Notes de lecture : Revue du CEREAP n°10, L’Ailleurs
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Le Centre d’Études et de Recherches en Esthétique et Arts Plastiques a consacré en novembre 2004 le numéro 10 de sa Revue à L’Ailleurs.

On propose ici quelques courts extraits de certaines communications en guise de notes de lecture et de pistes à tracer dans le champ du nouveau programme de Terminale Spécialité.

Éditorial de Dominique Berthet, un parti-pris rimbaldien

D’emblée, ce sont les mots de Baudelaire et de Rimbaud qui ouvrent le champ des débats :

Dans un poème célèbre, « L’invitation au voyage », Baudelaire parle de la « douceur d’aller là-bas vivre ensemble ». Non moins connu cet : « Emporte-moi, wagon ! enlève-moi frégate ! / Loin ! Loin ! ici la boue est faite de nos pleurs ». Baudelaire chanta souvent l’ailleurs, ce « paradis parfumé » toujours trop lointain.

Rimbaud aussi rêvait d’échapper à l’ « assez connu », au quotidien, pour trouver « l’affection et les bruits neufs ». Face au réel insupportable, l’ailleurs est promesse d’une autre vie. « Changer la vie » préconisait Rimbaud ; chercher la « vraie vie » autre part, là où on pense pouvoir trouver le bonheur.

On accorde à l’ailleurs désiré bien des vertus.

Très vite également, l’éditorial nous amène à penser l’ailleurs de manière paradoxale, une tension entre l’ici et le là-bas, entre intérieur et extérieur, entre recentrement et décentrement.

Ce dont il s’agit ici, c’est de l’ailleurs des peintres, des photographes, des vidéastes, des poètes, des écrivains. L’ailleurs a fait l’objet de nombreux récits de voyage  ; les images permettent de le révéler et d’en garder la trace. L’art aussi a souvent intégré l’ailleurs et l’autre comme moyen de ressourcement. Par le passé, le regard sur l’ailleurs a donné lieu à une série d’ « ismes », tels que le Japonisme, l’Orientalisme, le Primitivisme et bien sûr l’Exotisme.

Entretien avec J-M. Jimenez, L’Ailleurs comme utopie ?

Dans l’entretien avec D. Berthet, J-M Jimenez porte l’attention sur la dimension indéterminée de l’Ailleurs ; un peu comme si l’ailleurs ne pouvait résonner que comme pur lointain, comme un lieu dénué d’ancrage géographique autre que celui d’être résolument au-delà du regard.

Rêve, fantaisie, fantasme, imagination se conjuguent pour engendrer une aspiration à un autre lieu indéterminé. « Ailleurs » se suffit en quelque sorte à soi-même. Il n’est point besoin de préciser « où » et il n’est pas nécessaire non plus de préciser ni de configurer l’endroit en question. De nombreuses formules ou locutions du langage courant traduisent ce type d’expérience, comme « nulle part ailleurs » ou bien « j’aimerais être ailleurs », c’est-à-dire n’importe où plutôt qu’ici !

La frontière avec l’utopie paraît alors bien fine. J-M Jimenez distingue rapidement l’Ailleurs comme un pur fantasme de l’individu tandis que l’utopie comporte nécessairement une dimension collective.

(Dans l’utopie), il s’agit moins de préfigurer un monde idéal et inaccessible pour satisfaire les élucubrations chimériques d’un individu particulier, mais de mettre en branle des fantasmes collectifs latents. Ce sont ces éléments collectifs, de groupe, qu’on ne retrouve pas dans le rêve, à mon sens très individualisé, de l’ailleurs.

J-M Jimenez ouvre ensuite la question de l’ailleurs sur la poïesis : l’aspiration à un ailleurs n’est-elle pas tout simplement une figure du processus de sublimation lié à l’acte de création ?

On en revient à la dimension poétique de l’ailleurs. J’emploie « poétique » au sens de « création poétique », ce qui n’est jamais qu’un pléonasme mais nous rapproche de la poïesis, de cette mise en mouvement des fantasmes, des rêves, des désirs, des potentialités de jouissance que j’évoquais tout à l’heure.

En somme, on parle déjà d’ « art ». Non pas de beaux-arts, ni d’œuvre achevée mais de cette déstabilisation qu’introduit le désir de l’ailleurs dans l’ordre des choses constituées. Le rêve de l’ailleurs a ceci en commun avec l’utopie que sa puissance subversive ne tient pas à la fixation et à la réalisation d’un objectif précis mais à son refus de toute territorialisation, de localisation, d’assignation d’une finalité précise. Il est mouvement, déploiement incessant jusqu’à l’excès.

Dimension excessive, paroxystique, présente dans la création en dépit ou à cause des conventions, normes et académismes, crispations traditionnalistes, philistines et bien pensantes. Avant Baudelaire, les « avant-gardes » s’appelaient les « gardes folles » !

Il convient alors de distinguer l’ailleurs, question esthétique, de la vérité, question purement philosophique :

Concernant les philosophes, je ne suis pas sûr que ce soit l’ailleurs qui, immédiatement, les « aiguillonne », mais plutôt, en premier lieu, la vérité. Les deux se rejoignent sans doute. Dans la tradition européenne, ou mieux méditerranéenne, la vérité est ailleurs, elle n’est pas ici-bas.

Il en résulte une philosophie du désenchantement concernant la vision immédiate du monde et une quête incessante de l’idéal, avec cet espoir, souvent déçu, d’accéder au bien suprême. Défaite de l’aristotélisme devant le platonisme ! La philosophie anglo-saxonne échappe à cette fascination de la vérité située dans un ailleurs inaccessible.

Enfin, J-M Jimenez évoque le fait que, si l’ailleurs ne peut se concevoir qu’avec une forte conscience de l’ici, tout comme l’altérité ne se conçoit qu’avec une forte conscience du soi, l’exotisme amène immédiatement un ethno-centrisme dans lequel l’Occident ne parvient pas à quitter sa position de supériorité.

L’exotisme est l’une de ces fortes représentations que l’Occident, sûr de sa supériorité, emploie toujours dans un sens péjoratif en l’assaisonnant d’un petit parfum d’attrait et de séduction.

(…) Tu rencontres un jour un étranger seul, isolé dans la ville, c’est un individu exotique. Si tu tombes, au même endroit, sur un groupe ou une foule d’étrangers, cela devient une invasion de métèques !

(…) Les grandes manifestations « Les magiciens de la Terre » et « Parfum d’exotisme » ont eu le mérite de vouloir changer le regard occidental sur les pratiques artistiques et culturelles non occidentales. (…) Ont-elles véritablement réussi à éviter toute condescendance ? N’ont-elles pas malencontreusement confirmé ce que nous savions déjà, à savoir que seul un regard occidental peut se croire habilité à « élever à la dignité d’objets d’art », comme disait Duchamp, des choses qui, soi-disant n’en étaient pas ?


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