www.ac-lyon.fr
Imp   a- A+ Aa   GO
Accueil du site > L’orientation > Réflexions et témoignages

Réflexions et témoignages

Dernière mise à jour le 7 décembre 2010

« Chaque difficulté rencontrée doit être l’occasion d’un nouveau progrès » Pierre de Coubertin

Paroles de décrocheurs

Agnès BONY - Formatrice, MGI Loire Nord - Mai 2007

Dans le département de la Loire, l’immersion en milieu professionnel tient une grande place dans la lutte contre l’abandon précoce de la scolarité. Les stages en entreprise sont très souvent la réponse faite aux élèves qui décrochent. Il s’agit de proposer une alternative à l’absentéisme. Les objectifs en sont multiples : rompre avec une routine scolaire jugée trop pesante, se confronter au monde du travail, vérifier ou insuffler un projet professionnel, mais aussi et surtout retrouver une identité que le refus du “métier d’élève” leur a fait perdre.

Une étude universitaire m’a amenée à reprendre contact avec onze jeunes lycéens “décrocheurs” du bassin roannais ayant interrompu leur scolarité durant les années 2002/2003 et 2003/2004, auxquels nous avons proposé d’effectuer des stages en entreprise et qui ont réintégré par la suite un lycée général, technologique ou professionnel. Il a été étudié “l’impact du stage en entreprise sur le raccrochage des lycéens en rupture” en posant l’hypothèse que la confrontation au monde de l’entreprise peut permettre à ces jeunes lycéens de se reconstruire, de reprendre confiance en eux, de retrouver une appétence pour les études et leur place dans le système scolaire.

Cette recherche s’appuie sur le constat fréquent du décalage perçu entre l’évaluation faite du jeune à l’école et celle faite dans l’entreprise. L’évaluation effectuée par l’Ecole a pour objectif principal la certification d’un niveau, l’acquisition d’un diplôme, le passage dans une classe supérieure. L’évaluation conduite en entreprise vérifie plutôt l’acquisition de compétences professionnelles, l’adaptation à un poste de travail ou la contribution d’une personne au fonctionnement et au développement de l’entreprise. Cette différence d’approche questionne tout formateur ayant la charge de jeunes se trouvant en situation de décrochage. L’enjeu est d’arriver à concilier ces deux approches de l’évaluation, afin d’aider le jeune à progresser dans son projet d’orientation ou d’insertion en redonnant un sens aux apprentissages de toute nature.

— les raisons du “ décrochage ”

— l’entrée dans le dispositif

— les stages en entreprise

— le “ raccrochage ”

Les raisons du “décrochage”

La perception qu’ont ces jeunes de l’Ecole se révèle à travers les témoignages qui suivent :

“ Au lycée c’était du bourrage de crâne, en fait, enfin pour moi ; ça m’intéressait pas du tout. ” (A.)

“ … En fait j’avais l’impression de perdre mon temps au lycée. ” (E.)

“ J’avais une hantise d’y aller… je sais pas : je supportais plus. ” (R.)

“ J’étais en guerre contre tout le monde ; pour moi, les profs, c’était les ennemis. ” (K.)

“ Je sentais une pression des résultats très importante… ” (M.)“ Ca m’a complètement démoralisée. ” (A.)

“ J’avais jamais été l’élève modèle ou même l’élève normal… j’avais toujours été le petit dernier… ” (S.)

“ Le manque de confiance en moi que j’avais à cette époque, j’arrivais pas à aller de l’avant …J’avais l’impression de reculer… ” (M.)

Près de la moitié des jeunes interviewés avaient l’impression de perdre leur temps à l’école. Vient ensuite ce besoin de tout arrêter, sans doute lié à la “perte de moral” dont parlent trois d’entre eux ou à la pression des parents.

“ Moi, quand j’ai arrêté, je voulais tout arrêter. ” (K.)

“ Au début je voulais pas vraiment partir du lycée mais je ne voulais plus y aller… ” (A.)

“ Fallait que je fasse une pause absolument. ” (R. )

A noter qu’au moment du décrochage trois d’entre eux avaient été hospitalisés suite à des tentatives de suicide ou des troubles alimentaires graves.

L’entrée dans le dispositif

Si les raisons qui les ont amenés à pousser la porte de la MGI sont très diverses (demande d’aide, souci de clore un cycle, alternative à l’exclusion, injonction des parents…ou tout simplement peur de l’ennui) tous ont en commun une quête de repères et ce besoin de “ rester affiliés ” dont parle R. : “ Ça permet de pas décrocher de l’Éducation nationale : c’est ça qui est bien aussi… on m’avait pas perdu : j’étais plus en seconde… mais j’étais quelque part. ”

“ C’est jamais évident de se dire qu’on a besoin d’aide… il faut franchir ce cap et une fois qu’on l’a franchi, c’est beaucoup plus facile ” (M.)

“ Moi, je voulais arrêter l’école ; j’aimais pas, je voulais travailler ; mais on m’a dit que je pouvais pas travailler sans diplôme, donc il a bien fallu que je retourne à l’école. ” (E.).

“… J’étais pas d’accord pour aller en stage… c’est à cause de ma mère : elle voulait pas que je reste à la maison sans rien faire. ” (K)

“ …Moi j’avais vraiment pas envie de m’accrocher au début… si je suis venue à la MGI, c’est pour que ma mère me foute la paix, honnêtement.” (C.)

Les stages en entreprise

Lorsqu’ils « rapportent » leur expérience en entreprise, le témoignage de ces jeunes gens insiste sur la nature de l’accueil qui leur a été réservé dans l’entreprise et des relations qu’ils ont pu établir avec leur tuteur et les autres employés. Un des thèmes les plus souvent évoqués lors de ces entretiens est évidemment celui de la reconnaissance retrouvée : félicitations, remerciements, encouragements sont cités par la majorité d’entre eux. D’autre part la possibilité offerte d’avoir à prendre des initiatives, de se débrouiller seul dans de nombreuses situations est également soulignée par plus de la moitié d’entre eux. On a là la démonstration que pour ces jeunes, ce qui a trait à ce que certains désignent par « savoir-être » ou d’autres par « habileté sociale » revêt une grande importance. Or pendant la scolarité, ces aspects sont trop souvent écartés lorsqu’on apprécie le profil d’un élève, privant ainsi les jeunes confrontés au décrochage de ce qui peut constituer des atouts.

— Ils ont trouvé une “place” :

“ Les tuteurs de stage, ils te donnent des conseils, ils discutent pour voir comment tu te sens, ce que tu as envie de faire : on est bien suivi […]. A l’école on est suivi, mais c’est moins profond… on est beaucoup, alors c’est plus dur. ” (C.)

“ Ca m’a apporté de la confiance en moi, ça m’a enlevé un peu de timidité, j’ai vu que j’étais capable de faire quelque chose toute seule sans avoir d’aide. ” (A.)

“ Elle (la tutrice) m’a présenté tout le monde et elle m’a tout de suite fait faire quelque chose ” (E.)

“ J’ai été accueilli en tant qu’adulte. ” (M.)

“ …et surtout j’étais en confiance, elles me faisaient confiance parce qu’elles voyaient que j’avais vraiment envie. ” ( C. )

“ J’avais un très bon contact avec les clients. ” (S.)

— Ils ont fait émerger des qualités :

“ Ce que j’ai appris dans ce stage ? A être calme et à écouter. ” (K.)

“ En classe j’osais pas parler alors qu’en stage je prenais des initiatives… ce que j’aurais pas fait en cours. ” (C.)

— Ils se sont confrontés au monde du travail :

“ En général, il fallait que je prenne des initiatives parce que quand on est en bar ou restaurant, il ne faut pas chercher : il faut aller à droite, à gauche, toujours essayer de faire le plus possible. ” (S.)

“ Ca a cassé la routine. ” (R.)

“ Parce que c’est en nous laissant faire, en nous laissant nous dépatouiller qu’on apprend et c’est là que j’ai vraiment appris […] j’ai appris énormément de choses… et on en sort changé. ” (C.)

“ Ils m’ont dit que c’était de bonnes initiatives […] (en stage) j’ai appris à travailler. ” (E.)

“Le raccrochage”

Les lycéens interrogés ont fait souvent le choix de reprendre des études. Cette année de “décrochage” est souvent synonyme d’une ré-orientation, et leur aura permis de trouver une place en lycée professionnel, de redonner du sens aux apprentissages et de reprendre confiance en eux.

“ Ca m’a permis de me retrouver en BEP CSS et d’avoir des informations pour la formation que je voudrais faire après… Non, je regrette pas de pas être restée (en seconde générale) ” (C.)

“°Ca passe mieux qu’en seconde générale où on était un peu un numéro… Là on est peu nombreux : tous les profs nous connaissent… c’est un climat assez familial. Les matières m’intéressent … ” ( S.)

“ C’est important au lycée de faire un vrai travail qui va servir : on s’applique plus, on est plus attentif. ” (J.)

“ Avant, j’allais à l’école pour faire plaisir à ma mère ; maintenant, c’est pour moi que j’y vais. ” (K.)

“ Ce que j’ai appris en stage, ça me sert pour des trucs à côté. ” (S.)

“ J’ai appris des choses qu’on verra jamais en cours ! ” (A.)

“ J’ai appris déjà la patience, à parler de façon toujours calme… ce que je savais pas faire avant… ” (C.)

“ Je savais rien du tout : c’était le flou total… c’est quand j’ai fait mes stages en maternelle que je me suis rendu compte qu’il fallait que je continue : c’est ça qui a fait que je me suis remise en seconde…. Deux ans de retard mais plus de maturité, plus de motivation, plus d’envie… c’est moi qui ai changé à mon avis. ” (C.)

“ Pour moi, c’est une chose très positive, parce que ça m’a permis de trouver ma voie… ce que je savais pas avant […] et puis une année dans toute une vie, c’est rien. ” (C.)

“ Si j’avais pas fait de stage, j’aurais jamais repris l’école ! ” (K.)

Au moment de leur décrochage, ces jeunes lycéens ont déclaré ne plus s’intéresser à l’Ecole alors que leurs témoignages permettent très clairement de mettre en évidence leur sentiment d’exclusion de fait et une certaine fatalité du renoncement. Le dispositif d’accompagnement que proposent les lycées et la MGI leur permet, par le biais des stages en entreprise, de “prendre place” dans une équipe de travail. Les succès rencontrés dans les rôles qu’ils occupent dans ces stages les conduit à une reprise de confiance, les placent sur le voie du raccrochage et leur permet d’envisager positivement une réintégration du système scolaire.

Au cours de cette étude, dans le groupe des onze jeunes suivis particulièrement, trois d’entre eux ont fini par interrompre définitivement leur scolarité et opté pour l’emploi. Il s’est agit alors d’un choix raisonné et raisonnable qui a abouti à un emploi durable.

De ce point de vue, le travail effectué sur la qualité du parcours d’insertion de ces jeunes peut être considéré comme une réussite. Il faut souligner le cas de M. qui a interrompu sa terminale S, a fait le choix d’une première professionnelle pour la rentrée suivante et n’est finalement resté que trois semaines. Il a cependant été embauché par l’entreprise où il a effectué ses stages. Aujourd’hui, il assure le rôle de tuteur en accueillant en stage des élèves suivis par la MGI !