RUBRIQUE LITTERAIRE
  Réalisée par Rachida HAIDOUX - Académie de Montpellier
   Cette page littéraire a pour ambition de faire connaître, à travers une présentation  et la traduction d’un extrait, des œuvres d’auteurs arabes contemporains, oeuvres  non disponibles en traduction. Le souci de privilégier des auteurs d’origines et de sensibilités aussi variées que possible a été le nôtre.
    Par ailleurs, s’agissant d'internautes arabisants, notre objectif est de leur donner un avant-goût, forcément subjectif, de l’ouvrage cité, en leur laissant tout le loisir d’aller vers l’œuvre dans le texte.
Chaque présentation comporte trois parties :      *L'auteur          *L'oeuvre      *Un extrait traduit.
Le texte en arabe est lisible au format .HTML (IE5 et Netscape/Sindbad) et  .DOC (Word arabisé).
 
Wâsînî AL-'A°RAJ,
Dhâkirat al-mâ’
Hassan DAWUD 
‘Ayyâm zâ’ida
Mohammed CHOUKRI
Ghawâyatsh-shuhrûr al-’abyad
Jamil HATMAL
Al-Majmû°ât al-qasasiyya al-khams
Mîrâl AT-TAHHÂWÎ, 
  Al-khibâ’
Ahlâm MOSTEGHANMI,
 Fawdhâ al-hawâss
Sonallah IBRAHIM,
 Warda 
Fu’âd AT-TAKARLΠ
Khâtam ar-raml
 
Khadija MAROUAZI,
Sîrat ar-ramâd
   



 
 
Wâsînî AL-‘A°RAJ, Dhâkirat al-mâ’, roman, Manshûrât al-jamal, 1997,Cologne

L’auteur :
  Wâsînî al-‘A°raj est né en 1954 à Sidi Boujnân, près de Tlemcen en Algérie. Il a fait ses études en Algérie, puis en Syrie. Auteur d’une thèse sur la littérature algérienne d’expression française, il a publié de nombreux romans tout en continuant à exercer en tant que professeur d’université, tant en Algérie qu’à l’étranger.
L'oeuvre :
Parce que ce sont des hommes et des femmes libres, des intellectuels algériens ont été tués. D’autres continuent de vivre, la peur au ventre, toujours sous la menace d’un coup sournois qui, un jour ou l’autre, viendra les frapper. Tout cela au vu et au su d’une population résignée, lassée par une guerre qui ne dit pas son nom, et d’un pouvoir tout à la fois impuissant et corrompu jusqu’à la moelle.
Tel est le constat noir que dresse ce roman, en partie autobiographique de W. al-‘A°raj, et dans lequel le narrateur égrène sa vie, jour après jour. Il y décrit la peur qui désormais l’habite, le ronge de l’intérieur et finit presque par avoir raison de sa santé mentale. Totalement démuni face à un ennemi, à la fois invisible et omniprésent, il n’a d’autre forme de résistance que l’écriture. L’écriture pour dire son mal, exorciser la peur qui le prend aux tripes, ou du moins
l’apprivoiser, vivre avec elle, tant bien que mal.
  Le récit est ponctué de réflexions amères sur la réalité algérienne, sociale et politique, et de jugements sans appel sur l’indigence et les compromissions des gouvernants, passés et présents.
Mais le plus grand mérite de ce roman est sans doute de nous montrer de la manière la plus poignante, le combat, en fin de compte solitaire, d’un homme habité par la peur, resté seul à Alger en compagnie de sa fille, quand sa femme a choisi de quitter le pays avec leur fils. Un homme déchiré entre l’appel de l’exil, et l’appel de la patrie, le devoir de résister, et donc peut-être de mourir. Un homme, encore vivant certes, puisque son cœur bat et qu’il l’entend, mais c’est aussi un homme dont la pensée est toute habitée par la mort. Comment la déjouer, aujourd’hui encore? Ce soir encore? C’est un homme, certes vivant, mais aux confins de la vie, à la lisière de la mort. Dans un entre-deux qui a pour nom la peur.
    Ainsi, dans ce livre, nous sommes loin de l’image héroïque complaisamment divulguée par les médias, celle d’intellectuels algériens, héros déterminés de la résistance à l’intégrisme islamique. Ici le narrateur n’a rien d’un héros, il est seulement un homme traqué, un survivant, guettant de quel côté, à quel moment partira le coup attentatoire. Si c’est un héros, alors c’est un héros qui a la trouille, et c’est en cela qu’il est attachant.
Un extrait traduit  (p. 7-8LE TEXTE ARABE est lisible en  :    WORDARABE        ou           IE5(Internet Explorer 5)


"...L’eau a-t-elle une mémoire?

Elle est ma mémoire, tout ou partie. Elle est la mémoire de ma génération, celle qui périt aujourd’hui, dans l’horreur, à une vitesse effarante et dans le silence le plus total. Une génération dont l’unique crime est qu’elle a bénéficié d’une instruction et acquis la certitude qu’il n’y a guère d’alternative à la lumière que la lumière, à une époque obscure dont les ténèbres ont envahi les cœurs pour en extraire la mémoire avant d’en voiler la vue.
Elle est simple cri, du plus profond des ténèbres, contre les ténèbres, du cœur de l’horreur, contre l’horreur. Elle est un chant brisé, pour la lumière qui s’éloigne à toute hâte, et qui nous laisse de plein pied, dans une époque où rien n’est de notre époque.
[…] Deux années de peur. Mais était-ce deux années? Tout au long de cette durée psychologique incalculable et infinie, je rêvais d’une petite chose. Une toute petite chose, mais si grande pour moi, avant que ne me fauche une balle aveugle. C’était que je parvienne au terme de cette tâche, et de la sorte, faire affront aux tueurs.
Et me voilà, après tout ce temps qui ne vaut pas grand chose,  faceà tous ceux qui ont perdu leur vie, me voilà qui sors à la lumière, chargé des cendres de la mémoire, marchant sur le sel et l’eau, par fidélité à cette eau et à cette mémoire."
Autre auteur
Hassan DAWUD  ‘Ayyâm zâ’ida, roman, Dâr al-jadîd, Beyrouth, 1990.
L’auteur :
Romancier et journaliste, né à Beyrouth en 1950.
A aussi publié:
Sanat al-‘utumatîk, roman, Dâr al-jadid, Beyrouth, 1996.
Ghinâ’ al-bitrîq, roman, Dâr an-nahâr, Beyrouth, 1998.
L'oeuvre :
A quoi pense un vieil homme dont on n’attend plus que la mort ? Ca dépend du vieil homme, évidemment, et celui-là, a oublié d’être sénile ! Ses enfants s’affairent autour de lui, jaugent ses facultés, observent son appétit, notent la lenteur accentuée de ses gestes, y vont de leurs conciliabules sur son état qui semble avoir encore baissé depuis l’autre jour. Un vieillard tellement lucide, qu’il aurait pu dire à l’instar de P. Valéry : " je me vois me voir!". Facétieux, il se joue d’eux. "Allez, aujourd’hui, je leur fais plaisir, je vais faire le moribond, histoire de leur redonner de l’espoir."
Il les tourne en bourrique, il joue avec leurs nerfs, mais quoi, qu’ont-ils à être pressés ? Ne peut-on pas le laisser vivre aussi longtemps qu’il en a envie ? Et puis à quoi ça rime ces visites où l’on s’assoit d’une fesse sur le bord du lit, sans cesse à regarder sa montre et à lorgner du côté de la porte, et puis toujours les mêmes questions : " Et la nuit d’avant, tu as bien dormi? Et ce matin, tu as mangé ? "
Non, rien, vraiment rien n’échappe à l’acuité du regard et de l’esprit de ce vieillard, lucide jusque dans sa déchéance finale, quand ayant épuisé ses derniers tours et ses dernières forces, il se retrouve totalement à la merci de ses proches. Ses proches, qui ne comprennent vraiment pas ce qu’il attend pour mourir.
Alors, peut-on dire que ‘ayyâm zâ’ida soit un roman sur la vieillesse? Sans doute, mais pas seulement. Loin de tout misérabilisme, et ayant résolument pris le parti de l’humour, l’auteur nous donne à voir le bouleversement qui s’est opéré dans le rapport aux personnes âgées, au sein de la société arabe. Le respect et même la vénération de l’aïeul qui relevaient jadis du plus sacré des devoirs de filiation, ont cédé le pas au simple souci des apparences. Les enfants font encore semblant de s’occuper de leurs parents âgés, mais, en réalité ils n’en ont plus ni le temps ni l’envie. Individualisme, égoïsme, matérialisme…et autres fléaux en "isme" ont marqué les esprits et les pratiques familiales modernes dans le monde arabe. Sachons gré au vieillard, narrateur de ce roman, de nous en donner le témoignage le plus drôle et le plus lucide à la fois.
Un extrait traduit (p.7 et pp. 9à10)   LE TEXTE ARABE est lisible en  :      WORDARABE        ou            IE5 (Internet Explorer 5)
"Si l’on en croit la carte d’identité sur  laquelle on trouve une photo de moi à quarante ans, je devrais être aujourd’hui dans ma quatre-vingt quatorzième année. Il y a quelques années de cela, jedisais que j’avais trois ans de moins que sur mon état civil, car,quand il m’avait enregistré, mon père m’avait donné le même âge que certains jeunes gens, dont je sais qu’ils n’étaient pas de ma génération. Il l’avait fait pour m’éviter le service militaire. Lorsque je disais cela, il y a dix ou vingt ans, il y avait des gars, dont mes fils, qui me rétorquaient qu’en réalité j’étais plus vieux de trois ans et non l’inverse, puisqu’il eût été plus logique que mon père invoquât mon trop jeune âge pour le service militaire.
Ils racontaient des événements dans lesquels j’étais censé être âgé, et, al’Hâj °Alî Farhât, leur donnait raison, car les soirées que nous passions ensemble les dernières années avant sa mort lui avaient laissé croire que nous avions toujours été ainsi, camarades de même génération. Ils ne démordaient pas de ce qu’ils prétendaient sur mon âge, et tous les faits que je leur rapportais et qu’ils jugeaient insignifiants et redondants, ne modifièrent en rien leur l’opinion.
[…] Ils ne voudront pas croire à l’âge que j’ai sur la carte d’identité. Pire, en l’espace d’un mois, ils l’augmentent d’une année. D’une visite à l’autre, ils me vieillissent d’un an. Ils me vieillissent à mesure qu’ils espacent leurs visites. Pour certains de mes petits enfants, j’ai quatre-vingt quinze ans, pour d’autres quatre-vingt dix-sept ou encore un an de plus. Ils sont pressés de me voir arriver à cent. Je sais tout ça, et c’est pourquoi, quand l’un d’eux vient me voir, je lui raconte qu’il n’est pas concevable de me laisser seul, sans personne pour me faire mes repas, alors que j’ai cent ans!
Je n'ai connu personne qui ait atteint cent ans. On a prétendu que Abû Mohammad Nasîm les avait atteints, mais moi je sais qu’à sa mort il n’avait pas quatre-vingt dix ans. Sa famille lui ajoutait plusieurs années en quelques mois. Et lorsqu’on le trouva mort, on lui ajouta encore sept années supplémentaires, d’un coup d’un seul. Ils prétendirent qu’il avait cent sept ans.
Je ne connais personne qui ait atteint cent ans. Et toujours, je me demande comment je vivrais si j’avais un jour cet âge que personne de ma connaissance n’a atteint. Avant, il y a de longues années  de cela, j’observais des hommes plus vieux que moi pour voir comment j’allais être dans dix ans par exemple. Comme si ainsi, j’apprenais à entrer dans des âges qui m’étaient inconnus."
Autre auteur


Mohammed CHOUKRI, Ghawâyat ash-shuhrûr al-’abyad, textes, Manshûrât al-jamal, Cologne, Allemagne, 1998.

L’auteur :
Né dans le Rif marocain en 1935. La misère pousse sa famille à s’installer à Tanger. Ce n’est qu’à l’âge de vingt ans qu’il franchit pour la première fois les portes d’une école. Son autobiographie "Le pain nu "  traduite en français par T.B. Jelloun, lui a valu une grande célébrité, tant dans le monde arabe qu’en Europe. Vit et travaille actuellement à Tanger.
L’oeuvre :
Si Mohammed Choukri avait vingt ans dans le Maroc d'aujourd’hui, il n’aurait peut-être pas  l’idée d’aller apprendre à lire et à écrire à un âge si avancé, alors que des diplômés à bac plus Dieu sait combien ne sont plus épargnés par le chômage. Dans les années cinquante, la situation était toute autre, l’école était synonyme de réussite, et Choukri a eu mille fois raison d’y aller, fût-ce à vingt ans. C’était cela ou finir truand, proxénète ou assassin, à moins que ce ne soit les trois à la fois ! L’auteur s’en est expliqué dans maints récits autobiographiques. Mais quelle erreur ce serait de le cantonner à cela !
Pour tous ceux qui en seraient restés à "Al-khubz al-hâfî" ou "Zaman al-‘akhtâ’" et qui prendraient Choukri pour l’auteur d’un même et unique roman, le sien, inlassablement ressassé, relatant sa jeunesse sordide entre Tétouan, Larache et Tanger, quelle surprise ce serait de lire Ghawâyat ash-shuhrûr al-’abyad’" !
En effet, dans ce livre, c’est un Choukri penseur averti et critique inspiré que nous découvrons, un Choukri mêlant l’érudition à la finesse de l’analyse, sans pour autant sacrifier à l’exigence de l’esthétique. C’est un Choukri, et c’est réconfortant, maniant une langue arabe moderne, littéraire et belle comme on l’aime.
    Puisant sa matière à des sources variées et nombreuses, arabes et occidentales, l’auteur traite avec bonheur de sujets aussi divers que la personnalité du héros dans le roman arabe contemporain, en consacrant, par exemple, de longues pages à une analyse serrée de la personnalité de Sa°îd Mahrân dans "Al-liss wa al-kilâb" de N. Mahfouz, ou en abordant la question de l’expérience littéraire. Pourquoi? Et comment? En d’autres termes qu’est-ce qui fait écrire les écrivains ? Qu’il s’agisse de Shakespeare, Molière, Kafka ou at-Tawhîdî, pourquoi ces auteurs ont-ils écrit, et de quelle manière doit-on recevoir leurs œuvres? Le lecteur n’est- il pas tenu à une discipline particulière quand il a en mains le texte d’un auteur majeur?
    Bref, c’est un Choukri passionné et passionnant qui nous convie à une promenade instructive à travers la littérature universelle, une promenade au cours de laquelle, nous rendons visite aux plus grands : Shakespeare, d’abord et toujours; Taha Hussein ; Mahfouz ; Sartre ; Faulkner ; et bien d’autres… et juste en passant, une petite flèche vengeresse décochée en direction de son ancien traducteur T. B. Jelloun.
    Notons, pour finir, de nombreux et heureux néologismes, dont ce très joli mustarwah, que n’aurait pas renié un Ibn °Arabî, et que l’auteur propose pour nommer le lieu où se retrouvent les âmes après avoir quitté nos corps. Dit comme ça, l’endroit paraît, assurément, fort avenant!
Un extrait traduit         LE TEXTE ARABE est lisible en  :      WORDARABE        ou      IE5(Internet Explorer 5)
5Même en amour, le héros romantique est incapable de rendre sa vie révolutionnaire, tandis que le  révolutionnaire soumettra l’amour aux contingences. Cela n’empêche pas  que le révolutionnaire puisse  vivre le grand amour sans pour autant faillir à ses principes.
Le héros romantique est enchaîné à de drames révolus  de l'humanité bien plus qu’à ceux qui se déroulent sous ses yeux et de son temps. Au sommum de  son inspiration on le verra comparer la beauté de sa bien-aimée à la lune,  il la décrira innocente, prise contre son gré ou victime d’un homme dépravé, obsédé par les jeunes filles à peine nubiles comme c’est le cas du héros de « Lolita »... Il se perd dans la description de ses traits, tant et si bien, que l’on est incapable de distinguer son image véritable de toutes celles imaginées à travers elle.
Le héros révolutionnaire, lui, n’attend pas l’inspiration, il est inspiration. Mais, encore subjugués par le mysticisme de l'éternité, certains critiques qualifient l’œuvre littéraire révolutionnaire comme n’ayant d’autre  finalité que l'éducation des masses. Pourtant, quelle valeur accorder à celui qui nous décrit sa situation particulière, son amour maladif, sa souffrance, sa misère, son délire et finalement sa propre mort, qu’il entrevoit au terme de son onanisme de frustré ? Il se voit toujours malheureux, endurant le martyre du Christ, comme s’il n’était point responsable de son monde clos, enfermé comme l’escargot qui dort dans sa coquille. Il se contente de cajoler l'abcès de ses sentiments sans jamais oser les crever. Avec masochisme, il se délecte de sa souffrance, se voit comme une victime sacrificatoire de ce monde, métaphysiquement et socialement. Le drame du héros romantique, c’est que d’une manière ou d’une autre, il tend vers la mort, comme prix à payer de sa révolte contre sa  propre existence, alors que la mort du révolutionnaire, elle, a pour aboutissement la vie des autres. Le révolutionnaire dira comme Badr Shâkir as-Sayyâb « ma mort est une victoire ! », quand le romantique dira «ma mort est une défaite ».

Autre auteur


Jamil HATMAL, al-Majmû°ât al-qasasiyya al-khams, nouvelles, Al-mu’assasa al-arabiyya li-d-dirâsât wa an-nashr, Beyrouth, 1998.

L’auteur :
Né à Damas en 1956. Il a fait des études de littérature à l’université de Damas avant de se consacrer au journalisme et à l’écriture. Arrêté et condamné en 1972 pour son engagement politique, il passe de longues années en prison avant d’être relâché pour raisons de santé. A partir de 1985, il réside à Paris où il travaille en qualité de correspondant pour certains titres de la presse arabe. Malgré deux opérations à cœur ouvert, son état de santé ne s’améliore pas, et c’est à Paris qu’il s’éteint en 1994.
L’oeuvre :
Al-majmû°ât al-qasasiyya regroupe les cinq recueils de nouvelles écrites par Jamîl Hatmal. °Abd ar-Rahmân Munîf, qui signe une très belle préface à l’ouvrage, explique que J. Hatmal, fait partie de ces auteurs, qui mettent tellement d’eux-mêmes dans ce qu’ils écrivent, que toute réception de leur œuvre serait incomplète, voire vaine, si l’on n’a pas connaissance du vécu de l’homme. Et, Munîf fait le parallèle avec le poète Badr Shâkir as-Sayyâb. Les deux hommes sont morts jeunes, écrit Munîf, les deux ont connu l’engagement politique et ses désillusions, ils ont également connu les mêmes déceptions en amour, et même s’il est vrai que leurs époques et leur mode d’expression diffèrent, les deux hommes, se sachant condamnés, comme pressés par le temps, ont produit avec frénésie à la fin de leur vie.
On peut ajouter que les deux, ayant fait leur deuil du bonheur, étaient habités par une même tristesse, une même douleur lancinante. Hatmal, pourtant, parle avec émerveillement de l’amour, qu’il nomme le bel oiseau bleu,  " cet oiseau merveilleux, qui déploie ses ailes immenses et s’en va au loin" Et l’on comprend vite que toutes les femmes qu’il a aimées l’ont quitté, à commencer par sa mère, morte alors qu’il était âgé de huit ans et dont l’absence est restée une plaie béante dans un cœur trop fragile." Je suis brisé, broyé et j’ai besoin d’une mère pour me soigner et m’enveloppde tendresse"écrit-il, dans l’une des nouvelles.
Oui, ici, l’auteur est au cœur de ses textes, avec la tristesse comme compagne, et ce sont ses états d’âme qui s’y déclinent sous toutes leurs variantes. Le thème de la prison en domine la plupart, à croire que même sorti de prison, on demeure à jamais un prisonnier. L’amour, improbable, introuvable, est l’autre thème majeur de ces nouvelles, l’amour, qui aurait pu lui donner envie de ne pas mourir. "Je remettrai ma mortà plus tard si elle m’aime" écrit-il. Mais, là, comme en politique, c’est un sentiment de défaite qu’il exprime, un sentiment d’inachèvement, de gâchis, d’acharnement du sort…
De très beaux textes sont écrits à l’intention de son fils." Je suis fatigué, et je voudrais tant dire bonne nuit à mon fils tous les soirs". Un fils, né durant son emprisonnement et qui a grandi en son absence, alors qu’il est exilé à Paris, où la nostalgie du pays et des siens le tenaille. Et c’est à Paris, à l’hôpital Cochin, que Hatmal, écrit ses dernières nouvelles, sans doute les plus bouleversantes. Dans une atmosphère de blouses blanches, où flotte comme une odeur d’éther, l’auteur, s’adresse une fois de plus à son père, à sa mère, à "celle qui ne viendra pas" , ou bien convoque dans sa chambre d’hôpital, toutes celles qu’il a aimées, et en premier lieu sa mère. Toutes sont là, l’entourent, le bordent, l’aiment, l’auteur s’amuse à jouer au bonheur, à ce que ça serait si elles étaient là.
Comme le note °Abd ar-Rahmân Munîf, les nouvelles de J. Hatmal se lisent comme on écoute une chanson triste de Fayrouz. Elles sont belles car elles sont l’œuvre d’un écrivain authentique, et elles sont bouleversantes, car elles expriment admirablement la souffrance de leur auteur.
Un extrait traduit :    LE TEXTE ARABE est lisible en  :     WORDARABE        ou            IE5(Internet Explorer 5)
Je prends beaucoup appui sur le paraître, c’est que mon  dedans est épuisé ou plutôt cassé et déchiqueté, il est en manque de sollicitude, en manque de la tendresse d’une mère, qui n’existe  peut-être pas, ou n’existera pas…Tu sais cela, tu sais et tu n’as pas voulu. C’est donc à moi, moi l’enfant irritable, rebelle et hargneux qui est enfoui au fond de moi, à moi de dompter mon être, de le tenir en bride, puis de l’afficher, falsifié, à la face du monde, ou bien policé comme disent les autres, à seule fin de montrer ma dureté, l’étouffement de mes sentiments et la mise à mort d’une enfance qui me submerge encore, alors que je ne peux entrer dans son jeu et que je n’ai pas la clef  pour lui ouvrir le chemin et la guider.
Je suis l’homme-enfant, l’homme épuisé, brisé comme du verre, éparpillé comme du verre. Je suis l’homme débordant de tristesse, de fautes et d’ambitions, celui que personne n’entend ou qui ne sait comment faire entendre sa voix.
Je suis l’homme assis sur les marches des jours solitaires, tapi au fond du coin, au fond du fond, l’homme que les fleurs abandonnent, doucement, secrètement, ou bien dans une totale frénésie, glissent de  ses mains ou de son cœur, de ses doigts qui, dans leur perpétuelle agitation, leurs incessants tremblements, auront désappris l’art de tenir.
Je suis l’homme qui, avec la naïveté la plus absolue, ouvre son âme telle une page immaculée, pour ne trouver, à la fin des fins, que la noirceur, s’auto-proclamant au-dessus de la blancheur de la page.  Il n’y a là que les  cendres des jours, que le cœur calciné.
 Tel je suis, homme, enfant, crédule, soupçonneux, vindicatif, las, bon, déprimé, simple, emporté, impulsif, conciliant, téméraire, complexé, mélancolique, solitaire, aimant, empressé, pacifique, homme des contradictions compliquées. Ainsi je suis, seul, isolé, sans personne.
Tel je suis, j’en fais l’aveu en me retirant lentement, comme toujours, devant les sentences écrites pour moi, préparées pour moi, des sentences  qui tombent et que je cueille, anxieux et résigné.
Autre auteur


Mîrâl AT-TAHHÂWÎ, Al-khibâ’roman, Dâr al-‘âdâb, Beyrouth, 1999.
L’auteur:
Mîrâl at-Tahhâwî est une jeune romancière égyptienne. Auteur également d'un receuil de nouvelles intitulé "Rîm al-barârî al-mustahîla" Al-hay'a al-misriyya al-°âmma li-l-kitâb, 1993.
L’oeuvre:
Dès les premières lignes de ce roman, le lecteur est pris à la gorge par une atmosphère oppressante. Les drames y sont vécus avec soumission, les plaisirs sont rares et jamais exempts d’un étrange sentiment de culpabilité. Les personnages féminins, nombreux, ont l’air d’expier on ne sait quelle faute ancestrale. Le thème du sang, récurrent, ponctue le récit, tout comme le sang des menstrues qui coule le long de la jambe et semble l’expression physique d’une souffrance intérieure, silencieuse et consentie.
Le personnage principal, petite fille curieuse et avide de liberté, se verra amputée de la jambe comme prix à payer pour son obstination à escalader le mur d’enceinte et à grimper à l’arbre pour voir au loin. Des sentiments forts la lient à un père qui l’adore et qui pourtant l’abandonne.
La grand-mère, personnage implacable, drapée dans une abaya masculine, incarne la loi du mâle contre la femelle, c’est elle la garante d’un ordre moral impitoyable, héritier d’on ne sait quelle civilisation, surgi d’on ne sait quelle époque.
Anne, la femme blanche, savant occidental, se veut gentille, prend des notes et dissèque la vie de Fâtem et des siens comme on le ferait d’un animal de laboratoire. La petite fille ne l’aime pas, mais apprendra auprès d’elle la magie des signes écrits, des signes autres que ceux tracés sur le sable par les femmes  et gardés en mémoire depuis l’ère des Pharaons.
La mère de la narratrice, maudite, recluse dans sa chambre, vit couchée, ne dit mot, elle est frappée de malédiction puisqu’aucun de ses enfants mâles ne survit. Faut-il la tuer?
La petite Fâtem parle peu, mais voit tout, et arbore sur sa poitrine un large collier fait de sept yeux grands ouverts.
Une mère clouée au lit et qui émet des sifflements semblables à ceux des serpents, une enfant qui rampe comme un reptile, traînant sa jambe malade, l’oiseau à l’aile blessée est solidement fixé à un pieu…Ici les personnages sont ramenés à ras de terre, écrasés par un ordre moral qui se veut destin implacable. Et si c’était un retour à un état antérieur, enfoui au fond des âges, au fond de la mémoire humaine,  du temps où l’homme n’était pas encore debout?
Et pour servir ce texte poignant, qui se déroule comme un long et magnifique poème, l’auteur manie une langue bédouine, rugueuse et sèche, à l’image d’une communauté et d’un espace immuables, une langue que l’on dirait encore recouverte de cette poussière que soulève le khamâsîn. Ce vent infernal qui voile le soleil et ensevelit les êtres et les choses.
Al-khibâ’, incontestablement, est un texte singulier, un roman violent, qui ne ressemble à aucun autre, riche de symboles et de lectures diverses. Encensé par la critique, certains l’ont qualifié d’événement qui fait date dans l’histoire de la littérature arabe contemporaine.
Extrait traduit:  (pp.48 et 49) LE TEXTE ARABE est lisible en  :  WORDARABE        ou           IE5(Internet Explorer 5)
La nuit étouffe les bruits, la lune est claire, le coassemant des grenouilles provenant des champs  aux alentours écorche le silence, et ma jambe est toute enveloppée de bandages. Je rampe jusqu’à l’escalier de pierre, à l’entrée de la maison, d’où me parvient le souffle qu’elle émet. La porte grince derrière lui, tandis  qu’il se dirige vers sa chambre. Je me traîne en tirant ma jambe, j’entends les ronflements de Sardoub qui viennent du côté obscur. Je m’approche de la porte, sans me risquer à la pousser...seul me parvient le sifflement plaintif de sa voix chargée de larmes. Je retourne vers Safia et  me blottis tout contre son visage endormi, rêvant paisiblement. Les battements réguliers de son coeur me calment. Mais l’ennui me reprend et je me remets à ramper jusqu’à la cour intérieure. Je perçois le bruissement de ses pas alors qu’il regagne sa propre chambre, pieds nus, sans turban. C’est la première fois que je vois sa tête découverte, son corps fin, sans abaya, ni pantalon. Je ne bouge plus. Il marche d’un pas vif, jette un regard aux alentours, ouvre la porte, les gonds grincent, j’entends le bruit de la serrure, puis elle, dont le sifflement se transforme en spasmes lancinants. Je me traîne de nouveau en tirant ma jambe entortillée dans les bandages, je rampe au loin, poursuivie par ses sanglots.
“Il l’étrangle !” m’a dit Sâsâ . Elle l’a déjà vu tenter de l’étouffer […]
Au début, et en dépit de son insistance, je ne la croyais pas, je ne pouvais comprendre pourquoi il l’étranglerait, elle si douce, si triste, et qui jamais ne cesse de pleurer. Et quand il me prend dans ses bras et qu’il me dit:
“Fâtem, ma petite fille adorée… Si seulement ce vent de poussière cessait, comme il serait pur !”
Je l’aime. Je l’aime et je lui demande :
“Quoi donc?
- Le ciel, Fâtem, le ciel !”
Et je l’aime plus encore. J’aime ses silences et ses divagations. Et je rampe, et elle me poursuit de ses sanglots, jusqu’à la fenêtre, jusqu’à l’escalier et la nuit me terrifie, et plus encore ses pleurs.

Autre auteur


Ahlâm MOSTEGHANMI, Fawdhâ al-hawâss,Roman, Dâr al-‘âdâb, Beyrouth, 1999.
L’auteur:
Ahlâm Mosteghanmi est une romancière algérienne. 
Ancienne présentatrice de la télévision, elle a aussi exercé le métier de journaliste au Moyen-Orient et à Paris avant de s’installer à Beyrouth depuis une dizaine d’années. 
Son premier roman Dhâkirat al-jasad, paru en 1996, a été, à sa publication, le livre le plus vendu dans le monde arabe.

L'oeuvre :
Fawdhâ al-hawâss s’inscrit dans la suite de Dhâkirat al-jasad , premier roman de l’auteur dont le succès fut exceptionnel. On se souvient qu’à la fin de l’histoire, l’héroïne abandonnait un amoureux transi, pour regagner l’Algérie et y épouser un personnage peu sympathique, officier de haut rang dans l’armée. C’est donc à Constantine que nous la retrouvons. La jeune femme s’y ennuie ferme entre deux livres qu’elle écrit, jusqu’au jour où elle se retrouve prise dans un tourbillon, où fiction et réalité sont inextricablement mêlées. Tout commence quand elle se rend compte qu’un personnage de sa création existe bel et bien dans la vraie vie. Du moins c’est ce qu’elle croit, car il n’est pas exclu que son imagination lui joue des tours. Toujours est-il qu’elle en tombe amoureuse. A vrai dire, il se peut qu’elle se trompe de personne. Quoi qu’il en soit, c’est bien cet homme silencieux et énigmatique, né, semble-t-il, sous sa plume quelques années auparavant, qui devient son amant. Puis les choses vont aller en se compliquant, car celui-ci est plutôt du genre muet, ce qui ne l’aide guère à y voir clair, et de méprise en quiproquo, de fantasme en illusion, la jeune femme « décroche » totalement du réel et plonge corps et âme dans une série d’aventures où rien n’est vrai, hormis sa volonté farouche de retrouver un homme qu’elle est certaine d’aimer, mais qui ne la connaît peut-être même pas.
En clair, c’est la pagaille dans le cœur et dans la vie de la jeune femme. C’est la pagaille aussi dans le pays. Alger est prise d’assaut par les manifestants du FIS, le reste du pays est en ébullition, le frère de la jeune femme est arrêté puis relâché grâce à l’intervention de son militaire de beau-frère… Mais de tout cela elle n’en a cure. Si elle doit s’emmitoufler dans un haïk pour traverser un rassemblement d’islamistes, elle le fera sans états d’âme, pourvu qu’elle soit à l’heure à son rendez-vous d’amour. Jusqu’au jour où les événements la rattrapent.
Ce sont donc les aventures d’une femme moderne, dans l’Algérie des années FIS, qui nous sont narrées dans ce roman. Une femme qui a lâché la bride à ses désirs et ses fantasmes, une femme qui court après un rêve fou, un rêve impossible, au mépris d’une réalité qui finira malgré tout par l’encercler de toutes parts. Un roman qui a le mérite d’aborder un thème encore tabou dans la société arabe, celui du désir chez la femme, ses frustrations et ses fantasmes. Un roman qui ne prétend certes pas révolutionner l’écriture, mais dont le succès, ainsi que celui de Dhâkirat al-jasad, traduisent l’intérêt du public pour une littérature populaire, accessible au plus grand nombre,  mais qui soulève néanmoins des questions importantes qui interpellent l’homme et la femme modernes.
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Je connais cet homme ô combien ! J’ai vécu avec lui le long de quatre cents pages et près de quatre années durant. Puis nous nous sommes quittés. Sa vie a cessé d’être avec la dernière ligne, et depuis, j’ai recommencé à vivre sans lui.
Mais depuis tout ce temps, lequel de nous deux cherchait l’autre ? Lequel de nous deux était en manque de l’autre ?
Je me souviens de cette réponse faite par un romancier à qui on demandait « pourquoi écrivez-vous ? », il avait dit sur le ton ironique : « parce que mes personnages ont besoin de moi…ils n’ont personne d’autre au monde que moi ! »
Il esquivait bien évidemment, et [en fait] faisait l’aveu de son propre besoin d’eux. Car tout écrivain est en fin de compte seul au monde …c’est un être bien étrange, ayant abandonné les siens pour se créer une famille fictive, pour se créer des amis, des êtres chers, des êtres nés de sa plume. C’est avec eux qu’il vit, préoccupé par leurs soucis, soumis à leurs états d’âme, comme s’il n’avait personne d’autre au monde qu’eux.
Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que cet homme soit devenu toute ma famille, qu’il occupe la place de mon mari, mon frère, ma mère…et tous ceux qui me sont proches !
En réalité, la seule chose qui m’étonne, c’est que je me sois attachée à celui-là, précisément celui-là, parmi tous les personnages que j’ai créés. Que Pygmalion tombe amoureux de la statue qu’il a créée de ses mains et qui se trouve être la perfection même, comme le dit la mythologie, il n’y a là rien de plus logique. Mais qu’un sculpteur tombe sous le charme de son oeuvre ratée, et qu’un romancier s’amourache d’un personnage qu’il a sciemment défiguré…voilà qui est stupéfiant !
 
 
Sonallah IBRAHIM,  Warda, roman,  Dâr al-mustaqbal al-°arabî, Le Caire, 2000.
L’auteur :
Sonallah Ibrahim, écrivain égyptien, auteur de romans, nouvelles et pièces de théâtre. Né au Caire en 1937, il poursuivit des études de droit en parallèle à un engagement politique contre le régime de Nasser. Emprisonné de 1959 à 1964, le besoin d’écrire prend forme chez lui dans les dures conditions de l’enfermement.
Principales œuvres: Tilka ar-râ’iha, le Caire, Dâr al-kitâb al-°arabî, 1966 ; Najmat aghustus, Damas, Ittihâd al-kuttâb al-°arab, 1974 ; Al-lajna, Beyrouth, Dâr al-kalima, 1981; Beyrouth, Beyrouth, le Caire, Dâr al-mustaqbal al-°arabî, 1984 ; Dhât, le Caire, Dâr al-mustaqbal al-°arabî,1992.
Certains de ces titres sont disponibles en traduction.
L'oeuvre :
Qui se souvient encore de la guerre du Dhofar ? Une guérilla meurtrière tombée dans l’oubli de l’Histoire. De 1964 à 1975, des combattants marxistes- léninistes, soutenus par la République Populaire du Yémen du sud, mènent la lutte armée pour l’indépendance de cette région montagneuse située à l’extrême sud du sultanat d’Oman.
C’est cette guerre, avec tout ce qu’elle représente, et cette décennie charnière dans l’histoire du monde arabe que Sonallah Ibrahim a choisies comme cadre général de son dernier roman  « Warda ». Le cadre spatial étant la montagne du Dhofar et le désert mythique du Rub° al-khâlî.
Mascate, 1992. Le narrateur, un journaliste égyptien, se rend à Mascate, capitale du Sultanat d’Oman. Apparemment pour rendre visite à des membres de sa famille.
Le Caire, 1957-59. Le même homme, alors étudiant, fréquente un cercle de camarades, tous engagés dans des mouvements politiques révolutionnaires. Parmi eux, une jeune omanaise et son frère. La jeune femme est belle, brillante, très libérée et …très marxiste. Rushdî, le narrateur, succombe à son charme, il n’est pas le seul, mais le cœur de la belle est déjà pris par un autre, sans oublier Marx et Lénine.
Montagnes du Dhofar, 1965. L’ancienne étudiante du Caire a pris pour nom de guerre Warda, et débarque dans la Montagne Verte, à la tête d’une unité de combattants. Désormais sa vie sera vouée à la cause du Dhofar et ses pensées consignées dans un précieux journal.
1975. C’est la fin de la guerre et la défaite des combattants. Que devient alors Warda ? Que vient chercher i, Rushdi sur les traces de son ancienne amie, près de vingt années plus tard ? Et au-delà des faits, que représente, en définitive, cette jeune femme? Que représente cette guerre dans le projet de l’auteur? N’est-ce pas sur les traces d’un rêve disparu, d’un idéal perdu, que nous mène en vérité le narrateur? Warda, rose épanouie, femme accomplie, trop parfaite, trop sûre d’elle même, est-elle autre chose qu’un rêve ? Un rêve auquel la jeunesse arabe de cette époque avait cru. Epoque, justement, dont le choix n’est aucunement fortuit. N’est-ce pas là, précisément, la décennie qui vit naître et échouer tant de projets, tant d’idéologies. Epoque de tant de lendemains qui déchantent. De nakba en naksa, d’unions ratées en complots réussis, dans le monde arabe on finit par atteindre le degré zéro de l’espérance.  Le Rub° al-khâlî du roman de S. Ibrahim.
Pourtant, c’est dans le désert terrifiant de ce même Rub° al-khâlî, habituellement identifié au néant, que Warda mit au monde une petite fille, prénommée Wa°d (Promesse)…De quels lendemains augure-t-elle ?
Dans ce roman magistral, qui fait part au drame et au désenchantement autant qu’à l’espérance, l’auteur, semble-t-il, garde foi en l’avenir, en dépit de tout.
Extrait traduit,  p.7 :  LE TEXTE ARABE  est lisible en  :     WORDARABE        ou            IE5(Internet Explorer 5)
Au moment où je me résolus à faire le voyage, elle cessa de hanter mes rêves. Les derniers temps, elle m’apparaissait continuellement. Je la voyais toujours au milieu d’une foule de gens, alanguis sur des divans, comme sur les fresques romaines, ou bien au paradis. Parfois dans une salle spacieuse, parfois sur le pont d’un navire. Chaque fois, elle se tournait vers moi, avec, dans les yeux, un regard mystérieux, un mélange de questionnement, de connivence et de provocation. Surpris par sa réaction permissive, je m’approche d’elle, jusqu’à être tout près. D’un léger sourire sur les lèvres, elle m’encourage, je m’approche encore, tant et si bien que je la touche, et que ma jambe colle à la sienne. A ce moment-là, elle me fait face de tout son corps, et sans se soucier de ceux qui nous entourent, elle m’attire vers elle, jusqu’à ce que mon corps excité perçoive les infimes détails des courbes de son corps et ses replis les plus enfouis. Et, tout en épiant furtivement les autres, de crainte que l’un d’eux ne se rende compte de ce qui se passe, ma jouissance monte crescendo jusqu’à l’ébullition. Et, brusquement, avant qu’elle n’atteigne le paroxysme, la scène change. De rares fois seulement, mes sens étaient si exacerbés qu’ils franchissaient toutes les barrières, me laissant, juste après le réveil, mouillé, transporté, comblé.
Ses manifestations étaient toujours intenses, éclatantes, prégnantes, elles me poursuivaient après l’éveil, et je restais sous l’emprise de sa présence tangible, ayant perdu tout sens du réel, incapable de tout discernement. Je restais ainsi quelques instants, m’imaginant revivre un souvenir qui aurait effectivement eu lieu dans le passé. Et je m’étonne  des coïncidences qui ont fait que ce soit précisément elle, qui subsiste à la surface de tout ce que j’ai connu d’événements et de femmes, et ce, depuis la dernière fois où je l’ai effectivement rencontrée, il y a de cela plus de trente ans[...] Et puis pourquoi a-t-elle décidé, ou plutôt ai-je décidé en vérité, qu’elle se manifeste à moi, brusquement et  puissamment à ce moment précis, où j’avance à grands pas vers la sixième décade de mon existence, peut-être la dernière ?
 
 
Fu’âd AT-TAKARLÎ, Khâtam ar-raml,roman, dâr al-‘âdâb, Beyrouth, 2000

L’auteur :
Romancier, nouvelliste et auteur de théâtre, Fu’âd at-Takarlî est né à Bagdad en 1927. De formation juridique, il a d’abord exercé le métier de juge avant de se consacrer au journalisme et à la littérature. Parmi ses œuvres citons : al-wajh al-‘âkhar, ensemble de nouvelles(1960) ; ar-raj° al-ba°îd, roman (1980) ; maw°id an-nâr, pièce de théâtre(1991).
L'oeuvre :
Une somptueuse réception de mariage à Bagdad. Nous sommes en février, il pleut sur la ville. Devant sa glace, un homme s’admire: belle allure, costume élégant. Dans peu de temps, Hâshim prendra pour épouse l’une des filles les plus convoitées de la ville. Il est heureux, le voyage de noces en Europe est prévu pour le lendemain.
A présent, il roule en direction du club où a lieu la réception, les rues sont désertes, il pleut toujours. Soudain, comme venue de nulle part, une voiture noire surgit à un carrefour, accrochage, accident sans gravité. Un non événement en somme, mais qui sera à l’origine d’une décision irrévocable, injustifiée et lourde de conséquences : Hâshim n’ira pas à son mariage. C’est sur la tombe de sa mère et sous une pluie battante qu’il passera le reste de sa nuit. Quel rapport entre l’accident, la pluie, la mère défunte et la décision de Hâshim ? Aucun, en toute logique. Le narrateur n’a aucune justification, aucune explication à donner. Sa décision est gratuite, absurde. Et l’on songe à Camus et à « l’Etranger », sauf qu’à la différence de Meursault, Hâshim ne se satisfera pas de cette explication, il n’aura de cesse de se questionner, de rechercher la clef qui permet de comprendre la raison de son acte, et au-delà, des actes humains.
Une recherche qui prend des allures de quête mystique. Ainsi, après s’être de lui-même exclu de la société, le narrateur, en proie à une grave crise existentielle, passe ses nuits à méditer, en écoutant en boucle les «  Nocturnes » de Chopin, ou en roulant sans but dans les rues de la ville, le plus souvent la nuit. Le temps semble comme arrêté, la ville vidée de ses habitants, réduite à des noms de quartiers ( al-Hârithiyya ; al-‘A°dhamiyya ; al-Karkh…), ou d’avenues (Kamâl Junblât ; al-Karrâda…), comme on déplierait la carte d’une cité disparue. Les rares personnages qui gravitent autour de lui ( son père, sa tante, son oncle et une certaine cousine de la mariée) sont tous des êtres solitaires chacun à sa façon.
Mais sa démarche n’aboutit point à cette paix de l’âme que laisserait supposer la voie mystique. Au lieu de s’élever, on le voit s’engluer dans un sur-place, une immobilité douloureuse qu’illustre une écriture faite de reprises, répétitions et tournures épiphoriques (p.11 : « je n’ai pas de destination, pas de destination »,  « je ne l’ai jamais vue, je ne l’ai jamais vue ») qui sonnent comme des litanies et semblent exprimer l’impuissance et la paralysie dont il souffre.
Impuissance et paralysie, à l’image sans doute de sa ville, Bagdad, omniprésente d’un bout à l’autre du roman, en même temps que réduite à la vacuité. Nulle vie, en effet, n’émane de ces rues, de ces quartiers que nomme le narrateur, au gré de ses méditations et de ses virées nocturnes dans la ville. Bagdad, double spatial du narrateur. Bagdad, qui se cherche, qui subit le temps arrêté.
Et le roman fonctionne comme un écho à une douloureuse actualité, celle d’une ville, d’un pays: l’Irak aujourd’hui.

Extrait traduit,  p.7 :  LE TEXTE ARABE  est lisible en  :     WORDARABE        ou            IE5(Internet Explorer 5)
Vers la gauche, à côté du grand arbre, une aura de lumière pâle enveloppait la tombe, une lumière comme venue du ciel pour elle. Et alors qu’une paix immense et profonde m’avait envahi, je m’assis près de ma mère, sur la bordure droite de la pierre tombale. J’étais trempé jusqu’aux os, cerné par d’insondables mystères surnaturels, bouleversé, ressentant autour de moi la présence d’êtres célestes. Je tenais mes mains croisées sur mes genoux, recevant avec abandon les morsures de la pluie et du vent et les bruits étranges. Si j’ai été conduit là, en ces moments terribles, c’était pour une raison que je me devais d’éclaircir avec soin, que je devais découvrir et comprendre. Je n’allais pas me perdre en vain, quand la paix de l’âme est imminente, sans aucun doute. Sous l’arbre immense au front scindé en deux, tout près du refuge éternel de ma mère Sanâ’, alors que la pluie et le froid rongeaient mon corps, les heures passèrent avec lenteur, dans leur écoulement perpétuel. Je n’eus aucune pensée pour ce qui me liait aux hommes et au monde, pas plus que je ne m’interrogeai sur ce que je faisais. Je me trouvais à l’intérieur d’un creuset conçu pour moi, et pour ce moment que j’étais entrain de vivre. J’étais donc dans un purgatoire qui comporte deux faces, la seconde étant l’envers de la première. Et c’est ainsi que derrière ces ténèbres tumultueuses, cette argile noire, cette pluie, ce vent et ces tremblements, le visage illuminé de ma mère Sanâ’ se révélait et s’évanouissait simultanément. Le visage de ma mère Sanâ’, visage de la pureté absolue, de la bonté, de l’amour pur, visage de l’Eternité. Il fallait que j’endure avec patience et que j’éloigne de mon coeur tous les motifs de peur, de crainte ou d’affliction, pour enfin recevoir la bénédiction de celle qui reposait tout près. Et je savais que je supporterais l’épreuve pénible dont j’empruntais  les voies escarpées et que j’atteindrais sa main lumineuse et diaphane, sa main, qui, par-delà les pierres, se tendait vers moi.
 
 
 
Khadija MAROUAZI, Sîrat ar-ramâd  (une Vie de cendres), roman, Afriqiyâ ash-sharq, Maroc, 2000.
L’auteur :
Enseignante, critique littéraire et romancière, Khadija Marouazi est  née à Safi (Maroc) en 1961. Professeur de littérature arabe à la faculté des Lettres de Kénitra, militante des droits de l’homme, elle fut membre actif de l’Organisation Marocaine des Droits de l’Homme (OMDH), qui fut à l’origine de la loi ordonnant la réhabilitation des anciens détenus au Maroc, leur indemnisation et l’indemnisation des familles des victimes. L’auteur est également une militante engagée des droits de la femme et à ce titre, participe au mouvement qui réclame la révision du code du statut personnel: mudawwanat al-‘ahwâl ash-shakhsiyya.

L’oeuvre :
Depuis deux ans que Hassan II n’est plus, les langues se délient, les écrits se multiplient. Le Maroc d’aujourd’hui se veut démocratique et dévoile au grand jour les pages les plus sombres de son histoire récente. On ne compte plus les articles, témoignages et récits autobiographiques*, mais Khadija Marouazi est sans doute la première à produire une oeuvre de fiction qui trouve son inspiration dans les événements dramatiques qui ont marqué le pays dans les années soixante-dix et quatre-vingt.
Les faits se déroulent dans une prison du nom de Gharbia, que le lecteur averti identifiera comme étant la Prison Centrale de Kénitra. Le roman se présente en deux parties, chacune étant narrée par l’un des deux personnages principaux : Mouline puis Layla.
Mouline al-Yazîdî fait partie d’un groupe de gauchistes, enseignants, étudiants, intellectuels ou simples lycéens, à la conscience politique inégale, tous arrêtés sans discernement. Jetés dans des cachots, torturés, certains succomberont à leurs tortures et disparaîtront à tout jamais, d’autres seront condamnés à de lourdes peines, y compris la peine capitale.
Mouline en a eu pour vingt ans. Et en vingt ans, il a tout le temps de revivre l’avant, d’imaginer l’après et de subir le quotidien de la détention, jour après jour. Ainsi, la solidarité, la communion dans la souffrance que vivent les détenus dans les premiers temps s’estompent peu à peu. Les premiers cheveux blancs venant, les camarades changent, la discorde apparaît et avec elle l’aigreur, les rancœurs, puis les soupçons. La cour de la prison est le théâtre quotidien d’âpres discussions politiques. Des questions reviennent et semblent torturer chacun d’eux : « A quoi ça a servi ? Quel est l’avenir ? ». Et le roman s’attache à décrire le doute et le désespoir qui enserrent le cœur de ces anciens jeunes révolutionnaires, qui se voient à présent vieillir, impuissants à arrêter le temps, impuissants à changer le monde. Dehors, le pays va son chemin, et le régime n’a jamais été aussi fort.
Mouline, le personnage principal, subit le même sort, mais dans son univers sombre, un rayon de soleil le visite une fois par semaine: Layla. Layla que les camarades n’aiment pas, et sur qui planent de lourds soupçons de trahison. Aurait-elle acheté sa liberté en donnant des camarades ?
La deuxième partie du roman éclaire mieux son personnage. Quel est son secret? Quel était son engagement politique ? Quel rôle a-t-elle joué durant ces années troubles? Quel rôle ont joué les femmes, compagnes des détenus, ou détenues elles-mêmes ?
Sîrat ar-ramâd convie et installe le lecteur au cœur du drame des détenus politiques, avec une profusion de détails dans la description des lieux et de la vie carcérale, qui nous fait penser que ce n’est sans doute pas un univers inconnu de l’auteur.  Quoi qu’il en soit, c’est un roman pour la mémoire, un roman pour la vérité et qui puise dans la vérité historique. En effet, ce sont parfois des détenus célèbres qui se profilent derrière les personnages de fiction ( par exemple le poète Salâh al-Wadî’). Et c’est enfin, un hommage rendu à toute une génération de jeunes gens, qui, un jour, avaient caressé le rêve d’un Maroc meilleur et l’ont payé très cher… Si cher, que depuis, au Royaume chérifien, on ne s’avise plus trop de rêver…

Extrait traduit,  p.142 :  LE TEXTE ARABE  est lisible en  :     WORDARABE        ou            IE5(Internet Explorer 5),
Rien n’est pire que de recevoir une gifle sans la voir partir! Etre surpris par la gifle est autre chose que de voir la main venir vers votre visage et éloigner la tête dans un mouvement de recul…Voilà donc qu’ils passèrent à la séance du fouet, qui se mit alors à danser pour imprimer sa virilité sur mon corps. La nausée montait dans ma gorge et une acidité écœurante coulait sur mon cœur. Je ne sais comment je m’écroulai par terre, ni comment je me réveillai à la séance suivante de marquage du corps. Pourquoi diable est-ce toujours la joue gauche que les tortionnaires s’obstinent à gifler et toujours le sein gauche qu’ils électrisent ? Je me dis que c’était peut-être là leur manière d’extirper ce « non » qu’ils imaginent logé dans la seule partie gauche de notre corps ! Mais le passage à la deuxième séance fait considérer la première comme une simple étape préparatoire. La souffrance déchirait mes membres durant l’opération qui consistait à suspendre le corps; ma tête en bas, mes jambes fixées en haut comme un pantalon renversé, accroché à une corde à linge, je ressentais une douleur croissante dans toutes les parties de mon corps; une brûlure vive dans le dos et tout mon corps était endolori. Des gouttes d’eau dont j’ignorais l’origine, glissaient sur mon corps : mon ventre ; ma poitrine ; ma gorge puis mon visage. Est-ce qu’elles tombaient du plafond humide de la chambre? Ou bien était-ce l’œuvre de quelqu’un qui se tenait là, tout près de moi dans la pièce, en retenant son souffle, et qui avait pour tâche spécifique d’exacerber mes nerfs par l’effet de ces gouttes intermittentes qui marchaient sur mon corps comme des fourmis, ou comme un filet d’eau salée ?  Je n’avais qu’un désir: qu’on détache mes liens et qu’on me laisse me gratter le corps tout entier. Mon corps chuta lourdement, j’imaginai mes membres disloqués retombant par terre.
[…] Lorsque al-Hâj eut enlevé ce qui restait de mes liens et retiré mon bandeau, il s’éclipsa pour revenir avec mes habits. Je me frottais encore les yeux alors que le brouillard s’étendait devant moi. Peu à peu la    silhouette de al-Hâj (c’est ainsi qu’ils le nommaient) s’éloigna avant même que j’aie eu le temps de distinguer ses traits. Je commençai à recouvrer quelque peu la vue: une chambre d’apparence carrée, totalement vide, hormis un lit de fer, jeté là-bas, dans un coin, et là, à ma droite, une porte fermée, en plus de la porte d’entrée de la pièce.
Je regardai attentivement mon ventre, baissai un peu les yeux vers le bas, je m’examinai, puis éclatai en larmes : mon corps tout entier était couvert de sang, non pas à cause des coups de fouet, mais le sang de mes règles, venues brutalement, avant l’heure.

*
 - Ahmed MARZOUKI, TAZMAMART, Témoignage, éd. Paris-Méditerranée,2000,( en français)
 - Salâh AL-WADÎ', al-'Arîs, Roman, Matba'at an-najâh al-jadîda, Casablanca, 2000, ( en arabe)
 
 


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