mommerie d'une histoire de Pluton et de Proserpine avec les trois furies, étant sur un chariot triomphant que suivait un Minois ou Radamantus accoutré en diable avec un Serberus étant sur ledit chariot avec bien cinquante autres diables dont il y en avait douze ou quinze accoutrés de toile d'or noire, et le reste de toile peinte et étaient plus de soixante personnes. Lesdits Pluton et Proserpine étaient habillés d'un drap d'or frisé rouge fort riche, mais cela ne pouvait amender la disgrâce et mauvaise estime de ladite mommerie combien qu'elle fut d'aussi grande dépense que mommerie qui se fit il y a vingt ans dedans Lyon, car l'ordonnance et la forme et l'invention de cette horrible diablerie fut de si mauvaise réputation et renommée que chacun la trouva de très mauvaise grâce et conséquence, et plus au méprisement et diffame dudit Gadagne et autres florentins qu'à la louange et gloire d'eux, ni au contentement de tout le peuple, le nombre duquel était si grand pour la voir passer qu'on estime que de Nostre Dame de Confort jusques à la Juiverie il y avait plus de vingt et cinq ou trente mille personnes lesquels, s'ils n'eussent espéré voir autre chose qu'ils virent, il ne s'en fut pas trouvé deux mille. Et n'est demeuré de renommée et estime de ladite mommerie, fors qu'on la nommera la grand diablerie de Gadagne et des florentins, inventée par un contrefait bossu florentin l'abbé de Belleville, fils de Messire Loys Allemany, maître d'hôtel de la Reine.

Le mardi 14e jour de février, jour de carême prenant, fut faite une autre mommerie (l'an 1552) par les Lucquois Caesar Bernardin, Vincent Bernardin et autres, qui effaça la superbe florentine -, car d'autant que celle était horrible, celle des Lucquois était gentille, joyeuse et galante, dont l'ordonnance était de Jupiter, Pallas et Mercure, Vénus ou Volupté, Pan ou Discorde, voulant inservir les trois derniers qui sont vicieux, faire la guerre et vouloir corrompre les trois premiers récitants personnes vertueuses, étant lesdits personnages richement accoutrés de toile d'or, d'argent, satin cramoisi, passements d'or, bourderie et à force pierreries, et les porteurs de torches tous de taffetas et satin blanc et route, et aussi les tambourins et joueurs d'instruments, et avaient diverses entrées de bonne grâce.

Extrait de la Chronique lyonnaise de Jean Guéraud, 1536-1562, publiée par Jean Tricou, Lyon, Audin, 1929. Cité in Histoire du Lyonnais par les textes, p. 59 à 61

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